Au lieu d'aller faire la lecture à sa cousine, Charles se trouvait
libre; il profita de son loisir pour aider Betty à ôter le couvert, à
laver la vaisselle, à récurer les casseroles; Betty voulut en vain l'en
empêcher.
Charles:--Laisse, laisse, Betty, je ne trouve pas souvent l'occasion de
te rendre de petits services; ne m'enlève pas cette satisfaction; je
t'aime et je ne peux jamais te le prouver.
Betty:--Je t'aime bien aussi, mon pauvre Charlot, quoique tu sois un peu
diable quelquefois.
Charles:--Oh! mais pas avec toi, Betty?
Betty:--Avec moi, jamais. Et que vas-tu faire quand nous aurons fini?
Moi, j'ai mon linge à raccommoder.
Charles:--Et moi, j'irai chez Juliette; j'aiderai là-bas à leur ménage;
j'y trouve toujours à faire.»
Charles continua son travail, qu'il ne laissa pas inachevé. Quand tout
fut nettoyé, rangé, mis en ordre, il embrassa Betty et courut chez
Juliette; elle pleurait.
Charles lui saisit les mains et les baisa.
«Juliette, ma bonne Juliette, qu'as-tu? Pourquoi pleures-tu?
Juliette:--Oh! Charles, Charles! Je viens de voir ma cousine Mac'Miche;
j'ai bien du chagrin!
Charles:--La méchante! la misérable! Que t'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle
fait? Dis-moi vite, Juliette, que je tâche de te venger!
Juliette:--Hélas! mon pauvre Charles, si j'ai du chagrin, c'est par
rapport à toi. Ma cousine m'a dit qu'elle allait te mettre dès ce soir
chez les frères Old Nick, ces deux messieurs nouvellement établis à une
demi-lieue du bourg, dans le Fairy's Hall, où ils prennent les enfants
détestés de leurs parents, ou bien les pauvres abandonnés. Ces deux
frères ont une espèce de pension particulière où les enfants sont,
dit-on, si terriblement traités...
Charles:--Comment? on m'enfermera là, dans ces vieilles ruines du vieux
château, où il revient, dit-on, des esprits? On m'enfermera, et je ne te
verrai plus, toi, Juliette, qui es ma providence? toi qui fais près de
moi l'office de mon ange gardien? toi qui as conservé en moi le peu de
bon que j'avais?
Juliette:--Oui mon ami, oui; elle te mettra là-bas, et je ne t'entendrai
plus, je ne pourrai plus te conseiller, te consoler, te faire du bien.
te calmer, t'adoucir, te témoigner l'amitié que j'ai pour toi. Oh!
Charles. si tu es malheureux, je suis bien malheureuse aussi. Toi et
Marianne, vous êtes les seuls que j'entende avec plaisir près de moi,
avec lesquels je ne me gêne pas pour demander un service, pour dire ma
pensée, que j'attends avec impatience, que je vois partir avec regret.»
Juliette pleura plus fort. Charles se jeta à son cou, l'embrassant,
maugréant contre sa cousine, rassurant Juliette.
Charles:--Ne t'afflige pas, Juliette, ne t'afflige pas; je n'y resterai
pas; je te promets que je n'y resterai pas; si la vieille mégère m'y
fait entrer aujourd'hui, avant quinze jours je serai près de toi; je te
soignerai comme avant. Je te le promets.
Juliette:--C'est impossible, mon pauvre Charles, une fois que tu seras
là, il faudra bien que tu y restes.
Charles:--Je m'en ferai chasser, tu verras.
Juliette:---Comment feras-tu? Ne va pas commettre quelque mauvaise
action.
Charles:--Non, non, seulement des farces... Mais avant de me laisser
coffrer, je vais jouer un tour à ma cousine, et un fameux, dont elle ne
se relèvera pas.
--Charles! s'écria Juliette effrayée, je te le défends! Je t'en prie.
ajouta-t-elle doucement et tristement.
Charles:--Mais, ma bonne Juliette; je ne veux ni la battre ni la tuer;
je veux seulement écrire à M. Blackday, qui fait ses affaires, pour le
supplier de venir à mon secours, de me défendre contre ma cousine, et de
me débarrasser de sa tutelle, afin que je puisse loger ailleurs que chez
elle. Il n'y a pas de mal à cela, n'est-ce pas?
Juliette:--Non, mon ami, aucun, et tu feras bien d'écrire à ce monsieur.
Charles:--Puisque tu approuves, je vais écrire tout de suite.
Juliette:--Oui, mets-toi à la table de ma soeur; dans le tiroir à
droite, tu trouveras ce qu'il faut pour écrire; je ne te dérangerai pas,
je tricoterai.»
Charles s'assit près de la table et se mit à l'ouvrage. Il écrivit
longtemps. Quand il eut fini, il poussa un soupir de satisfaction.
«C'est fait! Veux-tu que je te lise ma lettre, Juliette?
Juliette:--Certainement, je serai charmée de l'entendre.
Charles, lit:-«Monsieur, je ne vous connais pas du tout, et je crains
que vous me connaissiez beaucoup et mal par ma cousine Mac'Miche. Je
suis si malheureux chez elle que je ne peux plus y tenir; elle me bat
tellement, malgré toutes mes inventions pour moins sentir mes coups, que
j'en ai sans cesse des meurtrissures sur le corps; Betty, la servante,
et Marianne et Juliette Daikins, mes cousines, certifieront que je dis la
vérité. Je voudrais être bon, et cela m'est impossible avec ma cousine
Mac'Miche. Voilà qu'elle veut m'enfermer dans le château de MM. Old Nick
où on ne reçoit que les scélérats. Et puis, elle me dit toujours que je
suis un mendiant, et je sais qu'elle a cinquante mille francs qui sont à
moi, puisque c'est mon père qui les a placés chez elle; vous n'avez qu'à
en parler à M. le juge Ide paix, il vous dira comment il le sait. Je
vous en prie, mon bon Monsieur, faites-moi changer de maison, placez-moi
chez mes cousines Daikins, qui sont si bonnes pour moi, qui me donnent
de si bons conseils, et qui cherchent à me rendre sage. Chez elles, je
pourrai le devenir; chez ma cousine Mac'Miche, jamais.
«Adieu, Monsieur; ayez pitié de moi, qui suis votre reconnaissant
serviteur. «Charles Mac'Lance.»
--C'est bien, dit Juliette; seulement, avant de demander à venir
demeurer chez nous, tu aurais dû en parler à ma soeur. Je ne sais pas si
elle voudra se charger de ton éducation.
Charles:--Et toi, Juliette, voudras-tu me laisser demeurer avec toi?
Juliette:--Oh! moi, tu sais bien que j'en serais enchantée; je te
ferais prier le bon Dieu avec moi; tu me lirais de bons livres; tu me
conduirais à la messe, puis chez des pauvres. Je serais bien heureuse,
moi!
Charles:--Eh bien, Juliette, si tu le veux, tu le demanderas à
Marianne qui t'aime tant, et qui ne te refusera pas. Tu le demanderas,
n'est-ce-pas?
Juliette:--Mais, mon pauvre Charles, nous ne savons pas si ce monsieur
t'écoutera, s'il fera ce que tu lui demandes. Attendons qu'il t'ait
répondu.