Madame Mac'Miche:--Certainement, puisque je t'appelle.»

Betty attendit les ordres de Mme Mac'Miche, qui la regardait, mais ne

disait rien.

Betty:--Est-ce que Madame est souffrante?

Madame Mac'Miche:--Non, mais... je suis mal à mon aise; je suis

inquiète... Où est Charles? Est-il rentré?

Betty:--Il est en bas, Madame; il est rentré depuis longtemps.

Madame Mac'Miche:--Et... quel air a-t-il?

Betty:--L'air gai et résolu; je crois bien que nous nous sommes

trompees, et qu'il n'y a rien en lui... de... des..., enfin Madame sait

ce que je veux dire.

Madame Mac'Miche:--Oui, oui, je comprends; il vaut mieux, en effet, ne

pas trop parler de..., des..., tu sais?

Betty:--Madame a raison. Madame demande-t-elle autre chose?

Madame Mac'Miche:--Non..., oui..., c'est que je m'ennuie, et je voudrais

avoir Charles pour qu'il écrivît une lettre que je vais lui dicter.

Betty:--Je vais l'envoyer à Madame.

Madame Mac'Miche:--Tu es sûre qu'il n'y a pas de danger, qu'il a une

figure... ordinaire?

Betty:--Pour ça, oui, Madame, comme d'habitude... Madame sait.

Madame Mac'Miche:--Oui, une sotte, méchante, détestable figure...

Envoie-le-moi de suite.»

Avant de partir, Betty secoua les oreillers du canapé, arrangea les

tabourets, en mit un sous les pieds de sa maîtresse, essuya la table,

tira les plis des rideaux, etc.

Madame Mac'Miche:--Que fais-tu donc? Va me chercher Charles; je te l'ai

déjà dit.»

Betty poussa encore quelques meubles et descendit enfin à la cuisine, où

elle trouva Charles se rôtissant de son mieux.

Betty:--Est-ce sec, mon pauvre Charlot? Ta cousine te demande pour

écrire une lettre.

Charles:--Sec, sec comme du parchemin; j'y vais. Nous allons avoir une

scène terrible; laisse la porte ouverte et si tu m'entends crier, arrive

vite: c'est qu'elle aura deviné la farce et qu'elle me battrait pour de

bon.»

Charles monta.

«Vous me demandez pour écrire, ma cousine? dit-il d'un air patelin; me

voici à vos ordres.»

La cousine le regardait d'un air méfiant.

«Tiens, tiens, comme il est doux!... N'y aurait-il pas de féerie là.

dessous?... pensa-t-elle. Ecris, dit-elle tout haut, et prends garde que

ce soit bien propre et lisible.»

Charles s'assit devant la table, prit une plume et attendit. Voici ce

que dicta la cousine:

«Monsieur et cher ami, j'ai quelques petites économies à placer; bien

peu de chose, car mon neveu m'occasionne une dépense terrible; mais en

me privant de tout, je parviens encore à mettre quelques sous de côté.

Faites-moi savoir comment je puis vous envoyer cet argent; la poste est

trop chère. Je vous salue très amicalement.

» Céleste Mac'Miche.»

La cousine prit la lettre, la signa; mais avant de la ployer et de la

cacheter, elle voulut la relire. Charles ne la quittait pas des yeux et

souriait en voyant le visage de Mme Mac'Miche s'empourprer et ses yeux

s'enflammer.

«Misérable! s'écria-t-elle.

--Pourquoi cela, ma cousine? dit Charles naïvement.

Madame Mac'Miche:--Comment, petit scélérat, tu oses dénaturer, changer

ma pensée! Tu oses encore redire ce mensonge infâme que tu as inventé ce

matin!

Charles:--Je n'ai écrit que la vérité, ma cousine.

Madame Mac'Miche:--La vérité! Attends, je vais te faire voir ce que te

vaut ta vérité.»

Et Mme Mac'Miche se jeta sur sa baguette.

Voici ce qu'avait écrit Charles:

«Monsieur et cher ami, j'ai beaucoup d'argent à placer; beaucoup, parce

que mon neveu Charles ne me coûte presque rien; je le prive de tout,

et je parviens ainsi à mettre de côté les intérêts presque entiers des

cinquante mille francs que son père a placés chez moi avant sa mort au

nom de son fils», etc., etc.

Mme Mac'Miche, se souvenant du carton qu'elle avait découvert le matin,

arracha les boutons qui maintenaient la culotte de Charles; elle

allait commencer son exécution, quand elle aperçut les diables qui lui

présentaient les cornes et qui lui tiraient la langue; en même temps

elle vit de la fumée s'élever et tourner autour de Charles, et elle se

sentit suffoquée par une forte odeur de soufre. Les bras tendus, les

yeux hagards, les cheveux hérissés, elle resta un instant immobile; puis

elle poussa un cri qui ressemblait à un rugissement plus qu'à un cri

humain, et tomba tout de son long par terre. Ce cri épouvantable attira

Betty, qui resta ébahie devant le spectacle qui s'offrit à sa vue: Mme

Mac'Miche étendue à terre, tenant encore la baguette dont elle voulait

frapper le malheureux Charles; et celui-ci, tournant le dos à la porte,

n'ayant pas encore rattaché sa culotte ni rabattu sa chemise, penché

vers sa cousine qu'il cherchait à relever. Mais chaque fois qu'elle

se sentait touchée par Charles, elle se roulait en poussant des cris;

Charles la poursuivait, elle roulant pour lui échapper, lui suivant pour

la secourir, et présentant toujours à Betty les diables qui avaient eu

un si brillant succès.

Betty parvint enfin à approcher Mme Mac'Miche et à dire à l'oreille de

Charles:

«Va-t'en, disparais; j'arrangerai ça.»

Charles ne se le fit pas dire deux fois et s'échappa en maintenant à

deux mains sa culotte qu'il reboutonna promptement; il remit sur la

cheminée la boite d'allumettes, diminuée de six, qu'il avait adroitement

fait partir au moment même où Mme Mac'Miche le déshabillait, et qui

avaient si heureusement contribué à augmenter l'effroi de la cousine.

«Qu'est-il arrivé à Madame? s'écria hypocritement Betty, qui avait

compris toute la scène et qui avait peine à dissimuler un sourire.

Madame était donc seule? Je la croyais avec Charles.

Madame Mac'Miche:--Chasse-le, chasse-le! Il est possédé! Le juge avait

raison; je ne veux pas qu'il me touche! Chasse-le!

Betty:--Mais Madame accuse Charles à tort; il n'est pas ici; il n'y

était pas.

Madame Mac'Miche:--Il y est! Je suis sûre qu'il y est! Ce sont ces fées

qui le cachent. Cherche-le; chasse-le!

Betty:--Mon Dieu! Madame me fait peur. Il n'y a ni Charles, ni fées.

Madame Mac'Miche:-Si fait, si fait! Il a le diable dans sa culotte! Deux

diables!

Betty:--Oh! Madame! les diables n'auraient pas le mauvais goût de se

loger dans une place pareille! Ça leur ferait une demeure pas trop

propre, avec ça que la culotte de ce pauvre Charles est si vieille en

si mauvais état.

Madame Mac'Miche:--Je te dis que je les ai vus, de mes yeux vus!

Ils m'ont fait les cornes et ils m'ont tiré la langue. Et Charles était

tout en feu et enveloppé de fumée.

Betty:--C'est donc ça qu'on sent un drôle de goût chez Madame?

Madame Mac'Miche:--Je crois bien! ça sent le soufre! le parfum favori

des fées et du diable.

Betty:--Ah! mon Dieu! c'est pourtant vrai! Mais Charles, où est-il?

Madame Mac'Miche:--Les fées l'auront emporté! Il n'y a pas de mal!

Pourvu qu'elles ne le lâchent pas.

Betty:--Oh! Madame! C'est pourtant terrible! Ce pauvre garçon! Jugez

donc! en société des fées! C'est ça qui est mauvaise compagnie! Dieu

sait ce qu'il y apprendrait!... Mais... je crois que je l'entends à la

cuisine; je vais voir.»

Et avant que Mme Mac'Miche eût pu l'arrêter, Betty courut à la cuisine

pour prévenir Charles de ce qui venait de se passer, pour lui expliquer

le rôle qu'il allait avoir à jouer, et pour lui dire de ne pas la

démentir quand elle soutiendrait à Mme Mac'Miche qu'il n'y avait ni fées

ni diables empreints sur sa peau. Elle remonta, amenant Charles par la

main.

Mme Mac'Miche poussa un cri d'effroi.

Betty:--Madame n'a pas besoin d'avoir peur. Tout ça, c'est quelque chose

qui a passé devant les yeux de Madame. Que Madame le regarde; il n'a

rien du tout, ni feu ni fumée.

Madame Mac'Miche, avec terreur:--Oui! mais les diables! les diables!

Betty; hypocritement:--Il n'y a rien du tout; pas plus de diables que

sur ma main. Que Madame voie elle-même! Défais ta culotte, mon garçon!

N'aie pas peur, c'est pour rassurer ta pauvre cousine!»

Charles obéit et se retourna vers sa cousine au moment où Betty disait:

«Madame voit! Il n'y a rien, que quelques marques des coups déjà

anciens.»

Mme Mac'Miche regarda, poussa un nouveau cri de terreur, et, d'un geste

désespéré, indiqua à Betty de faire sortir Charles. Betty obéit et resta

en bas, où elle donna un libre cours à sa gaieté; Charles rit aussi de

bon coeur, et triompha du succès de son stratagème. Il avait fait bien

mieux encore! Le traître avait saisi la lettre dictée, signée par Mme

Mac'Miche et l'enveloppe préparée d'avance; il apprit ainsi l'adresse de

l'ami de Mme Mac'Miche, qu'il avait ignorée jusqu'alors. Betty riait et

s'occupait du dîner, pendant que Charles pliait, cachetait la lettre et

complétait ainsi le tour qu'il venait de jouer à sa cousine.

Quand le dîner fut prêt, Mme Mac'Miche refusa de descendre, de peur de

se trouver en présence de Charles, qu'elle croyait toujours en rapport

avec les fées. Betty eut beaucoup de peine à la rassurer et à lui

persuader qu'elle n'aurait rien à craindre de Charles en ne le touchant

pas et en ne se laissant pas toucher par lui. Ce dernier raisonnement

convainquit Mme Mac'Miche; quand elle entra, elle se hâta de jeter

quelques gouttes d'eau de la fontaine des fées sur elle-même, et, en se

mettant à table, elle en lança une si forte dose à la figure de Charles,

qui ne s'attendait pas à cette aspersion, qu'il en fut aveuglé: il fit

un mouvement involontaire accompagné d'un «Ah!» bien accentué.

Madame Mac'Miche:--Tu vois, tu vois, Betty, l'effet de l'eau de la

fontaine sur ce protégé des fées.

Charles:--Mais vous m'en avez jeté dans les yeux, ma cousine! Comment

voulez-vous que j'aie réprimé un premier mouvement de surprise?

Betty:--Mon Dieu oui! Ce n'est pas l'eau des fées qui l'a fait

tressaillir, c'est l'eau dans les yeux.»

Mme Mac'Miche ne dit plus rien; elle se mit à table et mangea

silencieusement en ayant bien soin de ne laisser Charles toucher à

aucun des objets dont elle faisait usage. Après dîner elle examina

la physionomie de Charles; elle n'aperçut rien de suspect sinon une

violente envie de rire qu'il comprimait difficilement.

Madame Mac'Miche:--De quoi ris-tu, petit Satan?

Charles:--De la frayeur que je vous inspire, ma cousine; vous venez de

me regarder d'un air terrifié que je ne vous avais pas vu encore.

Madame Mac'Miche:--Si j'avais su plus tôt faire société avec un ami des

fées tu m'aurais vue te regarder ainsi toutes les fois que je te voyais.

Charles:--Mais je ne comprends pas, ma cousine, pourquoi vous me comptez

parmi les camarades des fées. Je crains, moi, que ce ne soit vous qui

soyez en faveur près d'elles, puisque vous voyez des choses que Betty ne

voit pas.

Madame Mac'Miche, hors d'elle:--Tais-toi! tais-toi!... Horreur!... Moi

amie des fées!... Et tu oses dire un pareil blasphème! Ah! si je ne

craignais de te toucher, tu me le payerais cher!

Charles:--Je remercie bien vos amies les fées de la terreur qu'elles

vous inspirent.

Madame Mac'Miche:--Betty, Betty, ôte-le! Mets-le où tu voudras; je ne

veux plus le voir, l'entendre!»

Et Mme Mac'Miche monta dans sa chambre, prit son châle, son chapeau,

et sortit en menaçant Charles du poing. Celui-ci était enchanté du bon

service que lui avaient rendu ses diables en papier.

Un bon petit diable · 第 32 / 87 题