UNE AFFAIRE CRIMINELLE

Charles, furieux de se trouver pris comme un rat dans une ratière, se

jeta sur la porte pour la défoncer; mais la porte était solide; trois

fois il se lança dessus de toutes ses forces, mais il ne réussit qu'à se

meurtrir l'épaule; après le troisième élan il y renonça.

«Méchante femme! Mon Dieu, que je la déteste! Et Juliette qui voulait

que je lui demandasse pardon! Une pareille mégère!... Que puis-je faire

pour me venger?...»

Charles regarda de tous côtés, ne trouva rien.

«Je pourrais bien déchirer son ouvrage qu'elle a laissé; mais à quoi

cela servirait-il? elle en prendra un autre! Que je suis donc malheureux

d'être obligé de vivre avec cette furie!»

Charles s'assit, appuya ses coudes sur ses genoux, sa tête dans ses

mains et réfléchit. A mesure qu'il pensait, son visage perdait de son

expression méchante, son regard s'adoucissait, ses yeux devenaient

humides, et, enfin une larme roula le long de ses joues.

«Je crois que Juliette a raison, dit-il; elle serait moins méchante si

j'étais meilleur; je serais moins malheureux si j'étais plus patient, si

je pouvais être doux et résigné comme Juliette!... Pauvre Juliette! Elle

est aveugle! Elle est seule tout le temps que sa soeur Mary travaille!

Elle s'ennuie toute la journée!... Et jamais elle ne se plaint, jamais

elle ne se fâche! toujours bonne, toujours souriante!...il est vrai

qu'elle est plus vieille que moi! Elle a quinze ans, et moi je n'en ai

que treize... C'est égal, à quinze ans je ne serai pas bon comme elle!

Non, non, avec cette cousine abominable, je ne pourrai jamais m'empêcher

d'être méchant...

Tiens! qu'est-ce que j'entends? dit-il en se levant. Quel bruit!...

Qu'est-ce que c'est donc?... Et cette maudite porte qui est fermée! Ah!

une idée! Je brise un carreau et je passe.»

Charles saisit une pincette, donna un coup sec dans un des carreaux de

la porte qui était vitrée, et engagea sa tête et ses épaules dans

le carreau cassé; il passa après de grands efforts et en se faisant

plusieurs petites coupures aux mains et aux épaules, une fois dehors,

il descendit l'escalier, courut à la cuisine, où il n'y avait personne;

puis à la porte de la rue, qu'il ouvrit. Il se trouva en face d'un

groupe nombreux qui escortait et ramenait Mme Mac'Miche; un homme en

blouse suivait, mené, tiré par ceux qui l'accompagnaient; Mme Mac'Miche

criait l'homme jurait, l'escorte criait et jurait; à ce bruit se

mêlaient les cris discordants de Betty, qui, pour complaire à Mme

Mac'Miche, accablait d'injures et de reproches tous les gens de

l'escorte. La porte se trouvant ouverte par Charles, tout le monde

entra: On plaça Mme Mac'Miche sur une chaise, Betty tira de l'eau

fraîche de la fontaine et bassina les yeux de sa maîtresse qui ne

cessait de crier:

«Le juge de paix, je veux le juge de paix, pour faire ma plainte contre

ce monstre d'homme, qui m'a aveuglée. Qu'on aille me chercher le juge de

paix!

Betty:--On y est allé, Madame; M. le juge de paix sera ici dans un quart

d'heure.

Madame Mac'Miche:-Qu'on garde bien le scélérat! Qu'on le garrotte! Qu'on

ne le laisse pas échapper!

L'Homme en blouse:--Est-ce que je cherche à m'échapper, la vieille? En

voilà-t-il des cris et des embarras pour un coup de fouet! J'en ai donné

je ne sais combien dans ma vie; c'est le premier qui amène tout ce

tapage.

Betty:--Je crois bien! Un coup de fouet que vous lui avec lancé dans les

yeux, mauvais homme!

L'Homme en blouse:--Et pourquoi qu'elle m'agonisait de sottises?

Sapristi! quelle langue! On dit que les femmes l'ont bien pendue! Jamais

je n'en avais vu une pareille! Quel chapelet elle m'a défilé!

Un Homme:--Ce n'était pas une raison pour frapper avec votre fouet.

L'Homme en blouse:--Tiens! mais... c'est que la patience échappe à la

fin; avec ça que je n'en ai jamais eu beaucoup.

Autre Homme:--Une femme, ce n'est pas un homme; on rit, on ne tape pas.

L'Homme en blouse:--Une femme comme ça! Tiens! ça vaut deux hommes, s'il

vous plait.»

Toute l'escorte se mit à rire, ce qui augmenta l'exaspération de Mme

Mac'Miche. Betty voyait que sa maîtresse n'était pas sérieusement

blessée; elle riait aussi tout bas, et employait toutes ses forces à la

faire tenir tranquille. Elle continuait à lui bassiner les yeux, qui

commençaient à se dégonfler. Charles s'était prudemment tenu éloigné

de sa cousine, et avait demandé à un jeune homme de l'escorte ce qui

s'était passé.

«Il paraîtrait que la dame a failli être renversée par ce charretier en

blouse qui traversait la route pour faire boire ses chevaux. Elle s'est

mise en colère, il faut voir! Elle lui en disait de toutes les couleurs;

lui se moquait d'elle d'abord, puis il a riposté... il fallait voir

comment! Ça marchait bien, allez! Avec ça que nous étions groupés autour

d'eux et que nous riions. Vous savez... tant que c'est, la langue qui

marche, il n'y a pas de mal. Mais c'est qu'elle lui a mis la main sur la

figure! Alors le charretier est devenu de toutes les couleurs, et il lui

a lancé un coup de fouet qui l'a malheureusement attrapée juste dans les

yeux... Elle est tombée sur le coup; elle a crié, elle s'est roulée;

elle a demandé M. le juge de paix. Et puis, comme le monde s'arrêtait et

commençait à s'attrouper, Mlle Betty est accourue, l'a emmenée, et nous

avons forcé l'homme à nous suivre pour faire honneur à M. le juge, afin

qu'il ne vienne pas pour rien. Et voilà.»

Charles, content du récit, s'approcha tout doucement de sa cousine

pour voir de près ses yeux, toujours fermés et gonflés. Pendant qu'il

regardait le gonflement et la rougeur extraordinaire des paupières, et

qu'il cherchait à voir si elle avait réellement les yeux perdus comme

elle le disait, Mme Mac'Miche les entrouvrit, vit Charles et allongea

la main pour le saisir; Charles fit un saut en arrière et se réfugia

instinctivement près de l'homme en blouse, ce qui fit rire tous les

assistants, même le charretier.

«Elle ne dira toujours pas que je l'ai aveuglée, dit l'homme en riant.

Je te remercie, mon garçon; je craignais, en vérité, de lui avoir crevé

les yeux. C'est toi qui nous as démontré qu'elle y voyait.

Madame Mac'Miche:--Pourquoi est-il ici? Par où a-t-il passé? Betty,

renferme-le.

Betty:--Je ne peux pas quitter Madame dans l'état où elle est. Que

Madame reste tranquille et ne s'inquiète de rien.

Un bon petit diable · 第 11 / 87 题