Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit
sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses
cheveux dénoués,--et nous sortîmes de chez nous.
Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands
cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré,
et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout
et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...
Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres
chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse
inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...
Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.
Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de
l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours
Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de
jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
plus insouciante gaîté du monde.
Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et
amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite
figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche
traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le
silence...
Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
douleur. On savait que Rarahu était la _petite femme de Loti_; on savait
que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et
ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois.
Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu.--A quelques
pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus
isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
considérions un peu comme notre propriété particulière.
Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la
dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose,
l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient
crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
l'expression de sauvage ironie.
Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans
l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des
Marquises.
Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions
désiré, nous restâmes seuls.