C'était le dernier jour...
Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur
"Tahiti la délicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature,
et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.
Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés.--Les
préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la
tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas était le nôtre...
Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos
expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores
rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et
ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus
blancs que de la neige.
Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se déchirait en me
voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de
confiance et d'espoir...
Nous avions à emballer une quantité d'objets,--une foule de choses qui
eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...
Plusieurs couronnes fanées de Rarahu,--toutes celles des derniers
jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de
délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour
moi.
Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait
un train de départ énorme...