...Je ne puis exprimer l'effet étrange que me produisait Rarahu
lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle était sûre de ce
qu'elle allait dire, et désirait que j'en fusse particulièrement frappé.
Sa voix avait alors une douceur indéfinissable, un bizarre charme de
pénétration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
prononçait bien;--et alors il semblait que ce fût une jeune fille de
ma race et de mon sang; il semblait que tout à coup cela nous rapprochât
l'un de l'autre, d'une manière mystérieuse et inattendue...
Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer à me garder auprès
d'elle, que ce projet d'autrefois était abandonné comme un rêve
d'enfant, que tout cela était bien impossible et bien fini pour jamais.
Nos jours étaient comptés.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants européens,
c'était tout ce que j'avais désiré apprendre.--J'avais conservé au
moins sur son imagination une sorte de prestige que la séparation ne
m'avait pas enlevé, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir; à mon
retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionnée de
seize ans, elle me l'avait prodigué sans mesure,--et pourtant, je le
voyais bien, en même temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
s'éloignait de moi; elle souriait toujours de son même sourire
tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
désenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
effrénées des enfants sauvages.
Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!
Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...
--Oh! ma chère petite amie, lui disais-je, ô ma bien-aimée, tu seras
sage, après mon départ. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
encore dans l'éternité.
"Pars, toi aussi, lui disais-je à genoux; va, loin de cette ville de
Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district éloigné
où ne viennent pas les Européens;--tu te marieras comme elle, tu auras
une famille comme les femmes chrétiennes; avec de petits enfants qui
t'appartiendront et que tu garderas près de toi, tu seras heureuse...
Alors et toujours, ce même incompréhensible sourire paraissait sur ses
lèvres;--elle baissait la tête et ne répondait plus.--Et je
comprenais bien qu'après mon départ elle serait une des petites filles
les plus folles, et les plus perdues de Papeete.
Quelle angoisse c'était, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--à
tout ce que je trouvais de suppliant et de passionné à lui dire,--elle
souriait de son même sourire de sombre insouciance, de doute et
d'ironie...
Y a-t-il une souffrance comparable à celle-là: aimer, et sentir qu'on ne
vous écoute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
que vous fassiez?--que le côté sombre et inexplicable de sa nature
reprend sur lui sa force et ses droits?...
Et pourtant on aime de toute son âme cette âme qui vous échappe. Et
puis, la mort est là qui attend; elle va prendre bientôt ce corps adoré,
qui est la chair de votre chair. La mort sans résurrection, sans espoir,
--puisque celle-là même qui va mourir ne croit plus à rien de ce qui
sauve et fait revivre...
Si cette âme était tout à fait mauvaise et perdue, on en ferait le
sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
savoir qu'elle a été douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
de ténèbres qui l'enveloppe,--une mort anticipée qui l'étreint et qui
la glace. Peut-être ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
on ne peut rien!...
Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
s'enivrer à la dernière heure de tout ce qui va vous être enlevé sans
retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
peut arracher à la vie de joies délirantes et de sensations
fiévreuses...
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