XXV

... Le jour fixé par la petite princesse pour lâcher dans la campagne

les oiseaux chanteurs était arrivé.

Nous étions cinq personnes qui devions procéder à cette importante

opération, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant déposés à

l'entrée des sentiers de Fataoua, nous nous enfonçâmes sous bois.

La petite Pomaré qu'on nous avait confiée marchait tout doucement entre

Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes

venaient par derrière, portant sur un bâton la cage et ses précieux

habitants.

Ce fut dans un recoin délicieux du bois de Fataoua, loin de toute

habitation humaine, que l'enfant désira s'arrêter.

C'était le soir; le soleil déjà très bas ne pénétrait plus guère sous

l'épais couvert de la forêt; au-dessus de toute cette végétation, il y

avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une

lumière bleuâtre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait

à terre sur un tapis de fougères fines et exquises; sous les grands

arbres s'étalaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On

entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--

autrement, c'était toujours ce silence des bois de la Polynésie,--

sombre pays enchanté, auquel il semble qu'il manque la vie.

La petite-fille de Pomaré, grave et sérieuse, ouvrit elle-même la porte

aux oiseaux,--et puis nous nous retirâmes tous pour ne point troubler

ce départ.

Mais les petites bêtes avaient l'air peu disposées à prendre la volée.

Celle qui la première passa la tête à la porte,--une grosse linotte

sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle

rentra, effrayée de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux

autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Créateur

n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour

nous."

Il fallut les prendre tous à la main pour les décider à sortir, et quand

toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air

inquiet,--nous retournâmes sur nos pas.

Il faisait déjà presque nuit. Nous les entendîmes derrière nous jusqu'au

moment où nous fûmes hors des grands bois...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. .

Le Mariage de Loti · 第 151 / 184 题