Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus
grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent
donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été
d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée,--
une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient
été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.--
Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux
noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive.
--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)
Les oiseaux avaient conservé un de leurs plus grands charmes;--
déplumés, souffreteux, ils chantaient tout de même,--et la petite
reine les écoutait avec ravissement.
X
Papeete, 28 novembre 1873.
A sept heures du matin,--heure délicieuse entre toutes dans les pays
du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Taïmaha, à qui
j'avais fait donner rendez-vous.
De l'avis même de Rarahu, Taïmaha était une incompréhensible créature
qu'elle avait à peine pu voir depuis mon départ et qui ne lui avait
jamais donné que des réponses vagues ou incohérentes au sujet des
enfants de Rouéri.
A l'heure dite, Taïmaha parut en souriant, et vint s'asseoir près de
moi. Pour la première fois je voyais en plein jour cette femme qui,
l'année précédente, m'était apparue d'une manière à moitié fantastique,
la nuit, et à l'instant du départ.
--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premières
questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois
j'avais chargé le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur
de la mer, et il a refusé de venir. Atario, lui, n'est plus à Tahiti; la
vieille Huahara l'a fait partir pour l'île de Raiatéa, où une de ses
soeurs désirait un fils.
Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les
inexplicables bizarreries du caractère maori.
Taïmaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication
ne la toucheraient plus. Je savais que ni prières, ni menaces, ni
intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des délais si
courts on me fît venir de si loin cet enfant que je voulais connaître.
Et je ne pouvais prendre mon parti de m'éloigner pour toujours sans
l'avoir vu.
--Taïmaha, dis-je après un moment de réflexion silencieuse, nous allons
partir ensemble pour l'île de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frère de
Rouéri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mère, pour lui
montrer ton fils.
Et pourtant j'étais bien avare de ces quelques jours derniers passés à
Papeete, bien jaloux de ces dernières heures d'amour et d'étrange
bonheur...