Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille
appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes,
avaient une élégance presque européenne.
Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de
corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une
petite personne civilisée et coquette.
Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et
fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond,
plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de
feuilles naturelles ou de fleurs.
Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine.
Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient
et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et
cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets
fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore
la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique.
Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus
comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du
gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:
--Loti, comment va Rarahu?
Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de
la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était
captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
cheveux.
Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et
plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle
bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la
reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était
assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à
copier la manière des femmes blanches.
Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y
trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle
n'était jamais deux jours de suite la même créature.
Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient
fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à
toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions.
Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais
un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve
dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma
maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.
Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous;
quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français,
nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes
égards qu'une femme blanche.