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--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix
rauque--Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du
district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
poserait davantage dans le pays...
C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question.--
J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre
partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême;
elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait
une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur
elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points,
battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
curieusement sur nos épaules.
Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes,
parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des
cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes
ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un
fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
de Fataoua. Dans l'air étaient suspendues des émanations d'orage qui
troublaient le sens et l'imagination...
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"Épouser la petite Rarahu du district d'Apiré." Cette proposition me
prenait au dépourvu, et me donnait beaucoup à réfléchir...
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Il allait sans dire que la reine, qui était une personne très
intelligente et sensée, ne me proposait point un de ces mariages suivant
les lois européennes qui enchaînent pour la vie. Elle était pleine
d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
s'efforçait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
principes chrétiens.
C'était donc simplement un mariage tahitien qui m'était offert. Je
n'avais pas de motif bien sérieux pour résister à ce désir de la reine,
et la petite Rarahu du district d'Apiré était bien charmante...
Néanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'alléguai ma jeunesse.
J'étais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
une chose fort coûteuse, même en Océanie... Et puis, et surtout, il y
avait l'éventualité d'un prochain départ,--et laisser Rarahu dans les
larmes, en eût été une conséquence inévitable, et assurément fort
cruelle.
Pomaré sourit à toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
convaincue.
Apres un moment de silence, elle me proposa Faïmana, sa suivante, que
cette fois je refusai tout net.
Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
ses yeux se tournèrent vers Ariitéa la princesse:
--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-être aurais-tu accepté
avec plus d'empressement, mon petit Loti?...
La vieille femme révélait par ces mots qu'elle avait deviné le troisième
et assurément le plus sérieux des secrets de mon coeur.
Ariitéa baissa les yeux, et une nuance rose se répandit sur ses joues
ambrées; je sentis moi-même que le sang me montait tumultueusement au
visage et le tonnerre se mit à rouler dans les profondeurs de la
montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
d'un mélodrame...
Pomaré satisfaite de sa facétie riait sous cape. Elle avait mis à profit
le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _té tâné_
(l'homme), c'est-à-dire _le roi_...
Pomaré, dont un des passe-temps favoris était le jeu d'écarté, était
extraordinairement tricheuse, elle trichait même aux soirées
officielles, dans les parties intéressées qu'elle jouait avec les
amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
n'étaient certes pour rien dans le plaisir qu'elle éprouvait à rendre
capots ses partenaires...