On sait combien sont recherchés aujourd’hui en Europe et plus encore en
Amérique les relations contemporaines des grandes découvertes faites par
les navigateurs du XVe siècle et des premières années du XVIe. Les
bibliophiles se disputent à prix d’or dans les ventes publiques ces
opuscules de quelques feuillets souvent et s’empressent aussitôt acquis
de les faire couvrir de magnifiques reliures, afin que la splendeur de
l’enveloppe en frappant les yeux arrête quelque vandale de l’avenir prêt
à détruire comme insignifiants ces trésors du passé.
La lettre de Christophe Colomb: «Epistola Christophori Colom: de Insulis
Indie supra Gangem nuper inventis (sine loco) 1493 4 ff. in-4º» eut de
nombreuses éditions en plusieurs langues dans la même année. Combien en
reste-t-il d’exemplaires aujourd’hui? On a perdu de vue pendant des
siècles cette curieuse publication et on ne l’a reproduite que de notre
temps. Les opuscules d’Americ Vespuce, non moins recherchés à présent
par les amateurs de curiosités n’ont été exhumés que récemment de la
poussière des bibliothèques.
On n’avait que des détails très incomplets sur le premier voyage aux
Indes de Vasco da Gama par la route inconnue jusque-là du Cap de
Bonne-Espérance, lorsque MM. Diogo Kopke et Antonio da Costa Païva
découvrirent dans la bibliothèque publique de Porto et publièrent le
routier d’Alvaro Velho intitulé: «Roteiro da viagem que em descobrimento
da India pelo cabo de Boa-Esperança fez dom Vasco da Gama em 1497, Porto
1838 in-8º.»
Ce routier écrit par un des matelots chargés des présents du roi de
Portugal pour le rajah de Calicut, a été traduit en français dans le 3e
volume des «Voyageurs anciens et modernes» de M. Ed. Charton, Paris,
1855 grand in-8º.
Mais on n’avait toujours que très peu de renseignements sur le second
voyage très imparfaitement relaté dans Galvao, Ramusio, Castanheda,
Faria, Barros etc. lorsque vers 1860, un chercheur infatigable de
curiosités bibliographiques, qui avait découvert à Londres l’opuscule
que nous reproduisons, me chargea de le lui traduire en français, car il
n’en comprenait qu’imparfaitement le texte néerlandais.
Six ans plus tard, ce bibliophile étant venu à mourir, ses livres furent
dispersés dans une vente aux enchères. Je n’avais pas suivi la vente et
j’ignorais si le livre y avait passé et ce qu’il était devenu. Enfin en
1874 je m’avisai de chercher, dans les catalogues si complets que le
British Museum met à la disposition de ses lecteurs, si par hasard le
livre que j’avais traduit n’était pas entré dans la vaste collection.
Les catalogues suivent simplement l’ordre alphabétique par noms
d’auteurs ou titres d’ouvrages anonymes. Au mot _Calcoen_ je fus renvoyé
immédiatement à celui de _Calicut_ et là je trouvai ce que je cherchais.
Une demi-heure après avoir écrit mon bulletin on m’apporta non-seulement
l’original de _Calcoen_ mais encore le manuscrit de ma traduction que
l’amateur avait fait relier dans le même volume par un des grands
relieurs de Londres.
J’obtins immédiatement la permission de reproduire l’ouvrage en
phototypie. Je le traduisis en anglais et il fut publié sous ce titre:
«Calcoen a dutch narrative of the second voyage of Vasco da Gama to
Calicut, printed at Antwerp circa 1504 With introduction and
translation.» London, Basil Montagu Pickering, 1874, in-4º.
L’édition d’Anvers circa 1504 se compose de six feuillets en caractères
gothiques, sine anno, loco aut typographi nota. Sur le f. 1a au milieu
de la page est le mot CALCOEN en grosses lettres gothiques de 3 cm. Fº.
1b commencement du texte: _Dit is die reyse._ Fº. 3a porte la seule
signature du livre a iij. On compte 29 lignes dans chacune des dix pages
de texte. Au verso du dernier feuillet est une gravure de la crucifixion
avec la vierge et saint Jean à droite de la croix et à gauche un évêque
mitre en tête et la crosse à la main. Cette gravure reproduite ici et
que l’on retrouve sans doute dans d’autres livres imprimés à la même
époque à Anvers a ceci de remarquable que l’inscription du philactère
qui flotte derrière la croix: «deus qi pro redēpciōe» est à l’envers,
preuve de l’inexpérience du graveur qui ne se rendait pas compte du
résultat de l’impression. Il n’avait pas oublié cependant de graver à
l’envers l’inscription INRI qui surmonte la croix et se lit
régulièrement sur la gravure. Avec ces indications il est donc facile de
retrouver dans les livres de la même époque la même gravure, qui n’a
rien à faire dans le livre, sinon à remplir une page blanche, et le nom
du typographe qui l’utilisait.
Il est assez singulier que le nom de Vasco da Gama ne soit pas même
prononcé dans cette relation de son second voyage. Mais il ne peut faire
l’objet d’aucun doute qu’il s’agit bien ici de ce voyage. Car les dates,
les lieux visités, les incidents relatés coïncident parfaitement avec la
seconde expédition aux Indes du grand navigateur portugais.
Peut-être aussi trouverait-on des renseignements sur cette expédition
dans: «Den rechten Weg aus zu fahren von Lisbona gen Callachut.» S. N.
in-4º circa 1504; dans «Itinerarium Portugallensium in Indiam et inde in
occidentem et demum ad Aquilonem; ex vernaculo sermone in Latinum
traducto, interprete Archangelo Marignano» Mediolani 1508 in-fol., ou
bien encore dans «Gesta proxime per Portugallenses in India, Ethiopia et
aliis, orinetalibus (sic) terris» Coloniæ 1505 in-4º; et dans «Almada
(Francisco de) Gesta proxime per Portugalenses in India... ab Emanuele
Portugali rege ad Episcopum Cardinalem Portuens. missa» Norinbergae 1507
in-4º. Mais nous n’avons pu malheureusement découvrir aucun de ces
livres dans les bibliothèques publiques de Paris.
Quoi qu’il en soit, la présente relation, très naïve dans sa simplicité,
est évidemment l’œuvre de quelque aventurier néerlandais qui fut le
compagnon de Vasco da Gama, soit comme officier, soit même comme simple
matelot.
La narration commence par le récit de cette expédition malheureuse que
Vasco da Gama dirigea sur la côte de Barbarie contre le célèbre
Barberousse, à la tête de quinze vaisseaux, dit l’histoire, avec
soixante-dix suivant notre auteur.
Il était à prévoir que dans une relation si ancienne de voyages dans un
pays inconnu jusque-là, l’auteur n’écrirait pas correctement les noms
des lieux ou des peuples qu’il visitait; mais il est facile de
réconcilier les noms de lieux et de populations qu’il donne, avec leurs
appellations modernes.
Ainsi il nomme _Kenan_ la première terre que l’expédition touche après
son départ de Lisbonne le 10 février 1502. Il s’agit évidemment du cap
Non sur la côte occidentale d’Afrique en face des Canaries. Il omet le
nom du cap Vert qui forme la station suivante, mais il en indique
exactement la distance du Portugal. Le 29 mars, l’expédition perd de vue
la grande Ourse et le 2 avril elle se trouve sous la ligne équinoxiale.
Huit jours après elle est dans l’hémisphère austral et le 22 avril à
midi vrai, les matelots voient avec étonnement le soleil au Nord. Ils
cherchent en vain dans le ciel quelque point de repère connu pour se
guider; il ne leur reste que la boussole et leurs cartes, sans doute
celles que Vasco da Gama et Bartholomeu Dias avaient dressées lors de
leurs précédents voyages.
C’est dans ces parages qu’ils virent pour la première fois les poissons
volants s’élancer de la surface de la mer et prolonger leur vol à une
portée d’arbalète, pour échapper à leurs ennemis aquatiques, trop
heureux s’ils ne sortaient pas de l’eau pour tomber sous les serres des
oiseaux de proie qui leur font la chasse dans l’air.
Les hardis navigateurs furent poussés par le vent dans une mer où, dit
notre auteur, il n’y avait ni chair ni poisson ni rien de vivant.
C’est-à-dire qu’ils avaient sans le savoir atteint cette partie de
l’océan austral où le froid empêche la vie de se manifester avec la même
abondance que dans le voisinage de l’Équateur ou des Tropiques.
Le 22 mai ils furent assaillis par une violente tempête où la pluie, la
grêle et la neige se mêlaient au bruit du tonnerre et à la lueur des
éclairs; car l’hiver austral avait commencé pour ces régions qu’aucun
navire européen n’avait encore visitées. Ils avaient été repoussés par
un vent contraire à plus de mille milles hors de leur route et furent
douze jours sans voir la terre. Enfin la tempête calmée ils purent se
rapprocher du cap de Bonne-Espérance et firent voile au nord-est. Le 10
juin la grande Ourse et des cieux connus apparurent de nouveau à leurs
yeux, ce qui leur causa naturellement une grande joie.
Trois jours après ils abordèrent à _Scafal_ (Sofala) et cherchèrent à y
faire du commerce. Mais le roi de Sofala était alors en guerre avec les
Cafres ses voisins que notre auteur appelle les Paepiens; il refuse donc
d’entrer en relations commerciales avec les quatre navires que Vasco da
Gama avait amenés. Les Cafres de l’intérieur dit l’auteur sont séparés
du pays de Sofala par une muraille qui n’est autre sans doute que la
chaîne de montagnes parallèle à la côte; et comme la rivière qui a son
embouchure à Sofala est la seule voie par laquelle les Cafres de
l’intérieur puissent avoir accès à la mer, les habitants de Sofala
craignaient que les Cafres ne prissent cette voie pour se mettre en
communication avec les navires portugais. Là, l’expédition trouva des
hommes qui avaient été faits prisonniers et réduits en esclavage par les
Cafres, dont le pays, disaient-ils, abondait en argent, en or, en
pierres précieuses et en toutes sortes de produits.
L’expédition se rendit de là à _Miskebijc_ (Mozambique) qui est à deux
cents milles de Sofala et y trouva une population à qui l’usage de la
monnaie était inconnu, mais qui pratiquait l’échange de l’or et de
l’argent contre d’autres marchandises.
Le 18 juillet l’expédition arrive à Hylo, nom rectifié plus loin en
celui de Kilo, pour Quiloa. Là Vasco da Gama force le roi à payer un
tribut annuel de quinze cents ducats à celui de Portugal et à porter une
bannière comme signe de la suzeraineté de ce dernier sur le pays. Les
Portugais virent là pour la première fois des moutons à grosses queues,
des corbeaux noirs et blancs et des oignons larges de deux palmes qui
n’étaient probablement que les bulbes de la _Scilla maritima_.
Les navires se dirigèrent de là sur Mélinde, dont l’auteur fait une île;
mais ils manquèrent cette escale et s’arrêtèrent à ce qu’ils appellent
le cap Sainte-Marie, c’est-à-dire le Ras-Mory qui forme la pointe
orientale de l’île de Socotora. Cette île était alors habitée en grande
partie par des chrétiens du rite grec. L’abbé Prévost «Histoire des
voyages», vol. I, p. 80, La Haye 1747, in-4º, parlant du voyage de Vasco
da Gama, vers Mélinde, dit: «Mais un vent impétueux le poussa huit
lieues au delà de cette ville dans une baye, où il se trouva plusieurs
vaisseaux mores et quelques-uns de Calecut dont il se saisit.»
Là l’expédition quitta ce que notre auteur appelle le pays des Paepiens,
c’est-à-dire la Cafrerie qui, à cette époque, était supposée s’étendre
du cap de Bonne-Espérance au sud, jusqu’aux frontières de l’Abyssinie au
nord; et les vaisseaux firent voile pour la _Marabie_ c’est-à-dire pour
l’Iram-Arabie.
Ici notre voyageur ne manque pas de parler des moussons pendant
lesquelles le vent souffle six mois du sud-est et les six autres mois du
nord-est. Ils avaient déjà revu la grande Ourse dès le 10 juin; mais ils
ne revirent l’étoile polaire que le 5 août, lorsqu’ils étaient encore à
plus de cinq cents milles de l’Inde.
Le 21 août l’expédition eut enfin connaissance de la terre de l’Inde et
elle arriva devant la grande ville de _Combaen_, le Cambaeth de Marco
Polo, le Cambay moderne, sur la rivière de Cobar (le Saubermattee).
Notre auteur a de singulières notions sur la géographie quand il dit que
Cambay est située près du pays de Caldée en Babylonie. Il ne manque pas
en bon chrétien de donner un coup de griffe en passant à Mahomet qu’il
appelle le diable des payens.
Les Portugais arrivés à Oan (Goa), dont le roi, dit la relation, avait
huit mille chevaux et sept cents éléphants de guerre, attaquent les
Indiens, leur prennent quatre cents navires qu’ils brûlent après en
avoir massacré les équipages.
L’île d’_Avidibe_ où ils font de l’eau et débarquent trois cents de
leurs malades est celle de l’Anjedive qui fut depuis la station où les
navires portugais ne manquaient jamais de toucher, avant d’aborder le
continent de la péninsule indienne. Le lézard de cinq pieds de longueur
qu’ils tuèrent à Avidibe était sans doute un de ces crocodiles qui
pullulent dans l’Inde.
Le _Montebyl_ de notre auteur dans le royaume de _Cannaer_ (Cananor) est
le Mont-Ely de Marco Polo. Ils attendirent là les navires de la Mecque
qui allaient porter les épices en Égypte d’où on les expédiait à Venise.
On sait que la décadence commerciale de ce grand entrepôt du commerce de
l’Orient date de la découverte par Vasco da Gama de la nouvelle route
des Indes. Les Portugais, dit notre aventurier, formèrent le projet de
détruire tous les navires maures afin que le roi de Portugal devînt le
seul importateur des épices en Europe; mais ils ne purent mettre ce
projet à exécution.
Ils s’emparèrent pourtant d’un grand navire de la Mecque (le _Merii_,
disent plus tard les historiens) qui avait à bord trois cents passagers
parmi lesquels se trouvaient beaucoup de femmes et d’enfants. C’était
sans doute un de ces navires qui conduisent tous les ans un si grand
nombre de pèlerins au tombeau du prophète. Ils le pillèrent et le firent
sauter avec tous les passagers qu’il portait.
Les historiens portugais, pour atténuer la cruauté de ce procédé,
conforme aux mœurs barbares de l’époque, ont dit depuis que les enfants
furent sauvés et transportés sur la caravelle du Capitan-Môr; mais notre
auteur ne fait aucune mention de cette circonstance atténuante.
Voici comment Lopez de Castanheda, «Historia de descobrimento da India.
Libr. I, ch. XLIV», raconte la prise et l’incendie du vaisseau:
«Sur leur route ayant rencontré un navire maure de la Mecque qui
revenait de Calicut, ils s’en emparèrent. Le général monta à bord et fit
comparaître devant lui les patrons et tous les passagers. Il leur donna
ordre de lui remettre tout ce qu’ils portaient, sinon qu’il les ferait
tous jeter à la mer. Ils déclarèrent qu’ils n’avaient rien parce qu’on
leur avait tout volé à Calicut. Vasco da Gama reçut cette réponse avec
dédain et fit immédiatement jeter un des leurs à la mer, après lui avoir
fait lier les pieds et les mains. Les Maures furent épouvantés et ils
s’empressèrent de déposer tout ce qu’ils portaient et quantité de
marchandises précieuses qui furent remises à Diego Fernandez Correa,
allant comme facteur à Cochin. Celui-ci fit immédiatement passer la
marchandise sur un autre navire. On transporta les enfants maures sur la
Capitane où le général promit d’en faire des moines et les fit entrer en
effet plus tard au couvent de Notre-Dame de Belem. Quant aux autres
choses de peu de valeur elles furent abandonnées aux gens de l’équipage
qui s’en emparèrent. Lorsque le navire fut vide de marchandises, Estevam
da Gama, qui était lieutenant du général, ordonna qu’on y mît le feu.
Tous les Maures avaient été enfermés sous le pont, afin de venger ceux
des nôtres qui étaient morts du temps de Pedro Alvaro[1]. Estevam da
Gama et deux bombardiers qui avaient mis le feu au navire se retirèrent
dans un bateau. Aussitôt que les Maures virent que le navire brûlait,
ils brisèrent leurs liens et éteignirent le feu avec beaucoup d’eau qui
était entrée par les trous que notre artillerie avait causés au moment
du combat. Sur quoi le général qui était à bord du vaisseau d’Estevam da
Gama, fit accoster le navire des Maures, ceux-ci coururent aux bordages
le sabre à la main pour se défendre contre les nôtres, comme des hommes
décidés à mourir. Beaucoup d’entre eux portaient à la main des tisons
enflammés qu’ils jetaient sur notre vaisseau. Nos hommes tiraient sur
eux et ils en tuèrent beaucoup. Cependant la nuit étant venue ils
cessèrent de combattre et les deux navires furent détachés. Car notre
général ne voulait pas que les Maures pussent nous aborder et tuer
quelques-uns de nos hommes. Il donna ordre cependant de faire entourer
par notre flotte le navire maure afin qu’il ne pût gagner la terre qui
était proche. Pendant toute la nuit les Maures firent de grands cris,
invoquant Mahomet et le priant de venir à leur secours. Au point du jour
le général donna ordre à Estevam da Gama d’aborder le navire avec un
certain nombre de matelots et de bombardiers et d’y mettre le feu. C’est
ce qu’il fit après avoir forcé les Maures à se retirer sur la poupe en
combattant. Il resta sur le navire avec quelques matelots et bombardiers
jusqu’à ce qu’il fût à moitié brûlé. Les Maures voyant le feu se
jetèrent à l’eau, quelques-uns le cimeterre à la main pour tuer ceux des
nôtres qui étaient descendus dans les bateaux et contre lesquels ils
brandissaient leurs cimeterres comme des bêtes féroces. Ceux que nos
hommes frappaient s’accrochaient aux bateaux jusqu’à ce qu’ils fussent
tués. Tous ceux qui sautèrent dans l’eau périrent donc et ceux qui
restèrent dans le navire furent noyés; car il coula à fond. Ils étaient
plus de trois cents et combattirent avant de mourir comme s’ils eussent
été en bien plus grand nombre. Ils blessèrent plusieurs de nos hommes;
mais ils n’en tuèrent aucun.»
[1] Lors du massacre des facteurs que Vasco avait laissés à Calicut à
l’époque de son premier voyage.
Les animaux avec des cornes droites et contournées en spirale que les
Portugais prirent pour des cerfs, étaient probablement des antilopes.
Le 20 octobre nos voyageurs abordèrent à _Cannaer_ (Cananor) où le roi
les reçut en grande pompe suivi de deux éléphants et accompagné de
beaucoup d’autres animaux inconnus aux Européens.
Enfin le 27 octobre ils arrivèrent à _Calcoen_ (en Sanscrit Khalikhodon,
en français Calicut). Là ils se battirent pendant trois jours contre les
troupes du Samudria-radjah (le roi du rivage) que les écrivains
européens ont nommé longtemps le _Zamorin_. A cette époque déjà des
marchands flamands, venus de Bruges par l’Égypte ou la Perse, étaient
établis à Calicut. C’est ce que confirme la lettre du roi Emmanuel,
«Copia de una lettera» (Roma 1505) où il est dit: «Vi sono mercada(n)ti
d’tutte q’lle parti e d’mercantia como Bruges i(n) Flandria, Venetia
i(n) Italia.»
Le procédé barbare dont se sert Vasco da Gama, en laissant dériver vers
la côte un navire chargé des têtes, des mains et des pieds coupés de ses
prisonniers de guerre a été raconté et flétri comme il le mérite par
d’autres historiens de son expédition. Cet acte odieux ne pouvait
évidemment produire aucun résultat pour la reddition de la ville et les
Portugais s’en vengèrent en capturant un navire indien qu’ils
incendièrent et dans lequel périrent un grand nombre de malheureux
sujets du roi de Calicut.
Le royaume de Granor que notre auteur place entre _Calcoen_ (Calicut) et
_Cusschaïn_ (Cochin) n’est autre que celui de Travancore où, dit-il, un
grand nombre de chrétiens et de juifs vivent sous le même prince.
Comme tous les anciens voyageurs dans l’Inde, Vasco da Gama et ses
compagnons prirent pour des chrétiens les sectateurs de Brama et de
Bouddha, parce qu’ils s’inclinaient devant les images de la vierge Marie
qu’ils voyaient sur les navires portugais, prenant de leur côté cette
image pour celle de Maha Madjah qui tient sur ses genoux son fils
Shakya. Les Portugais trompés par la ressemblance du nom de la déesse
indienne avec celui de Marie et surtout par les auréoles qui entourent
les têtes de la mère et de son fils, croyaient entrer dans une église
chrétienne quand ils visitaient un temple indien. Le christianisme qui a
tant emprunté aux légendes indiennes leur doit-il aussi celle de la
vierge Marie? Dans tous les cas il est probable que l’auréole des saints
de nos premiers peintres est imitée sinon copiée des images de Maha
Madja et de son fils, bien antérieures à l’ère chrétienne.
Il y avait sans doute à l’époque du voyage de Vasco da Gama un certain
nombre de chrétiens nestoriens dans la péninsule de l’Indoustan; mais il
était loin d’être aussi grand que les Portugais le supposaient. Le
chiffre que donne notre auteur de vingt-cinq mille chrétiens et de trois
cents églises dans la seule ville de _Coloen_ (Culan), aussi bien que la
répugnance de ces prétendus chrétiens à trafiquer, manger ou boire avec
ceux d’une autre religion, montrent clairement qu’il s’agit ici des
sectateurs de Brama obéissant à leurs préjugés de caste.
_Lapis_ dont notre auteur fait mention est évidemment Méliapour près de
Madras, où suivant une tradition gardée par les hagiographes, fut mis à
mort l’apôtre saint Thomas. Suivant une autre tradition ce fait eut lieu
dans la ville de Calamine d’où le corps de l’apôtre fut transporté à
Edessa que notre auteur nomme _Edissen_ et qu’il dit être à quatre
journées de Méliapour. Les Portugais, ayant découvert un squelette dans
les ruines de cette ville, prétendirent que c’était celui de saint
Thomas et le firent transporter à Goa où ces reliques furent longtemps
vénérées et ne manquèrent pas bien entendu d’opérer de nombreux
miracles.
L’auteur donne au bétel le nom de _tombour_, les voyageurs qui l’ont
suivi l’appellent _atambor_. L’origine de ces deux noms erronés provient
de ce qu’ils ont pris pour le nom du bétel celui du domestique chargé de
le porter et qui dans l’Inde se nomme le _tombuldar_.
La civette est si clairement décrite dans la relation qu’il était
impossible de ne pas traduire par _musc_ le mot _iubot_ quoique ce mot
ne se trouve d’ailleurs dans aucun dictionnaire flamand ou hollandais
ancien ou moderne.
En parlant du second combat naval de Vasco da Gama à son retour de
Cochin, avec le rajah de Calicut, le 12 février 1503, notre auteur
oublie de mentionner l’arrivée opportune de Vicente Sodre, qui, avec le
reste de la flotte, décida l’action et empêcha la défaite de Vasco da
Gama. Ce dernier retourna en Portugal tandis que Vicente Sodre resta
dans les mers de l’Inde pour bloquer l’entrée de la mer Rouge.
On ne sait pas si les deux îles que l’expédition rencontra le 26 mars
étaient les fameuses îles mâle et femelle qu’aucun navigateur n’a
rencontrées depuis le voyage du célèbre Marco Polo. Vasco da Gama refusa
de s’y arrêter malgré les invitations pressantes des habitants, parce
que son navire était chargé de marchandises précieuses qu’il avait hâte
de ramener en sûreté à Lisbonne.
L’auteur ne donne pas la date exacte du retour en Portugal.
L’honneur d’avoir le premier franchi la ligne équinoxiale dans
l’Atlantique et découvert le cap de Bonne-Espérance n’appartient pas à
Vasco da Gama. Plus de dix ans avant son premier voyage Bartholomeu
Dias, à la recherche de ce fameux prêtre Jean, que les traditions du
moyen âge plaçaient tantôt aux Indes et tantôt en Éthiopie, était parti
en août 1486 avec deux navires de cinquante tonneaux. Après avoir longé
la côte occidentale d’Afrique déjà connue aux navigateurs portugais, il
avait dépassé l’équateur et s’était bravement lancé en pleine mer dans
la direction du sud. Puis courant au nord-est il avait sans le savoir
doublé le cap de Bonne-Espérance et retrouvé la terre d’Afrique à la
hauteur de la baie de Lagoa. Son premier soin en abordant fut de
demander des nouvelles du prêtre Jean, dont, bien entendu, les Cafres ne
pouvaient lui donner de nouvelles. La direction des terres vers le nord
indiquait à Dias qu’il avait réellement contourné la pointe méridionale
de l’Afrique et qu’il se trouvait par conséquent sur la route des Indes.
Mais les équipages de ses navires refusèrent d’aller plus loin et il fut
obligé d’opérer son retour sans avoir dépassé le _Groote vis river_
auquel il avait donné le nom _Rio do Infante_ en mémoire du commandant
du navire qui voyageait de conserve avec lui. En revenant au sud après
une tourmente affreuse il reconnut à sa grande joie le cap de
Bonne-Espérance, dont il détermina la position et qu’il nomma _cabo
tormentoso_, cap des tempêtes. Mais le roi Jean II fit changer ce nom en
celui de Bonne-Espérance, car il était persuadé que cette pointe une
fois doublée il était facile d’arriver par mer jusqu’aux Indes. Les
anciens et parmi eux Hérodote, Arrien, Strabon, pour ne citer que les
plus connus, étaient persuadés que la circumnavigation de l’Afrique
était possible. On a retrouvé un Portulano de 1351[2] où la carte de
l’Afrique est à peu près exactement tracée. Tandis que Bartholomeu Dias
faisait cette tentative infructueuse, un autre voyageur, Pedro de
Covilham, parti de Naples le 7 mai 1487 avait visité successivement
Alexandrie, Le Caire, Aden, Cananor, Calicut, Goa et sur la côte
orientale d’Afrique Sofala, puis Madagascar. De retour en Égypte il
écrivait du Caire en Portugal: «Que les navires qui naviguaient le long
de la côte de Guinée étaient certains d’atteindre la pointe du continent
en persistant à se diriger au sud et que quand ils arriveraient dans
l’océan oriental le meilleur plan à suivre serait de s’informer de
Sofala et de l’île de la Lune (Madagascar).»
[2] Major (R. H.) _The Life of Prince Henri of Portugal_, London Asher
1868, in-8º.
Bartholomeu Dias était rentré à Lisbonne en décembre 1487 après une
navigation qui avait duré seize mois et dix-sept jours. Le successeur de
Jean II ne fut pas juste envers ce hardi navigateur qui avait le premier
contourné le continent de l’Afrique et découvert le cap des Tempêtes. Au
lieu de lui donner le commandement de la nouvelle expédition qui fut
résolue dix ans après son premier voyage, on ne lui confia que celui
d’un petit navire sous les ordres de Vasco da Gama et celui-ci, jaloux
du premier succès de son subordonné, força Bartholomeu Dias à s’arrêter
à San Jorge de la Mina. Son frère Diogo Dias fut plus heureux que lui
car il accompagna Vasco da Gama jusqu’aux Indes.
En 1500 Bartholomeu Dias prit part à la découverte du Brésil sous les
ordres d’Alvarez Cabral. Il commandait un des onze navires qui formaient
l’expédition et qui se dirigèrent de là sur les Indes. Dans ce voyage de
retour l’expédition fut assaillie par une violente tempête pendant
laquelle quatre des navires sombrèrent et parmi eux celui que commandait
Dias. Les sept autres navires après avoir visité la côte orientale
d’Afrique et l’Arabie touchèrent à Calicut le 13 septembre 1500.
Pour nous résumer, cette relation néerlandaise, traduite aussi
littéralement que possible, fixe des dates et des faits déjà connus;
mais en même temps elle fournit beaucoup de détails nouveaux sur le
second voyage de Vasco da Gama aux Indes par le cap de Bonne-Espérance.
L’opuscule original, jusqu’à présent unique, reproduit en fac-simile
dans notre édition anglaise de 1874, est porté sur le catalogue du
British Museum comme imprimé à Anvers circa 1504. On y trouve de
nombreuses contractions et abréviations que nous n’avons malheureusement
pas pu imiter faute de caractères spéciaux. La ponctuation en est très
défectueuse et souvent même complétement omise. La virgule, le point et
virgule et les deux points y font complétement défaut, signe infaillible
des ouvrages des typographes primitifs.
Le journal _le Rappel_ du 20 décembre 1880 contenait le fait divers
suivant:
«Les Journaux allemands annoncent la découverte par le directeur du
gymnase de Zerbst (duché d’Anhalt) d’un important manuscrit contenant
une minutieuse description du second voyage de Vasco de Gama dans l’Inde
en 1502-1503, voyage sur lequel on n’avait presque aucun détail.
«Cette relation est due à un compagnon de Vasco de Gama, et elle est
écrite, non en espagnol, mais en hollandais.»
Nous espérons que ce manuscrit sera publié et nous verrons s’il nous
offre quelques renseignements nouveaux, ou si les Allemands si forts sur
la géographie n’ont fait là simplement, que d’enfoncer une porte
ouverte.
La carte d’Afrique que nous donnons en frontispice n’appartient pas à
l’ouvrage; mais elle est extraite de «Ptolemæi C. Tabula nova totius
orbis.» Ludgduni 1541 in-fol. Elle montre les sources du Nil sortant de
deux lacs ainsi qu’on l’a vérifié depuis.
Une autre carte d’Afrique du même auteur: «Cl. Ptolemæi Alexandrini
liber geographiæ cum tabulis» imprimé en rouge et noir Venetiis Jac.
Pentium de leucho, 1511, in-fol. donne également les sources du Nil,
entre 5 et 10° de latitude sud et les «_paludes nili_»; mais la carte ne
s’étend pas au delà de 15° sud et se termine par les mots _terra
incognita_.
Il est curieux que pendant des siècles les géographes qui ont succédé à
Ptolémée aient complétement négligé cette indication qui se rapproche
cependant d’une manière si frappante du résultat des découvertes
modernes.
[Illustration: MARQUE TYPOGRAPHIQUE DE L’ÉDITION DE MDIV]