J'allai hier chez votre divinité miss _Sallé_, que je trouvai méditante
avec votre frère et le jeune _Bernard_. Elle se plaignit de ma
négligence envers son portrait. _Bernard_ jura qu'il n'avait rien
écrit sur un si beau sujet. Je me sentis tout à coup inspiré par sa
présence, et j'éclatai en ces vers:
Les feux du dieu que sa vertu condamne
Sont dans ses yeux, à son cœur inconnus;
En soupirant on la prend pour Diane,
Qui vient danser sous les traits de Vénus.
J'espère que mylord _Bolincbroke_, M. _Pope_, M. _Gay_, mylord
_Hervey_, M. _Pulteney_, sont à présent de vos amis. Vous parlez
sûrement leur langue avec eux, et la première lettre que je recevrai de
vous sera, je le suppose, tout à fait anglaise. Vous me direz qui vous
préférez de _Ben Johnson_, _Congrève_, _Vanbrugh_ ou de _Wycherley_.
Vous vous établirez juge entre _Dryden_, _Pope_, _Addisson_ et
_Prior_. A propos, si vous avez conservé quelque souvenir de la poésie
française, je vous dirai que j'ai fait trois nouveaux actes qui seront
joués sous très-peu de jours.
Mais j'ai à m'occuper d'un ouvrage plus galant. Hier M. _Ballot_ vint
me voir, et me mena chez M. _Lancret_, où je vis un fort joli portrait,
représentant la plus charmante prêtresse de Diane qui ait jamais paru
sur le théâtre; le portrait de mademoiselle _Sallé_ est, comme cela
doit être, meilleur que celui de _Camargo_. Cependant je trouve qu'il
manque encore quelque chose à la ressemblance, qui n'est pas parfaite.
Les vers qui doivent être gravés au-dessous devraient aussi valoir
mieux que ceux qui furent faits par M. _de La Faye_ pour _Camargo_.
Mais je ne veux point lutter contre l'aimable muse du jeune _Bernard_:
c'est un des plus assidus courtisans de mademoiselle _Sallé_, et il
faut bien qu'il chante la nymphe qu'il voit chaque jour. Quant à moi,
je n'ai pas eu le bonheur de la trouver chez elle: j'y suis allé trois
ou quatre fois, elle était toujours sortie. Je compte y retourner
aujourd'hui, et m'entretenir de vous avec votre divinité.