Dieu et la liberté! disait Voltaire en donnant sa bénédiction au
petit-fils de Franklin.
En disant ces mots, il donnait un Dieu au nouveau monde, qui avait
la liberté et qui n'avait pas de Dieu. Il donnait la liberté au monde
ancien, qui avait Dieu et qui n'avait pas la liberté.
Dieu et la liberté, c'est là tout Voltaire.
Mais quel Dieu et quelle liberté?
N'est-ce pas la liberté révoltée contre Dieu? La liberté de tout
dire et de tout nier? Non, c'est la liberté de faire le bien, la
liberté de faire le mal, si le mal conduit au bien; la liberté de
conscience, la liberté de parler, la liberté d'écrire. Il commence par
proclamer le libre arbitre: «On prétend que Dieu ne nous a pas donné
la liberté, parce que si nous étions des agents, nous serions en cela
indépendants de lui; et que ferait Dieu, dit-on, pendant que nous
agirions nous-mêmes? Je réponds à cela deux choses: 1º ce que Dieu fait
lorsque les hommes agissent, ce qu'il faisait avant qu'ils fussent, et
ce qu'il fera quand ils ne seront plus; 2º que son pouvoir n'en est
pas moins nécessaire à la conservation de ses ouvrages, et que cette
communication qu'il nous a faite d'un peu de liberté ne nuit en rien
à sa puissance infinie, puisqu'elle même est un effet de sa puissance
infinie. On objecte que nous sommes emportés quelquefois malgré nous,
et je réponds: Donc nous sommes quelquefois maîtres de nous. La maladie
prouve la santé, et la liberté est la santé de l'âme.»
Maintenant que Voltaire nous fait libres vis-à-vis de Dieu, il veut
nous faire libres vis-à-vis du pape, vis-à-vis du roi, vis-à-vis de
l'opinion. Nous n'avons qu'un maître; c'est notre conscience, cette
parcelle de Dieu tombée en nous.
Voltaire, qui n'est pas panthéiste, trouve dans la nature l'âme de
Dieu, et veut que l'amour de Dieu remplisse le monde. Mais on a allumé
assez de bûchers, et l'inquisition a fait son temps. Voltaire ne veut
plus entendre les matines de la Saint-Barthélemy. Il permet à Galilée
de tourner autour du soleil, et à Spinosa de voir Dieu partout,--ou
même de ne le trouver nulle part.
S'il condamne les athées, c'est qu'ils sont armés pour faire le mal.
«Une société particulière d'athées, qui ne disputent rien, et qui
perdent doucement leurs jours dans les amusements de la volupté, peut
durer quelque temps sans trouble; mais si le monde était gouverné par
des athées, il vaudrait autant être sous l'empire immédiat de ces êtres
infernaux qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes. En un mot,
des athées qui ont en main le pouvoir seraient aussi funestes au genre
humain que des superstitieux. Entre ces deux monstres la raison nous
tend les bras.»
La raison! pourquoi Voltaire ne dit-il pas Dieu?
Il revient plus d'une fois sur ce thème. «Le fanatisme est certainement
mille fois plus funeste que l'athéisme; car l'athéisme n'inspire point
de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire; l'athéisme
ne s'oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre.
Supposons avec l'auteur du _Commentarium rerum gallicarum_, que le
chancelier de L'Hospital fut athée; il n'a fait que de sages lois,
et n'a conseillé que la modération et la concorde: les fanatiques
commirent les massacres de la Saint-Barthélemy. Hobbes passa pour un
athée; il mena une vie tranquille et innocente: les fanatiques de son
temps inondèrent de sang l'Angleterre, l'Écosse et l'Irlande. Spinosa
enseigna l'athéisme: ce ne fut pas lui assurément qui eut part à
l'assassinat juridique de Barneveldt; ce ne fut pas lui qui déchira
les deux frères de Witt en morceaux et qui les mangea sur le gril. Je
ne voudrais pas avoir affaire à un prince athée qui trouverait son
intérêt à me faire piler dans un mortier: je suis bien sûr que je
serais pilé. Je ne voudrais pas, si j'étais souverain, avoir affaire
à des courtisans athées dont l'intérêt serait de m'empoisonner: il me
faudrait prendre au hasard du contre-poison tous les jours. Il est donc
absolument nécessaire, pour les princes et pour les peuples, que l'idée
d'un Être suprême, créateur, gouverneur, rémunérateur et vengeur, soit
profondément gravée dans les esprits. Il y a des peuples athées, dit
Bayle dans ses _Pensées sur les comètes_. Les Cafres, les Hottentots,
les Topinambous, et beaucoup d'autres petites nations n'ont point de
Dieu: ils ne le nient ni ne l'affirment; ils n'en ont jamais entendu
parler. Dites-leur qu'il y en a un, ils le croiront. Dites-leur que
tout se fait par la nature des choses, ils vous croiront de même.
Prétendre qu'ils sont athées est la même imputation que si l'on disait
qu'ils sont anticartésiens: ils ne sont ni pour ni contre Descartes. Ce
sont de vrais enfants: un enfant n'est ni athée ni déiste; il n'est
rien.»
Et Voltaire conclut que puisqu'il y a un Dieu, il faut croire en
Dieu[101].
Quand Voltaire avait passé trois heures dans sa bibliothèque, il allait
se reposer dans son parc, sous quelque ramée chantante, où la nature,
qui ne parle ni hébreu, ni grec, ni latin, comme a dit Malebranche,
lui prouvait, dans son éloquence, le néant des systèmes. «O mon Dieu!
je te cherche: où es-tu?» disait-il après une injure à Patouillet et
avant une aumône faite à deux mains, ne se rappelant pas sans doute
les paroles de saint Jean: «Quand nous verrons Dieu tel qu'il est,
nous serons semblables à lui,» ou les paroles de saint Augustin sur
la sagesse éternelle, qui ne parle à la créature que dans le secret
de sa raison. C'était tous les jours pour Voltaire un nouveau voyage
dans les profondeurs plus ou moins ténébreuses, plus ou moins étoilées.
Il portait jusque dans les abîmes de la pensée humaine le flambeau de
la raison. Seulement, tout émerveillé qu'il était par les hypothèses
lumineuses de la philosophie, comme l'astrologue par les étoiles dans
le ciel nocturne, il se laissait tomber dans le puits de la vérité et y
éteignait son flambeau.
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
C'est le cri d'un logicien qui veut gouverner le monde. Voltaire, qui
ne veut gouverner que sa raison, commence par reconnaître la nécessité
d'un Dieu, qui est l'âme et la lumière du monde, qui sera la récompense
des bons et le châtiment des méchants.
Il ne veut pas d'un Dieu tout fait; il veut créer son Dieu comme tous
les philosophes, ce qui fait que, depuis le commencement du monde,
c'est Dieu qui est créé à l'image de l'homme.
Comme Socrate, Voltaire ose méconnaître les dieux de son pays, il
cherche Dieu hors de l'Église; il s'incline devant le Christ, mais
sans plus d'émotion que s'il passait devant Platon. Selon Platon,
Dieu nous a donné deux ailes pour aller à lui, l'amour et la raison.
Jésus dit que l'amour est la souveraine raison. Mais Voltaire ne croit
pas que l'amour dise le dernier mot, et il interroge sa raison.
«Si un catéchisme annonce Dieu aux enfants, Newton le démontre aux
sages. Le mouvement des astres, celui de notre petite terre autour
du soleil, tout s'opère en vertu des lois de la mathématique la plus
profonde. Comment Platon, qui ne connaissait pas une de ces lois, le
chimérique Platon, qui disait que la terre était fondée sur un triangle
équilatère, et l'eau sur un triangle rectangle, l'étrange Platon,
qui dit qu'il ne peut y avoir que cinq mondes, parce qu'il n'y a que
cinq corps réguliers; comment, dis-je, Platon qui ne savait pas la
trigonométrie sphérique, a-t-il eu cependant un génie assez beau, un
instinct assez heureux pour appeler Dieu l'_éternel géomètre_, pour
sentir qu'il existe une intelligence formatrice? Spinosa lui-même
l'avoue. Il est impossible de se débattre contre cette vérité qui nous
environne et qui nous presse de tous côtés. Mais, où est l'éternel
géomètre? Est-il en un lieu, ou en tout lieu, sans occuper d'espace?
je n'en sais rien. Est-ce de sa propre substance qu'il a arrangé
toutes choses? je n'en sais rien. Est-il immense sans quantité ou sans
qualité? je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il faut
l'adorer et être juste.»
C'est la parole du sage et non du chrétien. Plus tard il cherchera et
ne trouvera pas mieux l'image du Créateur. «Si le Phlégéthon et le
Cocyte n'existent point, cela n'empêche pas que Dieu existe. Je veux
mépriser les fables et adorer la vérité. Si on m'a peint Dieu comme un
tyran ridicule, je ne le croirai pas moins sage et moins juste. Je ne
dirai pas, avec Orphée, que les ombres des hommes vertueux se promènent
dans les Champs-Élysées; je n'admettrai point la métempsycose des
pharisiens, encore moins l'anéantissement de l'âme avec les sadducéens.
Je reconnaîtrai une Providence éternelle, sans oser deviner quels
seront les moyens et les effets de sa miséricorde et de sa justice. Je
n'abuserai point de la raison que Dieu m'a donnée; je croirai qu'il y
a du vice et de la vertu, comme il y a de la santé et de la maladie;
et enfin, puisqu'un pouvoir invisible, dont je sens continuellement
l'influence, m'a fait un être pensant et agissant, je conclurai que mes
pensées et mes actions doivent être dignes de ce pouvoir qui m'a fait
naître.»
En philosophie, c'est toujours la loi de Voltaire: qu'il vaut mieux
renoncer aux dogmes d'Épicure qu'à la raison. Il n'a qu'un dogme: la
raison. Mais il a le tort de n'avoir pas d'autre loi en religion,
là où le sentiment, sur ses ailes de flamme, s'élance au delà des
mondes, pendant que la raison chemine toujours sur la terre. Comment
montera-t-il jusqu'à Dieu? «Il y a l'infini entre Dieu et nous.» Est-ce
avec le compas de la géométrie qu'il mesurera les espaces? En vain il
va de Lucrèce à Spinosa, n'étudiant que le monde visible et cherchant
le grand mot dans la nature. Mais il se détourne et lève les yeux:
«Nous ignorons ce qui pense en nous.» Il appelle Dieu, il croit au
lendemain de sa vie: «Nous ne pouvons savoir si cet être inconnu ne
survivra pas à notre corps.» Il reconnaît que ce n'est pas seulement
M. de Voltaire qui pense en lui; il est possédé d'un esprit qui a vécu
et qui vivra, une monade, une flamme, un démon, un dieu, et il décide
que «l'immortalité de l'âme n'est pas une vérité probable, mais une
vérité mathématique. Dieu est sage, il proportionne les moyens à la
fin; or la destinée de l'âme est immense, et la vie physique mesurée à
quelques jours. Dieu est juste; il donne à chacun selon ses œuvres; or,
toute punition et toute récompense n'est pas donnée ici-bas[102].»
Les ennemis de Voltaire l'expliquent à leur gré, comme les impies
expliquent l'Évangile. On le prend au mot sur une lettre ou une
satire échappée à la colère du moment; on le condamne, grâce à une
contradiction inspirée un jour de bataille. Avant tout, Voltaire était
poëte; il croyait à ses vers; il ne prévoyait pas qu'on réimprimerait
après lui sa polémique en prose. On n'a fait grâce à sa personne
d'aucun billet, même des billets de confession. Dans sa poésie, comment
parle-t-il à Dieu au bord de la tombe?
O Dieu qu'on méconnaît, ô Dieu que tout annonce,
Entends les derniers mots que ma bouche prononce!
Si je me suis trompé, c'est en cherchant ta loi;
Mon cœur peut s'égarer, mais il est plein de toi.
Il cherchait la loi de Dieu, mais si la révélation lui montrait la loi
écrite, il brisait les tables de la loi. C'est la justice de Dieu et
non Dieu lui-même qui remplit son cœur.
Son amour ne brûle pas du sacré enthousiasme, c'est l'amour de Dieu,
moins le sentiment divin; aussi, son Dieu n'a-t-il ni majesté ni
poésie. C'est un Dieu géomètre--l'éternel géomètre de Platon--moins
l'horizon radieux du philosophe grec. Voltaire ne veut monter jusqu'à
Dieu que par le chemin de la raison, avec le compas de Newton, et non
avec les ailes de l'âme.
Il n'est spiritualiste qu'à mi-chemin. Tout en disant à Spinosa les
paroles de Bossuet: «Chez vous tout est Dieu, excepté Dieu même,» il
n'est pas éloigné d'adorer Dieu dans la nature; il ne voit pas que la
nature est une œuvre divine, où le Créateur ne s'est pas plus enfermé
que Michel-Ange dans ses groupes. Il a des aspirations vers le bien
plutôt que vers le beau; il ne couronne pas la vérité des fleurs
divines de l'idéal, il est plus fanatique qu'enthousiaste de la raison.
Comment Voltaire aime-t-il Dieu? Aimera-t-il Dieu pour lui-même?
«Les disputes sur l'amour de Dieu ont allumé autant de haines qu'aucune
querelle théologique. Les jésuites et les jansénistes se sont battus
pendant cent ans à qui aimerait Dieu d'une façon plus convenable, et à
qui désolerait le plus son prochain. Dès que l'auteur du _Télémaque_,
qui commençait à jouir d'un grand crédit à la cour de Louis XIV,
voulut qu'on aimât Dieu d'une manière qui n'était pas celle de l'auteur
des _Oraisons funèbres_, celui-ci, qui était un grand ferrailleur,
lui déclara la guerre et le fit condamner dans l'ancienne ville de
Romulus, où Dieu était ce qu'on aimait le mieux après la domination,
les richesses, l'oisiveté, le plaisir et l'argent. Si madame Guyon
avait su le conte de la bonne vieille qui apportait un réchaud pour
brûler le paradis et une cruche d'eau pour éteindre l'enfer, afin qu'on
n'aimât Dieu que pour lui-même, elle n'aurait peut-être pas tant écrit.
Elle eût dû sentir qu'elle ne pouvait rien dire de mieux. Mais elle
aimait Dieu et le galimatias si cordialement, qu'elle fut quatre fois
en prison pour sa tendresse.»
Voltaire prodiguait trop son cœur aux hommes pour que ses expansions
eussent le temps de chercher le chemin du ciel. Il n'était pas de ceux
qui s'agenouillent comme Marie, et qui s'anéantissent aux pieds du
Sauveur dans des extases infinies. Il voulait être lui-même un sauveur
sur la terre, et, comme Marthe, il s'occupait de tant de choses qu'il
remettait les affaires de Dieu au lendemain.
L'horreur des ténèbres avait jeté de trop bonne heure Voltaire dans ce
plein midi de la raison qui supprime les demi-teintes du sentiment.
Quand le jour est plus vif, le regard voit peut-être moins loin. Comme
ces jeunes filles de Lacédémone, habituées à être nues, qui gardaient
leur sagesse à la condition de perdre leur pudeur, Voltaire, vis-à-vis
de Dieu, s'est dépouillé trop tôt de la robe de lin du lévite, et la
sagesse du philosophe n'a pas rayonné de tout son prisme, parce qu'elle
n'était pas emportée en avant par les saintes vertus de l'enthousiasme.
Dans son horreur du mal, dans son amour du bien, il a les vertus de
l'apôtre, mais il n'en a pas la poésie. Il avait trop peur d'ensevelir
la vérité sous les symboles; il ne voulait pas, comme la sibylle, que
la forêt fût ténébreuse.
Chose étrange! le théologien qui succède à Bossuet, ce tonnerre qui
parle du ciel, c'est Voltaire, ce soleil de la raison. C'est la même
fureur de vérité. Ils dépenseront tous les deux leur vie à convaincre
leur siècle.
Il y a la tradition de la foi et la tradition de l'histoire. Bossuet
ne connaît que l'histoire de Dieu sur la terre. Voltaire ne connaît
dans le ciel que l'histoire de l'homme. Bossuet va de Dieu à l'homme,
Voltaire de l'homme à Dieu. L'homme de Voltaire est un exemplaire du
Créateur aussi bien que l'homme de Bossuet. Mais, tandis que l'évêque
de Meaux le condamne à porter sa croix, le pape de Fernex le relève du
péché originel et déclare qu'on s'est déjà trop égorgé pour l'amour
de Dieu. Il pleure de vraies larmes sur les quatre-vingt-dix mille
victimes de la Saint-Barthélemy. «Il est bon, pourtant, que de si
grands exemples de charité n'arrivent pas trop souvent. Il est beau de
venger la religion, mais, pour peu qu'on lui fît de tels sacrifices
deux ou trois fois chaque siècle, il ne resterait enfin personne sur la
terre pour servir la messe.»
Bossuet avait rappelé Dieu dans l'Église, mais Dieu ne descendait plus
tous les jours, quand Voltaire y chercha des inspirations. Et Voltaire
arma l'ange de la paix pour faire la guerre à l'Église, pour fouetter
les sept péchés capitaux qui ont pris pied dans la maison du Seigneur,
pour inscrire sur le fronton: _Liberté de conscience_; pour chasser le
mauvais prêtre qui veut que son royaume soit de ce monde, pour prêcher
dans la chaire des abbés de cour sa justice et sa charité, pour tuer
l'inquisition: «Il n'en reste plus que le nom, s'écriera-t-il bientôt,
c'est un serpent dont on vient d'empailler la peau.»
Et quand l'Église s'indignait d'être ainsi violée dans sa force,
Voltaire lui criait: «Je n'agiterais pas dans ton sein mon glaive de
feu, si tu étais restée l'épouse fidèle de Jésus-Christ. Mais tu as
trahi Dieu, et je viens au nom de Dieu, armé de son amour, châtier la
femme adultère, qui laisse mendier à sa porte pendant qu'elle festoie
avec le bien des pauvres.» Ç'a été une des forces de Voltaire de
parler toujours au nom des vertus chrétiennes. Ç'a été sa force contre
l'Église que de lui prendre ses armes pour la combattre[103].
Mais, dans l'aveuglement de son amour de Dieu,--de son Dieu à lui,--il
porta sa main,--ce jour-là sacrilége,--sur le Dieu de tout le monde,
sur le Fils de Dieu. Il croyait le délivrer de sa couronne d'épines,
mais il fit saigner une fois de plus le front du Sauveur.
Le génie humain s'élève toujours assez haut pour comprendre que la
parole de Jésus était la parole de Dieu. Mais Voltaire ne savait pas
lire l'Évangile. Mais Voltaire n'admettait pas que la plus belle
philosophie, si elle n'a que des équations d'algèbre pour remplacer
la victime du Calvaire, sera impuissante à consoler Lazare et
Madeleine[104]. Aussi n'a-t-il pas connu l'homme dans sa grande figure,
c'est-à-dire l'homme divinisé.
Voltaire, qui disait qu'on ne fait rien de rien, prenait, comme
Prométhée, de l'argile pour faire des hommes, quand le christianisme
lui enseignait qu'il fallait prendre la chair éternellement
ressuscitée de Dieu.--_Ecce homo!_--dit l'humanité en voyant le Christ,
et le trait d'union sublime qui marie le ciel à la terre.
_Oportet hæreses esse_: «Il faut qu'il y ait des hérésies,» a dit
l'Apôtre; et les siècles amoncelés lui ont toujours donné raison. Le
débat ne s'est pas interrompu, et dans un âge où les avocats de la foi
ont continué leurs controverses avec les protestants de la conscience.
Le jour où, à la tribune, un des plus vaillants soldats que l'Évangile
ait comptés dans nos temps, M. de Montalembert, s'écriait: «Nous
sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les
fils de Voltaire,» M. de Montalembert entrait dans le vrai sens de la
question éternelle; et lui-même, en cette déclaration de résistance, il
concluait, comme le disciple du Sauveur, à la fatalité de ces hérésies,
dont la plus ardente et la plus vivace fut celle qui dure encore, et
qui pour pape revendique le roi Voltaire.
Combien de sages qui sont allés par delà les audaces de Voltaire!
Lamennais a été plus amer que Candide quand il s'est écrié:
«Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que le monde? une ombre de
ce qui n'est pas, un son qui ne vient de nulle part et qui n'a pas
d'écho, un ricanement de Satan dans le vide.»
On a dit de Voltaire: «Ce maître des philosophes avait élevé un mur
entre le ciel et lui.» Mais n'est-ce pas avec les murs de l'Église,
ruinée par les prêtres, que Voltaire avait bâti son mur? Et le mur
s'élevait-il plus haut que l'Église pour cacher le ciel?
Et d'ailleurs, ce n'est pas un mur que Voltaire a mis entre le ciel et
lui, c'est la nature.
Voltaire restera seul grand parmi les grands hommes de son siècle,
parce qu'il s'est plus humilié que les autres devant la nature, parce
qu'il n'a pas voulu, comme ses contemporains, refaire l'œuvre de Dieu:
«Je m'en rapporte toujours à la nature, qui en sait plus que nous. Je
ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu,
pour créer un monde avec la parole. Qu'ils disent donc comme lui:
_Fiat lux!_» N'est-ce pas parler avec la vraie éloquence de celui
qui a créé toutes les lumières, la lumière du monde et la lumière de
l'esprit? Devant cette humilité du philosophe, on est tenté de prendre
en pitié la lanterne sourde de tous ces Diogènes qui cherchent Dieu
dans l'homme; mais quand on voit Voltaire porter d'une main si ferme
et lever si haut le flambeau de la raison, on s'approche de lui avec
respect et on reconnaît que c'est quelquefois le feu du ciel qui brûle
dans sa main.
Oui, cet homme qui rit souvent, qui se perd à force d'esprit,
qui se retrouve à force de raison, est plus près de la sagesse
que les penseurs moroses, amers ou majestueux de son siècle. Qui
songe aujourd'hui à habiter la Salente de Fénelon ou la forêt de
Jean-Jacques? Qui voudrait vivre dans les royaumes ou dans les
républiques de l'abbé de Saint-Pierre, de Fontenelle, de l'abbé de
Mably, de Holbach? Autant vaudrait vivre dans un rêve. Voltaire est
toujours éveillé. L'humanité trouverait toutes ses lois dans ses
œuvres[105]. Aussi, à sa mort, il prévit que le temps n'était pas
éloigné où la Sorbonne toute vivante rendrait moins de décrets que
Voltaire du fond de son tombeau.
Le Dieu de Voltaire est obscurci par les nuages de la contradiction. La
lumière humaine vacille toujours dans les mains de l'homme.
Voltaire (n'est-ce pas une des faiblesses du génie gentilhomme?)
ne voulait pas à certains jours d'une politique et d'une religion
à l'usage de tout le monde. Il songeait à créer une république de
philosophes, comme Platon avait créé la sienne. Il croyait que les
gueux devaient rester ignorants, pour n'avoir que les aspirations de
la nature. «La philosophie, disait-il, ne sera jamais faite pour le
peuple. La canaille d'aujourd'hui ressemble en tout à la canaille
d'il y a quatre mille ans[106].» Il dit encore: «Nous n'avons jamais
voulu éclairer les cordonniers et les servantes. C'est le partage
des apôtres.» C'est le blasphème d'un grand seigneur et non d'un
philosophe. Mais tout en blasphémant et tout en niant la canaille,
Voltaire travaillait pour Dieu et pour le peuple. Il dit quelque part
des apôtres: «Ces douze faquins.» Il fut, sans le savoir, le treizième
faquin.
Oui, le treizième faquin, lui qui prêchait la justice, lui qui
prêchait la paix, lui qui, dans le plus beau de ses vers, proclame que
Jésus-Christ
A daigné tout nous dire en nous disant d'aimer.
Et quand il parle ainsi de son rôle d'ouvrier dans _la vigne du
Seigneur_:
Mais, de ce fanatisme ennemi formidable,
J'ai fait adorer Dieu, quand j'ai vaincu le diable.
Je distinguai toujours de la religion
Les malheurs qu'apporta la superstition[107].
L'Europe m'en sut gré; vingt têtes couronnées
Daignèrent applaudir mes veilles fortunées,
Tandis que Patouillet m'injuriait en vain.
J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin.
On les vit opposer, par une erreur fatale,
Les abus aux abus, le scandale au scandale;
Parmi les factions ardents à se jeter,
Ils condamnaient le pape et voulaient l'imiter.
L'Europe par eux tous fut longtemps désolée.
Ils ont troublé la terre, et je l'ai consolée.
Souvent, là où le Christ finit l'œuvre d'amour, Voltaire commence
l'œuvre de justice. Voltaire a écrit l'Évangile des droits de
l'humanité quand on commençait à ne plus lire l'Évangile des droits de
Dieu. Voltaire, qui a eu aussi dans sa vie des heures de rédemption,
croyait que les derniers apôtres avaient dit leur dernier mot. Selon
lui, l'Église envahissante masquait le ciel. On avait bâti un temple
à Dieu pour cacher Dieu. Voltaire voulut montrer Dieu dans le cœur de
l'homme. Du pied du Golgotha il dit de sa voix railleuse, amère et
attendrie: «Ce n'est pas seulement Dieu que vous avez cloué là sur
le gibet; que vous avez flagellé et couronné d'épines; que vous avez
abreuvé de fiel et de vinaigre; que vous avez insulté jusque dans ses
mortelles souffrances; ce n'est pas seulement Dieu qui pleure ses
larmes et son sang depuis dix-huit siècles, c'est l'humanité. Dieu n'a
sauvé que l'homme divin, je sauverai l'homme humain.»
Un jour tout sera bien, voilà notre espérance;
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Tout sera bien, c'est le dernier mot de la philosophie de Voltaire.
«La Vérité est la fille du Temps.» Dieu n'a pas voulu, quand il tira
le monde du néant, parachever son œuvre; il a daigné la remettre aux
mains de sa créature. Les grands sculpteurs et les grands peintres,
s'il est permis de les comparer au Maître des maîtres, ont signé
leurs chefs-d'œuvre avant d'y avoir dit leur dernier mot. Il faut
bien que tout le monde soit content, même la critique. On ne retouche
pas aux œuvres des peintres et des sculpteurs, parce qu'on espère les
surpasser, mais on retouche tous les jours d'une main pieuse à l'œuvre
de Dieu.
Tout homme porte en soi un exemplaire de l'infini; tout homme naît avec
les aspirations du beau et du bien; tout homme meurt en regrettant
les journées perdues sans l'amour et sans la justice. Pendant que la
moisson jaunit et que la forêt chante, la raison travaille. C'est
l'arche sainte lancée dans la mer des siècles, qui marche, marche,
marche toujours vers le rivage. Le rivage n'est pas loin; la colombe
est déjà partie. Quand l'arche abordera, _tout sera bien_, car on
verra enfin descendre sur la terre la Vérité, la Raison et la Justice,
ces trois vertus théologales de la philosophie, qui sont les vertus
théologales de l'Église de Voltaire.
Pourquoi Voltaire a-t-il laissé l'Amour à la porte? Pourquoi cette
Église, comme le poëme de pierre des architectures gothiques, ne
s'élève-t-elle pas plus haut dans les nues?