VICTOIRES ET CONQUÊTES DE VOLTAIRE.

On ne pourrait pas compter les campagnes de Voltaire depuis ce jour où,

prisonnier du roi de France à la Bastille, il jura d'abattre toutes les

bastilles: bastilles de la royauté, bastilles de l'Église, bastilles de

la coutume.

Je ne parlerai pas de ses victoires, je ne parlerai que de ses

conquêtes.

Sa première conquête fut sa fortune, parce qu'elle lui donna des

soldats. Mais ce n'était là qu'une guerre de partisans.

Sa première conquête fut de réveiller par la _Henriade_ l'esprit

des L'Hôpital et des Coligny, c'est-à-dire l'esprit de la liberté

religieuse.

Sa seconde conquête, quand il revint d'Angleterre avec une flotte de

libres penseurs commandés par Newton et par Locke, fut le triomphe de

la liberté philosophique, le triomphe de la religion du droit et non du

droit d'après la religion. Ce jour-là, le cartésianisme, atteint dans

son château fort d'abstraction, fut obligé de faire une alliance avec

les faits, et la défaite de Bacon fut réparée.

Sa troisième conquête, la plus décisive, fut celle qu'il remporta

contre le droit divin, en faisant asseoir sur tout trône--excepté sur

le trône de Louis XV--l'humanité, dont il est le César.

Vers ce temps-là, pourquoi le cacher? il eut une défaite à Versailles

en déposant ses insignes de souverain pour devenir gentilhomme

ordinaire de Louis XV. Il s'était embastillé pour la troisième fois.

Mais il eut sa revanche à Berlin. Il dit: «_Que la lumière française

éclaire le monde_, et sa lumière fut.» Voltaire en Prusse, c'était déjà

Napoléon à Sans-Souci.

Dirai-je toutes ses conquêtes à l'heure où il croit abdiquer? A Fernex,

ce royaume entre quatre États, il règne sur l'Europe et la transforme

par la justice des sages, qui est la sœur de la bonté, sans que ses

soldats aient une goutte de sang à verser, sans imposer son peuple par

l'argent ni par les larmes.

Nul plus que lui ne contribua à réformer le vieux code pénal du moyen

âge, à bannir de nos mœurs ces peines vengeresses, _ultrices pœnæ_,

sombres Euménides à face ridée qui planaient sur la législation du

dix-huitième siècle. Qui n'applaudit à ses efforts pour ouvrir

quelques perspectives nouvelles et éclairées à travers cette forêt

peu vierge, mais sauvage, _silva selvaggia_, qu'on appelait alors la

jurisprudence? Où ce fils d'un notaire du Châtelet de Paris avait-il

étudié les lois[86]? Dans sa conscience. Il promulgue son code, et ce

code sera bientôt celui de l'humanité[87]. Qui donc a aboli en France

la torture? Louis XVI, dit l'histoire; mais Voltaire lui avait fait

signe. Louis XVI eût pu dire ce jour-là: «Il n'y a que deux hommes

qui aiment vraiment le peuple, Voltaire et moi!» Et cet autre jour où

l'Assemblée constituante adoucit la peine de mort, fit luire le rayon

du droit dans l'antre de la vieille justice, jeta les armes rouillées

de l'antique procédure dans l'abîme où venait de s'engloutir le passé

féodal, ce jour-là qui présidait? Voltaire invisible, Voltaire consolé

d'avoir vécu, en voyant que la mort avait sacré sa pensée et ses écrits.

Les anciens rois cassaient les arrêts des tribunaux quand les tribunaux

leur semblaient avoir mal jugé. Au dix-huitième siècle, ce droit

souverain remonte à Voltaire. Sa conscience est le tribunal d'appel

auquel s'adressent en dernier ressort les innocents frappés par la

sentence des cours officielles. Il est vrai que ce tribunal vivant

avait pour base l'opinion publique. Il y a quelqu'un qui a plus de

conscience que tous les juges, c'est tout le monde. La force de

Voltaire dans toutes les questions de droit, c'est d'avoir été le

roi du sens commun, le roi de l'opinion universelle. Ce qu'il dit,

tout le monde l'a pensé ou le pensera demain. Avec une telle autorité

on peut absoudre Calas et les autres victimes des erreurs de la

justice humaine. La révélation du génie appuyée sur le sentiment des

multitudes, c'est l'esprit de Dieu porté sur les eaux: cela féconde le

chaos, même le chaos des lois.

On peut dire de Voltaire ce que Napoléon III a dit de Napoléon Ier,

que, comme Josué, il arrêta la lumière et fit reculer les ténèbres.

Parmi les conquêtes du roi Voltaire, il faut marquer cet air de

domination qu'il a inspiré aux gens de lettres. Balzac demandait qu'on

créât des maréchaux de France littéraires; c'est fait depuis Voltaire,

car, depuis Voltaire, une bonne plume est un bâton de maréchal. Avant

Beaumarchais, il osa traiter d'égal à égal avec les ministres, et, ce

qui est bien plus hardi, avec les comédiennes. Il n'affranchit pas

seulement les serfs du mont Jura, il affranchit par la suprématie de

l'esprit les serfs littéraires; car avant lui, quand on n'était ni

Corneille ni Molière, on n'était que M. Pancrace. Voyez l'attitude de

l'auteur de la comédie dans la loge de la comédienne:

Vous cependant au doux bruit des éloges

Qui vont pleuvant de l'orchestre et des loges,

Marchant en reine et traînant après vous

Vingt courtisans l'un de l'autre jaloux,

Vous admettez près de votre toilette

Du noble essaim la cohue indiscrète;

L'un dans la main vous glisse un billet doux;

L'autre à Passy vous propose une fête;

Josse avec vous veut souper tête à tête;

Candale y soupe, et rit tout haut d'eux tous;

On vous entoure, on vous presse, on vous lasse.

Le pauvre auteur est tapi dans un coin,

Se fait petit, tient à peine une place.

Certain marquis l'apercevant de loin,

Dit: «Ah! c'est vous; bonjour, monsieur Pancrace,

Bonjour: vraiment votre pièce a du bon.»

Pancrace fait révérence profonde,

Bégaye un mot, à quoi nul ne répond,

Puis se retire, et se croit du beau monde!

Aujourd'hui les rôles ont changé: M. Pancrace est caressé par la

comédienne et se prélasse dans le beau monde. On a peur de lui et on

dit en le voyant venir: «Il a peut-être autant d'esprit que M. de

Voltaire.»

La plus grande conquête de Voltaire, ce fut son œuvre posthume: la

_Révolution française_[88]. Il fit la révolution et ne laissa aux

assemblées politiques, la Constituante, la Législative, la Convention,

que la peine de décréter ses pensées[89]. Après lui, l'ancienne France

était effacée de la carte de l'intelligence humaine; il avait démoli

l'édifice des anciennes croyances religieuses, politiques, sociales;

il avait ouvert dans la sombre forêt de l'avenir des perspectives

éclairées par la lumière de la raison; il avait reconstruit parmi les

ruines la citadelle de la cité nouvelle. Montaigne et Pascal doutaient:

il affirme. Les voyez-vous, ses ministres, s'élever de degré en degré

sur cette échelle de Jacob, construite pour escalader le ciel? Rien ne

les arrête: ni le génie de Bossuet, dont la majestueuse figure gardait

le seuil de l'histoire universelle, ni la grâce toute-puissante de

Fénelon. Ces hardis envahisseurs s'élancent en tumulte sur le champ

illimité des connaissances humaines: «A moi la science,» dit l'un;

«à moi l'histoire,» s'écrie l'autre; «à nous la philosophie, à nous

l'univers moral, à nous le fini et l'infini, l'alpha et l'oméga! nous

sommes les rois de l'empire des idées. Christophe Colomb a découvert

un monde; nous marchons sur les flots, au milieu des éclairs et des

tonnerres, à la découverte du dieu inconnu.»

Toutes ces victoires et toutes ces conquêtes ont été consacrées par

le couronnement de Voltaire aux Tuileries et par ses funérailles au

Panthéon, funérailles réparatrices comme pour César et Napoléon.

Le roi Voltaire · 第 123 / 187 题