NOTES:

[82] Oui, c'est la lumière de l'avenir qui a manqué à Saint-Simon pour

être un historien. Il ne pensait guère, cet homme entêté de ses titres

et dédaigneux de l'art d'écrire, que sa plume serait son titre cent ans

plus tard.

[83] «J'ai dédaigné de parler de Desfontaines; il n'a pas assez

illustré ses vices.» Ce n'est pas moi qui dis cela; c'est Voltaire,

après avoir écrit l'_Ode sur l'Ingratitude_.

Voltaire n'a pas dédaigné de parler de l'abbé Guénée: les _Lettres

à quelques juifs_ restent comme le seul monument de polémique

antivoltairienne.

Dirai-je un mot de tous ces ennemis obscurs, indignes même de ce mot

ennemi qui représente un homme? N'a-t-il pas une fois pour toutes

répondu à ces plumitifs de mauvaise encre par cette lettre au sieur

Fez, libraire d'Avignon:

«Vous me proposez par votre lettre datée d'Avignon du 30e avril, de me

vendre pour mille écus l'édition entière d'_un recueil de mes erreurs_,

que vous avez, dites-vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé en

conscience de vous avertir, qu'en faisant en dernier lieu une nouvelle

édition de mes ouvrages, j'ai découvert dans la précédente pour plus

de deux mille écus d'erreurs. Et comme en qualité d'auteur je me suis

probablement trompé de moitié à mon avantage, en voilà au moins pour

douze mille livres. Il est donc clair que je vous ferais tort de neuf

mille francs, si j'acceptais votre marché.

Ce qui pourrait m'empêcher d'accepter votre proposition, ce serait la

crainte de déplaire à Mr l'inquisiteur de la foi, ou pour la foi, qui

a sans doute approuvé votre édition; son approbation une fois donnée

ne doit point être vaine, il faut que les fidèles en jouissent; et je

craindrais d'être excommunié si je supprimais une édition si utile,

approuvée par un jacobin et imprimée à Avignon.

A l'égard de votre auteur anonyme, qui a consacré ses veilles à cet

important ouvrage, j'admire sa modestie; je vous prie de lui faire mes

tendres compliments, aussi bien qu'à votre marchand d'encre.»

Je ne parlerai pas des contemporains: «L'esprit français, a dit M. Paul

d'Ivoi, ressemble beaucoup au fier Sicambre qui brûla tout ce qu'il

avait adoré pour adorer tout ce qu'il avait brûlé. Depuis longtemps,

c'est une mode de jeter au feu tout le dix-huitième siècle; Voltaire

surtout a été la victime de bon nombre d'auto-da-fé. Les plus grands

poëtes ont maudit son nom, les ingrats! Victor Hugo nous le peint avec

son

Rire de singe assis sur la destruction.

On lui a fait, à ce pauvre Voltaire, une sorte de masque satanique,

charge perfide de la figure si spirituelle et si vivante de Houdon;

Voltaire, c'est le génie du mal, rien que cela, et on lui refuse tout

autre génie que celui du mal.»

[84] Oui, si j'en crois les beaux vers de ce voltairien qui a vécu et

qui est mort en Voltaire, Marie-Joseph Chénier:

O Voltaire! son nom n'a plus rien qui te blesse:

Un moment divisés par l'humaine faiblesse,

Vous recevez tous deux l'encens qui vous est dû:

Réunis désormais, vous avez entendu,

Sur la rive du fleuve où la haine s'oublie,

La voix du genre humain qui vous réconcilie.

Jean-Jacques ne pardonna pas assez à Voltaire, qui dans une seule

lettre avait plus raison que tout le _Discours sur l'inégalité des

conditions_:

«J'ai reçu votre livre contre le genre humain; je vous en remercie.

Vous plairez aux hommes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne

les corrigerez pas. On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous

rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit

votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en

ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible

de la reprendre, et je laisse cette allure naturelle à ceux qui en

sont plus dignes que vous et moi. Je ne peux non plus m'embarquer

pour aller trouver les sauvages du Canada; premièrement, parce que

les maladies dont je suis accablé me retiennent auprès du plus grand

médecin de l'Europe, et que je ne trouverais pas les mêmes secours

chez les Missouris; secondement, parce que la guerre est portée dans

ces pays-là, et que les exemples de nos nations ont rendu les sauvages

presque aussi méchants que nous. Je me borne à être un sauvage paisible

dans la solitude que j'ai choisie, auprès de votre patrie, où vous

devriez être.

Je conviens avec vous que les belles-lettres et les sciences ont causé

quelquefois beaucoup de mal. Les ennemis du Tasse firent de sa vie un

tissu de malheurs; ceux de Galilée le firent gémir dans les prisons, à

soixante et dix ans, pour avoir connu le mouvement de la terre; et ce

qu'il y a de plus honteux, c'est qu'ils l'obligèrent à se rétracter.

Dès que vos amis eurent commencé le _Dictionnaire encyclopédique_, ceux

qui osèrent être leurs rivaux les traitèrent de déistes, d'athées, et

même de jansénistes.

Avouez que ni Cicéron, ni Varron, ni Lucrèce, ni Virgile, ni Horace,

n'eurent la moindre part aux proscriptions. Marius était un ignorant.

Le barbare Sylla, le crapuleux Antoine, l'imbécile Lépide, lisaient

peu Platon et Sophocle; et pour ce tyran sans courage, Octave Cépias,

surnommé si lâchement _Auguste_, il ne fut un détestable assassin que

dans les temps où il fut privé de la société des gens de lettres.

Avouez que Pétrarque et Boccace ne firent pas naître les troubles

de l'Italie; avouez que le badinage de Marot n'a pas produit la

Saint-Barthélemy, et que la tragédie du _Cid_ ne causa pas les troubles

de la Fronde. Les grands crimes n'ont guère été commis que par de

célèbres ignorants. Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée

de larmes, c'est l'insatiable cupidité et l'indomptable orgueil des

hommes, depuis Thamas Kouli-Khan, qui ne savait pas lire, jusqu'à un

commis de la douane qui ne sait que chiffrer. Les lettres nourrissent

l'âme, la rectifient, la consolent; elles vous servent, Monsieur,

dans le temps que vous écrivez contre elles; vous êtes comme Achille;

qui s'emporte contre la gloire, et comme le père Malebranche, dont

l'imagination brillante écrivait contre l'imagination.

M. Chapuis m'apprend que votre santé est bien mauvaise; il faudrait la

venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du

lait de nos vaches, et brouter nos herbes.»

Voici la réponse de Jean-Jacques:

«C'est à moi, Monsieur, de vous remercier. En vous offrant l'ébauche

de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne

de vous, mais m'acquitter d'un devoir, et vous rendre un hommage que

nous vous devons tous, comme à notre chef. Sensible d'ailleurs à

l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la reconnaissance

de mes concitoyens, et j'espère qu'elle ne fera qu'augmenter encore,

lorsqu'ils auront profité des instructions que vous pouvez leur donner.

Tout ce qui vous approche doit apprendre de vous le chemin de la gloire

et de l'immortalité.

Permettez-moi de vous le dire, par l'intérêt que je prends à votre

repos et à notre instruction: méprisez de vaines clameurs par

lesquelles on cherche moins à vous faire du mal qu'à vous détourner

de bien faire. Plus on vous critiquera, plus vous devez vous faire

admirer. Un bon livre est une terrible réponse à de mauvaises injures.»

[85] Pendant les cinquante premières années du dix-neuvième siècle,

Jean-Jacques a dépassé Voltaire dans l'opinion des lettrés, mais

durant la seconde moitié du siècle--et à jamais--Voltaire reprendra

sa vraie place dans tous les esprits. Il est le premier. Son peuple,

d'ailleurs, lui a toujours maintenu la couronne. Par exemple, de 1817 à

1824, on a vendu 1,598,000 volumes de Voltaire, et seulement 480,000 de

Jean-Jacques.

Le roi Voltaire · 第 121 / 187 题