D'Argenson, ami de Voltaire, disait à d'Aguesseau, ennemi de Voltaire:
«Vous vous damnez sans y penser par votre haine contre Voltaire.» M.
Joseph de Maistre avait-il lu d'Argenson quand il a écrit dans ses
colères plus ou moins catholiques: «Toujours alliée au sacrilége,
sa corruption brave Dieu en perdant les hommes. Avec une fureur qui
n'a pas d'exemple, cet insolent blasphémateur en vient à se déclarer
l'ennemi personnel du Sauveur des hommes; il ose du fond de son néant
lui donner un nom ridicule, et cette loi adorable que l'Homme-Dieu
apporta sur la terre, il l'appelle l'INFAME. Abandonné de Dieu qui
punit en se retirant, il ne connaît plus de frein. D'autres cyniques
étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la
fange, il s'y roule, il s'en abreuve; il livre son imagination à
l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le
traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres
qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanateur
effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le
dernier des hommes après ceux qui l'aiment! Comment vous peindrais-je
ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce
qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce
de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et
l'horreur, quelquefois je voudrais lui élever une statue... par la main
du bourreau.»
Voltaire est assez haut placé sur son piédestal pour défier toutes les
colères, même les colères éloquentes. Je n'ai donc pas craint de jeter
à ses pieds ces armes et ces flammes d'un ennemi qui déchire et qui
brûle. Les ennemis de Voltaire passent, Voltaire ne passera pas.
Je ne veux répondre au comte de Maistre que par des paroles de
Jean-Jacques Rousseau, un autre ennemi de Voltaire. Voici ce que le
républicain de Genève écrivait au roi de Fernex: «Ne soyez point
surpris de sentir quelques épines inséparables des fleurs de votre
couronne. Les injures de vos ennemis sont les cortéges de votre gloire,
comme les acclamations satiriques étaient ceux dont on accablait les
triomphateurs.»
Le duc de Saint-Simon, ce don Quichotte de la noblesse, fut le plus
hostile à reconnaître Voltaire.
Que de contradictions! Saint-Simon, contemplateur du passé, sacrifiait
Louis XIV qui en était le symbole le plus majestueux. Voltaire,
précurseur de l'avenir, écrivait le _Siècle de Louis XIV_, ce monument
impérissable où il s'efforçait de cacher les crimes et les misères
du grand règne par l'aspect grandiose de l'architecture. Saint-Simon
peignait une fresque vengeresse; Voltaire peignait sa fresque
hyperbolique avec l'accent enthousiaste de l'amour du grand et du beau,
sinon de l'amour du bien, sinon de l'amour du vrai. C'est que Voltaire
avait le cœur patriotique; il voulait que le règne de Louis XIV fût
un grand règne, comme il avait voulu que Henri IV fût un grand roi;
aussi Voltaire est un grand homme, et Saint-Simon n'est qu'un grand
seigneur. Saint-Simon aimait la vérité pour la vérité; il l'aimait,
comme il l'a dit, jusque contre lui-même. Voltaire n'aimait pas la
vérité pour la vérité. Il l'aimait quand elle était une arme contre ses
ennemis: le mauvais prince et le mauvais prêtre. Il la masquait çà et
là pour la faire parler plus hardiment ou pour sauvegarder ses amis:
la France et l'humanité. Saint-Simon est un peintre à la Michel-Ange,
beau, terrible, grandiose. Ses portraits, ses tableaux, ses fresques,
sont enlevés avec la fureur du génie qui se moque de toutes les
poétiques, parce que le génie porte toujours en lui le beau et le
vrai. Dans son jugement, il y a du _Jugement dernier_; mais son point
de vue l'égare sur les lointains lumineux de l'avenir, qui sont les
horizons de l'avenir. «Arouet, dit Saint-Simon avec son impertinence
de grand seigneur, Arouet, fils d'un notaire qui l'a été de mon père
et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé et envoyé à Tulle pour des vers
fort satiriques et fort impudents. Je ne m'amuserais pas à marquer
une si petite bagatelle, si ce même Arouet, plus tard grand poëte et
académicien sous le nom de Voltaire, n'était devenu, à travers force
aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des
lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde.»
Le grand seigneur voyait bien ce qu'il voyait, mais ne prévoyait pas.
C'est qu'il se tournait toujours vers le passé[82]. Or, dans le passé,
qu'était-ce qu'un homme de génie comme Voltaire pour un duc et pair
comme Saint-Simon?
M. de Maurepas fut aussi l'ennemi de Voltaire. Il ne lui pardonnait
pas d'avoir plus d'esprit que lui quand ils soupaient ensemble.
Aussi l'a-t-il chansonné plus d'une fois. «Chantez toujours, lui dit
Voltaire, vous ne me ferez pas lire pour cela les _Étrennes de la
Saint-Jean_.» Et il renvoyait le ministre à l'école de Mazarin, qui ne
chantait pas, lui.
Je voudrais passer vite devant Fréron, mais Voltaire s'y est trop
arrêté. «Pourquoi permet-on que ce coquin de Fréron succède à
Desfontaines? Pourquoi souffrir Raffiat après Cartouche? Est-ce que
Bicêtre est plein?»
C'est ainsi que Voltaire parle de Fréron, la première fois qu'il se
décide à parler de lui. Il est vrai que depuis plusieurs années déjà,
Fréron avait décidé dans ses papiers que Voltaire n'était ni poëte,
ni historien, ni philosophe. Où Fréron avait-il trouvé cela? Était-ce
dans sa prison de Vincennes, où il cherchait la vérité au fond d'une
bouteille, lui qui ne l'avait jamais cherchée au fond d'un puits? Il
y a un beau mot dans un ancien: «Si tu vas à la guerre avec l'esprit
de la justice, tu pourras perdre la bataille; mais ta défaite sera la
victoire, car tu auras combattu pour la justice.» Malheureusement pour
lui, Fréron ne combattait pas Voltaire dans l'esprit de la justice.
C'était un bon homme qui disait du mal pour vivre:
Qui sur sa plume a fondé sa cuisine;
Grand écumeur des bourbiers d'Hélicon,
Cet animal se nommait Jean Fréron.
Voltaire ne se corrigea jamais de ce tort de vouloir faire la critique
du genre humain, et de ne pas vouloir que Fréron fît la critique de
Voltaire. C'est dans cette idée que la critique appelle le poëte
un tyran et non un roi. Certes, Fréron n'était ni un Aristote ni
un Marc-Aurèle. On pouvait à bon droit l'accuser de n'être pas le
représentant direct de la sagesse et de la justice. Mais ce n'est pas
toujours la science ou la bonne foi qui dit la vérité. Le soleil
tamise sa lumière jusqu'au fond des forêts les plus ténébreuses. L'eau
trouble ne réfléchit-elle pas le bleu du ciel? Quel que soit le point
de vue, il faut reconnaître que Fréron, sans avoir comme Bayle le génie
de la critique, en a souvent les révélations soudaines, les lumières
imprévues, les moqueries spirituelles. Ce qui le fortifie surtout,
c'est sa patience. Voltaire, qui ne cache pas son jeu pour se venger
de Fréron, quoiqu'il change tous les jours de masque, est emporté par
sa passion et par sa colère. Il frappe jusqu'à l'imprudence, jusqu'à
l'homicide, car il a tué l'honneur de Fréron! (Sans être précisément un
homme d'honneur, Fréron avait son honneur.) Le critique, au contraire,
subit les coups du poëte avec un sourire perpétuel. Peut-être est-il
fier de ce duel d'un quart de siècle, qui lui permet de se mesurer
avec un géant, lui le nain qui se fait un marchepied avec les œuvres
d'autrui. Quand Voltaire écrit une lettre contre lui, il la copie avec
complaisance; il encadre dans son cabinet les vers les plus furieux de
son ennemi. Une brochure paraît-elle pour rire de tous ses ridicules;
il l'achète, il va la lire en plein café Procope, il la fait relier
avec amour. Voltaire croit qu'il ne frappe pas assez fort et il écrit
toute une comédie pour mettre en scène ce coquin de Fréron, pour lui
donner le fouet en public, comme il le dit lui-même. Fréron veut être
deux fois en scène: une fois en effigie et une fois en personne. En
effet, pendant qu'on le promène sur les planches, chargé de toutes
les infamies, pendant qu'on l'attache à ce pilori aristophanesque où
Voltaire a bien laissé quelque chose de lui-même, Fréron est dans une
belle loge avec sa femme, une femme charmante; pour la faire plus
belle encore, le critique veille tous les soirs un peu plus tard, car
elle aime la parure et Fréron aime sa femme. Il l'aime de toutes les
haines qu'il a vouées à Voltaire et aux philosophes; il l'aime de tout
l'amour qu'il garde en sa maison, le pauvre critique qui passe sa vie à
déclarer qu'il n'y a rien de beau.
L'Alexandre du monde littéraire avait, comme on l'a dit, trouvé son
Callisthène dans Fréron. _Non, vous n'êtes pas un dieu,_ et Voltaire
a tonné. Mais en riant de ses foudres, Fréron lui a dit comme Lucien:
«_Jupiter, tu te fâches, donc tu as tort_. Tu t'ériges en réformateur,
mais je te réformerai. Tu te crois un théologien, mais je t'apprendrai
ton catéchisme. Tu dis que tu marches avec la lumière, je te prouverai
que tu ne marches qu'avec une lanterne sourde.»
Et pourtant que fût-il advenu si Voltaire eût répondu aux offres de
service de Fréron? Car ce qui gâte un peu la critique de Fréron, c'est
que Voltaire avait dédaigné ses éloges.
Et quel fut le dernier mot de toutes ces haines et de toutes ces
vengeances? Le 30 mars 1776, Voltaire écrit à M. d'Argental:
«Savez-vous que j'ai reçu une invitation d'assister à l'inhumation de
Fréron, et de plus une lettre anonyme d'une femme qui pourrait bien
être la veuve? Elle me propose de prendre chez moi la fille à Fréron
et de la marier. Si Fréron a fait le _Cid_, _Cinna_, _Polyeucte_, je
marierai sa fille incontestablement.»
Voilà une épitaphe de Fréron qui n'était pas digne de Voltaire, car la
tombe d'un ennemi est le seuil de la réconciliation[83].
Voltaire et Jean-Jacques, que je suis allé hier interroger au Panthéon,
sont-ils réconciliés depuis qu'ils vivent ensemble dans la mort. Se
sont-ils donné la main avec leur main de justice[84]?
Voltaire, qui poursuivait le même but sous mille métamorphoses, ne
pardonnait pas à Jean-Jacques ses contradictions. Voltaire était
l'homme de l'idée, Jean-Jacques était l'homme du sentiment. Le premier
prenait la tête, le second prenait le cœur: c'étaient saint Paul et
saint Jean. Mais il y a plus d'un beau chemin où ils se rencontraient;
Voltaire disait:
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage;
et Jean-Jacques inscrivait cette belle maxime: «On n'a rien fait quand
il reste quelque chose à faire.»
N'est-il pas étrange de penser que Jean-Jacques, cette éloquence
passionnée du dix-huitième siècle, dont la grande voix retentit encore
dans la France du dix-neuvième siècle, est venu débuter à l'Opéra--lui
qui allait écrire contre les spectacles--par le _Devin du village_, un
cri d'oiseau perdu, une bouffée de vent dans les ramures, le glouglou
de la fontaine sur les myosotis. C'était la nature même, mais la nature
à sa première chanson d'amour; la nature moins les battements de cœur,
les mélancolies nocturnes, les larmes désespérées. Toute la France
chanta Jean-Jacques, poëte et musicien, avant de trembler à la voix
de Jean-Jacques, philosophe et révolutionnaire. Madame de Pompadour
ne se contenta pas de jouer Colette à son théâtre de Bellevue, elle
joua Colin. Louis XV chantait tout le jour: _Quand on sait aimer et
plaire_...
Voltaire se vit disputer pied à pied par Jean-Jacques le royaume de
l'opinion publique. Ces deux grands hommes occupèrent longtemps la
scène du monde, mais ce fut Voltaire qui eut le dernier mot. Frédéric
II voulut aussi reconnaître Rousseau pour son frère, il l'appela
près de lui; mais Jean-Jacques avait trop humé l'air des Alpes pour
pouvoir respirer dans le palais des rois, même des grands rois. Il
répondit à Frédéric: «Vous voulez me donner du pain; n'y a-t-il aucun
de vos sujets qui en manque? Puissé-je voir Frédéric le Juste et le
Redouté couvrir ses États d'un peuple nombreux dont il soit le père!
et Jean-Jacques Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de son
trône.»
Voltaire voulut régner en roi absolu, parce qu'il disait que sa
raison était la raison souveraine. Il croyait parler par la voix de
Socrate, Platon, Marc-Aurèle. Jean-Jacques croyait parler au nom de
Dieu lui-même; il disait que c'était une tyrannie d'imposer une morale
et une religion, même quand cette morale et cette religion étaient
consacrées par Socrate et par Jésus-Christ. Il ne s'agenouillait pas
devant les ruines du passé; il voulait qu'entre la nature et Dieu
il n'y eût que l'homme libre. Voltaire apportait pieusement devant
cet homme libre tous les trésors de la sagesse humaine. Il éclairait
la route au flambeau de la raison, tandis que Jean-Jacques disait
à l'homme libre: «Marche! Dieu te voit et te donne ses lumières.»
Jean-Jacques était plus grand, Voltaire était plus vrai. C'est là un
des caractères du génie de Voltaire d'avoir sacrifié tout, même la
grandeur, pour la recherche de la vérité; Jean-Jacques, au contraire,
sacrifiait la vérité quand elle l'empêchait d'être sublime. Ou plutôt
si la vérité de Voltaire allait toute nue, celle de Jean-Jacques
accrochait aux buissons la queue de sa robe.
Jean-Jacques, qui avait été laquais et qui avait dérobé un ruban,
croyait trop que l'homme est un demi-dieu qui se souvient du ciel.
Voltaire, qui était né grand seigneur et qui donnait beaucoup aux
pauvres, croyait que l'homme libre de tout faire dérobe le fruit
défendu et tue Abel[85].
Les écrivains royalistes ont imprimé qu'ils n'avaient jamais injurié
Voltaire et Rousseau comme s'étaient injuriés ces deux hommes
illustres. Mais quand l'heure de la colère était passée, Jean-Jacques
souscrivait à la statue de Voltaire, et Voltaire n'attendait qu'une
rencontre pour se jeter dans les bras de Jean-Jacques. Écoutez Grimm,
qui aimait la vérité pour la vérité. «A propos de M. de Voltaire et de
J.-J. Rousseau, il faut conserver ici une histoire qu'un témoin nous
conta. Il s'était trouvé présent à Fernex le jour que M. de Voltaire
reçut les _Lettres de la Montagne_, et qu'il y lut l'apostrophe qui le
regarde; et voilà son regard qui s'enflamme; ses yeux qui étincellent
de fureur, tout son corps qui frémit, et lui qui s'écrie avec une voix
terrible: «Ah! le scélérat! ah! le monstre! il faut que je le fasse
assommer... entre les genoux de sa gouvernante.--Calmez-vous, lui dit
notre homme, je sais que Rousseau se propose de vous faire une visite,
et qu'il viendra dans peu à Fernex.--Ah! qu'il y vienne, répond M. de
Voltaire.--Mais comment le recevrez-vous?--Comment je le recevrai?...
Je lui donnerai à souper, je le mettrai dans mon lit, je lui dirai:
Voilà un bon souper; ce lit est le meilleur de la maison; faites-moi
le plaisir d'accepter l'un et l'autre, et d'être heureux chez moi. Ce
trait peint M. de Voltaire mieux qu'il ne l'a jamais été, il fait en
deux lignes l'histoire de toute sa vie.»»
Voltaire et Rousseau finissaient toujours par se rendre justice. «Ce
n'est pas le génie qui lui manque, disait Voltaire; mais c'est le génie
allié au mauvais génie.»--«Ses premiers mouvements sont bons, disait
Rousseau; c'est la réflexion seule qui le rend méchant.»
Un ami de Rousseau voulait ridiculiser l'apothéose de Voltaire au
Théâtre-Français. «Eh! qui donc couronnera-t-on?» s'écria l'ennemi de
Voltaire.