[74] «Il faut changer de ministre, disait un conseiller à Louis XV. _Le
nouveau ne vaudra pas mieux_, répondait ce roi spirituel. Voltaire est
le seul roi qui n'ait jamais changé ses ministres; je me trompe, il
en a changé un seul, Frédéric de Prusse; mais l'exception confirme la
règle. Il y eut une crise ministérielle à Potsdam, et Voltaire destitua
le roi.» MÉRY, _le Roi Voltaire_.
[75]
Bientôt de Galitzin la vigilante audace
Ira dans son sérail éveiller Moustapha,
Mollement assoupi sur son large sofa,
Au lieu même où naquit le fier dieu de la Thrace.
O Minerve du Nord, ô toi, sœur d'Apollon,
Tu vengeras la Grèce en chassant ces infâmes,
Ces ennemis des arts et ces geôliers des femmes:
Je pars; je vais t'attendre aux champs de Marathon.
Voltaire, toujours précurseur, poursuit ici le vœu de Fénelon et semble
donner l'éveil à Byron.
[76] «Mes ennemis m'ont reproché jusqu'à ma fortune, comme si elle
était faite à leurs dépens. Doit-on fouiller dans les affaires d'une
famille pour critiquer un poëme et une histoire? Quelle lâcheté! Mais
elle est trop commune. Qu'il soit permis de faire une remarque à cette
occasion: c'est un spectacle qui peut servir à la connaissance du cœur
humain, que de voir certains hommes de lettres ramper tous les jours
devant un riche ignorant, venir l'encenser au bas bout de sa table,
et s'abaisser devant lui, sans autre vue que celle de s'abaisser. Ils
sont bien loin d'oser en être jaloux: ils le croient d'une nature
supérieure. Mais qu'un homme de lettres soit élevé au-dessus d'eux
par la fortune et par ses places, ceux mêmes qui ont reçu de lui des
bienfaits portent l'envie jusqu'à la fureur. Virgile à son aise fut
l'objet des calomnies des Mévius.»
[77] Les curieux trouveront dans la correspondance de Voltaire toute
l'histoire de ce ministère. Je reproduis ces deux lettres pour donner
un avant-goût de toutes les lettres écrites à l'abbé Temporel:
«Je vous prie, mon cher abbé, de faire chercher une montre à secondes
chez Le Roy, soit d'or, soit d'argent, il n'importe; le prix n'importe
pas davantage. Si vous pouvez charger l'honnête Savoyard que vous
nous avez déjà envoyé ici à cinquante sous par jour (et que nous
récompenserons encore outre le prix convenu) de cette montre à
répétition, vous l'expédierez tout de suite.
Une compote de marrons glacés, de cachou, de pastilles et de louis
d'or, est arrivée avec tant de mélange, de bruit et de sassements
continuels, que la boîte a crevé. Tout ce qui n'est pas or est en
cannelle, et cinq louis se sont échappés dans les batailles; ils ont
fui si loin qu'on ne sait où ils sont. Bon voyage à ces messieurs!
Quand vous m'enverrez les cinquante suivants, mon cher ami, mettez-les
à part bien cachetés, à l'abri des culbutes.
Je vous recommande toujours les Guise, d'Auneuil, Villars, d'Estaing
et autres; il est bon de les accoutumer à un payement exact, et de ne
pas leur laisser contracter de mauvaises habitudes. Point de politesses
dangereuses, même envers les Altesses.
Au chevalier de Mouhy, encore cent francs et mille excuses, encore
deux cents et deux mille excuses à Prault. Un louis d'or à d'Arnaud
sur-le-champ.»
[78] Diderot, d'ailleurs, est un sceptique qui ne croit pas toujours à
la royauté de Voltaire. «M. de Voltaire avec tout son esprit aura beau
faire, il verra toujours devant lui deux ou trois hommes supérieurs en
chaque genre, qui le dépasseront de la tête sans avoir besoin de se
hausser sur la pointe du pied.»
[79] En effet, Louis XV n'a pas songé à fermer ce club révolutionnaire,
plus terrible mille fois que le club des jacobins ou des montagnards;
un club qui s'appelait tour à tour d'Holbach, Condorcet, Diderot,
d'Alembert, Helvétius: tous les Titans révoltés.
[80] Voltaire avait deviné Diderot, cette foi robuste en l'humanité,
ce philosophe artiste qui avait étudié au cap Sunium avec Platon, et
dans le Parthénon avec Phidias; mais il y avait si loin de Voltaire
à Diderot, du grand seigneur au plébéien, qu'ils ne se virent qu'une
fois, quand Voltaire allait mourir, quand déjà Diderot avait un pied
dans la tombe. Diderot n'alla pas à Fernex parce qu'il avait peur des
millions de Voltaire, quoique ces millions-là fussent faciles à vivre.
[81] Avant cette épître, le roi Voltaire avait anobli son ministre: «Je
bénis en m'éveillant M. le duc de Sully-Turgot.»