FRÉDÉRIC LE GRAND.--LA GRANDE CATHERINE.
--DIDEROT.--D'ALEMBERT.--BUFFON.--MADAME DE POMPADOUR.
--TURGOT.--CONDORCET.--HELVÉTIUS.--
Le roi Voltaire n'avait pas travaillé seul. Ses ministres ont leur
part de gloire dans cette semaine biblique où il a dit au vieux monde:
«Ton temps est fini, couche-toi dans le tombeau,» et au monde nouveau:
«Lève-toi et marche à la conquête de tes droits; mais ne te repose pas
le septième jour, car, dès que tu t'endormiras, une autre Dalila te
trahira dans ta force.»
Voltaire eut des ministres sans nombre, depuis l'impératrice de
Russie jusqu'à la marquise de Pompadour, depuis le roi de Prusse
jusqu'à l'abbé Moussinot. Il a eu Diderot, il a eu d'Alembert, il a eu
Buffon, il a eu Turgot, il a eu Condorcet. Mais tous les hommes de son
temps, d'Holbach, Helvétius, Jean-Jacques lui-même, celui-là sans le
savoir, l'ont représenté dans les diverses provinces, dans les divers
départements du royaume de l'esprit humain[74].
Son pouvoir spirituel a pénétré partout, au nom du droit, au nom de
la vérité, au nom de la justice. Plus d'un cardinal a oublié l'heure
de son bréviaire pour lire celui-là qui voulait qu'on mît en tête de
ses œuvres: _Fiat lux!_ Le pape lui-même lisait Voltaire, caché par
l'éventail des Alpes. J'ai dit déjà que la grande Catherine avait
deux consciences: celle de son peuple et celle de Voltaire; car elle
avait de bonne heure étranglé la sienne sur le corps du czar. J'ai dit
déjà que Frédéric le Grand avait appris dans Voltaire le catéchisme
des rois. Parlerai-je de tous ces souverains de l'Europe qui venaient
alors chercher leur mot d'ordre à Fernex? Voltaire était toujours
debout pour parler à ses frères du pouvoir. Il leur parlait en prose,
il leur parlait en vers; toujours hardi, toujours spirituel, toujours
charmant, comme dans cette épître au roi de Danemark:
Tu rends ses droits à l'homme et tu permets qu'on pense:
Sermons, romans, physique, ode, histoire, opéra,
Chacun peut tout écrire; et siffle qui voudra.
Ailleurs on a coupé les ailes à Pégase.
Dans Paris quelquefois un commis à la phrase
Me dit: «A mon bureau venez vous adresser;
Sans l'agrément du roi vous ne pouvez penser.
Pour avoir de l'esprit allez à la police;
Les filles y vont bien, sans qu'aucune en rougisse;
Leur métier vaut le vôtre, il est cent fois plus doux;
Et le public sensé leur doit bien plus qu'à vous.»
Les deux souverainetés les plus souveraines du dix-huitième siècle,
n'est-ce pas Voltaire et Catherine II? Aussi, voyez comme ils se
reconnaissent grands tous les deux! Voltaire s'habillait des chasses de
Catherine, et celle-ci, dans son parc de Czarsko-Zélo, faisait bâtir un
petit Fernex. Ainsi, dans l'épopée virgilienne, Andromaque exilée se
plaît à voir encore une miniature de sa Pergame et à planter sur les
bords d'un ruisseau sans nom les arbustes qui ombrageaient les rives
sacrées du Simoïs.
Nul n'a nié ce génie profond, cette grande Catherine que Voltaire
appelait Catherine le Grand, qui, comme son frère de Prusse, Frédéric
II, que Voltaire appelait Frédéric le Grand, a donné l'hospitalité aux
apôtres de l'esprit humain.
Élève d'Apollon, de Thémis, et de Mars,
Qui sur ton trône auguste as placé les beaux-arts,
Tu penses en grand homme, et tu permets qu'on pense;
Toi, qu'on voit triompher du tyran de Byzance,
Et des sots préjugés, tyrans plus odieux,
Prête à ma faible voix des sons mélodieux;
A mon feu qui s'éteint rends sa clarté première:
C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.
C'était la lumière par réverbération, mais c'était la lumière.
Catherine, il est vrai, ne dédaignait pas alors de scintiller dans le
ciel du Midi[75], car elle répondait à Voltaire en lui envoyant une
fourrure contre la fraîcheur des Alpes: «Lors de votre entrée dans
Constantinople, j'aurai soin de faire porter à votre rencontre un bel
habit à la grecque, doublé des plus riches dépouilles de la Sibérie.»
Mais la reine de Saba n'entra pas à Jérusalem et Voltaire ne porta pas
d'habit à la grecque.
Voltaire mettait tout en œuvre. Il disait que l'argent était l'âme de
la guerre; aussi il avait son ministère des finances[76]. Le premier
ministre en date, le plus connu, le meilleur, a été l'abbé Bonaventure
Moussinot, docteur en théologie et chanoine de la paroisse Saint-Merry.
Ne semble-t-il pas étrange que Voltaire, qui n'a guère foi dans
l'Église, choisisse un chanoine pour ministre des finances?
Voltaire avait toute confiance en son ministre. Il ne voulut voir
qu'une fois le grand-livre de la dette publique, tenu par le chanoine.
Il s'en rapporta toujours à sa parole. Il avait raison, jamais ministre
des finances n'administra une fortune royale avec plus d'économie. Dans
ses mains, l'argent de Voltaire devint or. Et pourtant, que d'argent
donné ou prêté sans intérêts! Le poëte eut beau vouloir enrichir son
ministre, l'abbé Moussinot voulut mourir pauvre, disant--un vrai
philosophe que ce chanoine!--que l'embarras des richesses faisait le
chemin de la vie plus difficile pour le sage[77].
Ce qui a le plus manqué à Voltaire, c'est un ministre des cultes.
Si Dieu se fût montré plus tôt dans son œuvre, son œuvre eût gagné
en grandeur et en sympathie; mais Voltaire cherchait son Dieu et ne
le trouvait pas: il le cherchait trop sur la terre. Les douleurs de
Job et de Lazare l'empêchaient d'entendre l'hymne des archanges. «Je
n'ai qu'une heure à vivre, disait-il, ô Dieu que je ne connais pas,
laissez-moi vivre mon heure pour ceux qui souffrent!» Et il écrivait à
d'Alembert, à Diderot, à Condorcet, à tous les frères: «Ne perdons pas
un instant, l'heure des ténèbres va revenir.»
Et les frères se mettaient vaillamment à l'œuvre en bâtissant
l'_Encyclopédie_.
Le moyen âge avait élevé des cathédrales; le dix-huitième siècle a bâti
l'_Encyclopédie_, ce monument de la pensée libre, multiple, presque
anonyme, écrit pierre à pierre avec la foi des générations nouvelles.
Au frontispice du temple, la main des frères malgré les docteurs qui
y inscrivent: _Deo_, imprime: _Au progrès_. Refondre l'universalité
des connaissances humaines, jamais semblable entreprise n'avait tenté
les esprits les plus audacieux. Tel est pourtant le programme de cette
œuvre titanique. Il fallait pour cela un concours d'esprits d'élite que
rien n'épouvantât. Le Verbe s'était fait homme: il va se faire légion.
L'_Encyclopédie_ fut une croisade contre l'ignorance et contre les
préjugés: l'armée nouvelle des intelligences ne s'avance point à la
conquête d'un tombeau; elle cherche les lois de la vie universelle.
Vue de loin, l'_Encyclopédie_ a le caractère grandiose d'un monument
surhumain, parce qu'il est encore aujourd'hui illuminé du feu divin et
infernal de la révolution. Mais ceux qui l'ont bâti--ils sont restés
plus grands que leur œuvre--ne voyaient là souvent qu'une tentative
de grande architecture. «L'_Encyclopédie_, disait Voltaire, est bâtie
moitié marbre, moitié boue.» Diderot, dont c'était l'œuvre, n'était
pas moins sévère: «On n'eut pas le temps d'être scrupuleux sur le
choix des travailleurs. Parmi quelques hommes excellents, il y en
eut de faibles, de médiocres, et de tout à fait mauvais. De là cette
bizarrerie dans l'ouvrage, où l'on trouve une ébauche d'écolier à
côté d'un morceau de maître, une sottise voisine d'une chose sublime.
Les uns, travaillant sans honoraires, perdirent bientôt leur première
ferveur; d'autres, mal récompensés, nous en donnèrent pour notre
argent. L'_Encyclopédie_ fut un gouffre où ces espèces de chiffonniers
jetèrent pêle-mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées,
bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et
toujours incohérentes et disparates.» D'Alembert lui-même, qui n'avait
pas comme les autres ses heures de franchise, avoue pourtant à son
tour que l'_Encyclopédie_ est «un habit d'arlequin où il y a quelques
morceaux de bonnes étoffes et trop de haillons.»
Voilà l'_Encyclopédie_ jugée par elle-même. Je ne veux pas lire toutes
les injures que ses ennemis ont inscrites sur ses murailles.
Bien ou mal faite, elle avait une âme, l'âme du bien et du mal,
elle faisait beaucoup de bien, elle faisait un peu de mal. Voltaire
dirigeait les batailles du fond de son cabinet, battant des mains à
toutes les victoires, pleurant de rage sur toutes les défaites. «Dieu
soit loué! écrit-il à d'Alembert, vous faites la lumière et voilà les
fantômes de la superstition qui fuient dans les ténèbres.» D'Alembert
lui répond: «Écrasez l'infâme, me marquez-vous sans cesse; eh! mon
Dieu, laissez-la se précipiter elle-même. Savez-vous ce que dit le
médecin du roi? _Ce ne sont pas les jansénistes qui tuent les jésuites,
c'est l'Encyclopédie, mordieu! c'est l'Encyclopédie!_ Ce maroufle
d'Astruc est comme Pasquin; il parle quelquefois d'assez bon sens.
Pour moi qui vois tout en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les
jansénistes mourant de leur belle mort l'année prochaine, après avoir
fait périr cette année les jésuites de mort violente; je vois les
protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie.» Oh!
philosophe couleur de rose! Quelques mois après, les jésuites furent
chassés de France. D'Alembert écrivit leur oraison funèbre: «Je suis
si aise de voir leurs talons, que je n'ai garde de les tirer par la
manche; c'est que le dernier jésuite qui sortira du royaume entraînera
avec lui le dernier janséniste dans le panier du coche, et qu'on pourra
dire le lendemain: _les ci-devant soi-disant jansénistes_, comme nos
seigneurs du parlement disent aujourd'hui: _les ci-devant soi-disant
jésuites_. Le plus difficile sera fait. Quand la philosophie sera
délivrée des grands grenadiers du fanatisme, les autres, qui ne sont
que des cosaques et des pandours, ne tiendront pas contre nos troupes
réglées.» D'Alembert écrivait ce jour-là dans le style pittoresque; il
était sans doute encore dans un jour couleur de rose, car il finissait
sa lettre par cet aphorisme: «Il n'y a de bon que de se moquer de
tout.» C'était l'opinion de mademoiselle de Lespinasse, qui se moquait
de lui avec le chevalier de Mora. Ce n'est pas ainsi que Socrate, ce
n'est pas ainsi que Platon, ce n'est pas ainsi qu'Épicure eût parlé de
ses ennemis vaincus. Le fanatisme s'en va, c'est bien, puisque c'est le
fanatisme; mais c'est le fanatisme de la foi. D'ailleurs, vous qui avez
si vaillamment combattu le fanatisme, n'êtes-vous pas fanatiques de la
philosophie?
Voltaire se reposait de la guerre dans la guerre. Il disait: «Quand
tout n'est pas fini, rien n'est commencé.» N'espérant pas constituer
sur un piédestal de granit son gouvernement parmi les républicains
de Genève, et voulant à tout prix avoir ses ministres sous la main,
il proposa au roi de Prusse d'établir à Clèves une petite république
de philosophes français qui prêcheraient la vérité à l'abri des
prêtres et des parlements. Beaucoup de lettres furent écrites dans ce
dessein. Frédéric consentit à livrer le Sunium: «J'offre un asile aux
philosophes, pourvu qu'ils soient sages.» Voltaire triomphant écrit à
ses amis qu'ils sont désormais des hommes, puisqu'ils ont une patrie;
que le jour de la vérité se lève plus lumineux que jamais, qu'ils
doivent dire adieu sans se retourner à cette France inhospitalière
qui n'allaite que des esclaves. «Que les philosophes fassent donc une
confrérie comme les francs-maçons; qu'ils s'assemblent, qu'ils se
soutiennent, qu'ils soient fidèles à la confrérie. S'ils font cela,
je me fais brûler pour eux. Cette académie secrète vaudrait mieux que
l'Académie d'Athènes et toutes celles de Paris.» Mais Voltaire avait
compté sans les philosophes, ou plutôt sans les hommes. D'Alembert est
amoureux de mademoiselle de Lespinasse et de l'Académie; il ne sort de
chez l'une que pour aller chez l'autre. Périsse la philosophie plutôt
que s'exiler de ces deux patries! la patrie du cœur et la patrie de
l'esprit. «Tu n'es qu'un Géronte et un académicien!» s'écrie Voltaire
avec dépit. Il compte sur Diderot. «Celui-là est un homme antique, il
me vengera du géomètre,» et il lui écrivit cette belle lettre: «On ne
peut s'empêcher d'écrire à Socrate quand les Mélitus et les Anytus
se baignent dans le sang et allument les bûchers. Un homme tel que
vous ne peut voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de
vivre. Vous devriez bien venir dans un pays où vous auriez la liberté
entière non-seulement d'imprimer ce que vous voudriez, mais de prêcher
hautement contre des superstitions aussi infâmes que sanguinaires.
Vous n'y seriez pas seul, vous auriez des compagnons et des disciples.
Vous pourriez y établir une chaire, qui serait la chaire de la vérité.
Votre bibliothèque se transporterait par eau, et il n'y aurait pas
quatre lieues de chemin par terre. Enfin vous quitterez l'esclavage
pour la liberté. Je ne conçois pas comment un cœur sensible et un
esprit juste peut habiter le pays des singes devenus tigres. Si le
parti qu'on vous propose satisfait votre indignation et plaît à votre
sagesse, dites-un mot, et on tâchera d'arranger tout d'une manière
digne de vous, dans le plus grand secret, et sans vous compromettre.
Le pays qu'on vous propose est beau et à portée de tout. L'Uranibourg
de Tycho-Brahé serait moins agréable. Celui qui a l'honneur de vous
écrire est pénétré d'une admiration respectueuse pour vous, autant que
d'indignation et de douleur. Croyez-moi, il faut que les sages qui ont
de l'humanité se rassemblent loin des barbares insensés.»
C'est l'éloquence de l'esprit qui part du cœur. On dirait Platon
parlant à Socrate.
Mais Diderot est amoureux de mademoiselle Voland, sans compter qu'il
aime sa femme. Diderot l'athée a l'habitude, depuis quelque temps, de
conduire sa fille au catéchisme. D'ailleurs, il est né artiste avant
tout: or voilà le Salon de 1765 qui va s'ouvrir. Il a donné rendez-vous
à Greuze, à Vanloo, à Boucher, à Allegrain, à Falconnet, à Houdon.
Périsse la philosophie, plutôt qu'un tableau ou une statue! Et puis,
Diderot aime ses pénates, ses livres, son nid «ouaté par l'amour et
l'amitié.» Diderot non plus n'ira pas à Clèves[78]. Il répondra comme
d'Alembert: qu'il veut combattre l'ennemi face à face; que ce n'est pas
hors de France, mais à Paris même, qu'il faut jeter son ennemi par les
fenêtres de Notre-Dame, ou par les fenêtres des Tuileries. Qu'il est
superflu d'aller ouvrir un club en Allemagne, quand le baron d'Holbach
leur ouvre sa maison toute pleine d'auxiliaires[79]. «Vous êtes des
Parisiens de la décadence! leur cria Voltaire. Pour moi, j'ai déjà
saboulé trois parlements du royaume: Paris, Toulouse et Dijon. Je suis
l'avocat de la vérité, et je plaiderai avec la bonne foi du diable[80].»
Quoique Buffon eût bâti son église à côté de l'_Encyclopédie_, il a
pareillement son action.
Philosophe par excellence sous le règne de la philosophie, il a
magnifiquement exposé les harmonies de Dieu et de l'univers. Moins
spirituel que Voltaire, moins hardi que Jean-Jacques Rousseau, il égala
Montesquieu dans l'art de penser et dans l'art d'écrire; selon Grimm,
Montesquieu aurait eu le «style du génie,» et Buffon, «le génie du
style». Cette distinction est un peu pointilleuse; j'aime mieux trouver
entre ces deux grands hommes des contrastes plus simples: l'un a saisi
admirablement l'esprit des lois de la société, et l'autre l'esprit
des lois de la nature. Leur langage sévère et magistral a cette
solennité qui convient aux grands ordres de faits; si Buffon a, comme
on disait alors, sacrifié plus souvent aux Grâces que Montesquieu,
c'est toujours en habit de cérémonie. «M. de Buffon renonce quelquefois
à l'esprit de son siècle, mais jamais à ses pompes.» Dans son style
d'apparat, Buffon avait en effet des vues neuves et indépendantes, les
unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps.
Cette comète qui enlève des parties du soleil; ces planètes vitrifiées
et incandescentes qui se refroidissent par degrés les unes plus tôt
que les autres, à mesure que leur température s'adoucit; ces glaces
croissantes des pôles; ces vastes mers qui se promènent de l'orient à
l'occident; ces îles, débris surnageants des continents ensevelis; ces
hautes chaînes des montagnes, arêtes osseuses de la surface du globe,
tout cela fut sévèrement jugé par des esprits mathématiques comme
l'étaient d'Alembert et Condorcet. Ce grand dix-huitième siècle, qu'on
se représente comme l'âge d'or des hypothèses, était aussi géomètre
par excellence; il mesurait la raison, la poésie même, à l'échelle des
calculs. Buffon, en cela, fut plutôt de notre temps que du sien, car
il avait l'imagination de la science. Quand la chaîne des événements
lui manque, il la crée. Où la nature ne parle point, il interprète son
silence. Poëte à sa façon, il n'est nulle part si à l'aise que dans
le merveilleux des idées et des faits. Hume exprime quelque part son
étonnement à la lecture de la cosmographie de Buffon; ce sentiment
de surprise fut celui de tous les philosophes. Le dix-huitième siècle
assistait, pour ainsi dire, à une seconde création du globe.
Quand Turgot écrivit dans l'_Encyclopédie_, Rivarol le peignit d'un
seul mot: «C'est un nuage qui écrit sur le soleil.» Oui, Turgot fut un
nuage dans le ciel orageux du dix-huitième siècle, mais un nuage qui
marchait avec le soleil et qui devait féconder un champ.
Voltaire disait de son ministre Turgot qu'il avait trois choses
terribles contre lui: les financiers, les fripons et la goutte. Aussi
succomba-t-il contre ces trois adversaires; mais, avant de succomber,
il avait eu le temps de montrer la France future à la France dégénérée.
Ce grand citoyen était un sage. Il disait que la famille est un
sanctuaire dans le temple de la société, et il vivait seul, n'ayant pu
saintement entrer dans le mariage. C'était plus qu'un sage, c'était
plus qu'un citoyen, c'était plus qu'un philosophe, c'était un homme.
Quand il tomba du ministère, Voltaire lui écrivit une épître sous ce
mot éloquent: _A un homme_[81].
L'_Encyclopédie_ osait entrer à Versailles.
Quesnay, ce vrai paysan du Danube, qui habitait un petit entre-sol
au-dessus des appartements de madame de Pompadour, passait tout son
temps à rêver d'économie politique avec ses amis les plus illustres
philosophes. Ceux qui n'allaient pas à la cour venaient une fois par
mois dîner gaiement chez Quesnay. Marmontel raconte qu'il y dînait
lui-même en compagnie de Diderot, d'Alembert, Duclos, Helvétius,
Turgot, Buffon. Ainsi, au rez-de-chaussée on délibérait de la paix
et de la guerre, du choix des ministres, du renvoi des jésuites, de
l'exil des parlements, des destinées de la France; au-dessus, ceux qui
n'avaient pas la puissance, mais qui avaient les idées, travaillaient,
sans le savoir, aux destinées du monde: on détruisait à l'entre-sol ce
qu'on faisait au rez-de-chaussée. Il arrivait que madame de Pompadour,
ne pouvant recevoir les convives de Quesnay au rez-de-chaussée, montait
pour les voir à table et causer avec eux.
Madame de Pompadour a eu aussi son action dans les batailles du temps.
A ceux qui s'offensent de voir cette figure consacrée par l'histoire,
je redirai les paroles de Montesquieu.
Montesquieu alla voir Voltaire aux Délices. Le duc de Richelieu,
qui était accouru de Lyon pour savoir comment jouait Voltaire dans
l'_Orphelin de la Chine_, surprit le président, cette gravité tempérée
d'esprit, en contemplation devant deux portraits. Ces deux portraits
semblaient se regarder en raillant tout le monde: c'était Voltaire et
madame de Pompadour, deux chefs-d'œuvre qui prouvaient que le pastel a
le relief comme il a la transparence, le dessin énergique comme il a
l'éclat fondant,--quand c'est le pastel de La Tour. «Eh bien! monsieur
le président, dit le duc de Richelieu à celui qui venait de signer la
_Grandeur et la Décadence des Romains_, vous étudiez là l'esprit et la
grâce?--L'esprit et la grâce! s'écria Montesquieu, y pensez-vous? Vous
voyez là un homme et une femme qui seront peut-être les représentants
de notre siècle.»
En effet, Voltaire avait dit du dix-septième siècle _le siècle de Louis
XIV_; on pouvait déjà prédire que le dix-huitième siècle s'appellerait
_le siècle de Voltaire et de madame de Pompadour_. Qu'on étudie ces
deux figures, et on trouvera que tout est là, moins les héroïsmes de
Fontenoy, moins les vertus des mères de famille. C'est la révolution
avant la Révolution. J'ai dit le rôle de Voltaire, cet homme des temps
nouveaux qui se fait un piédestal sur les ruines des temps condamnés;
madame de Pompadour, cette fille de la Poisson, qui vient s'asseoir
sans vergogne sur le trône de Blanche de Castille, n'est-ce pas déjà le
peuple qui entre aux Tuileries et qui joue avec le sceptre jusqu'à ce
que le sceptre tombe en quenouille?
Voltaire avait donc un pied partout. Comme la lumière, il pénétrait
dans toutes les maisons, même dans celles de ses ennemis. On avait beau
fermer les persiennes et les volets. L'esprit est comme le soleil:
quand il se lève tout le monde le voit.
Mais je ne dirai pas le génie, l'héroïsme et la folie de tous ces
vaillants et téméraires soldats de la pensée. Je passe devant la
science de Condorcet, l'athéisme de d'Holbach et l'esprit sans
spiritualisme d'Helvétius. Je vais droit à l'œuvre.
Dans cette grande expédition à la recherche de la vérité, la science
ouvre la marche. Jusqu'au dix-septième siècle, la science était
l'humble servante de la théologie. Çà et là, les hommes avaient osé
démentir les opinions reçues, mais leur voix s'était éteinte dans
la torture ou dans les flammes du bûcher. Maintenant le bûcher ne
fait plus peur: la lumière en sort. D'Alembert appuie l'échelle
des mathématiques sur l'édifice du dogme. Désormais la conscience
individuelle est la base de la certitude; le calcul en est la
démonstration, les chiffres prouvent et démontrent tout, et c'est
l'essaim nouveau que la main du philosophe lâche comme une volée de
sauterelles sur le champ des anciennes croyances. A la philosophie
de l'autorité se substitue la philosophie de la raison. Tous les
phénomènes du monde physique sont ramenés à des causes naturelles;
le merveilleux est détrôné; il n'y a plus qu'un miracle, la vie
universelle. Les cieux sont ouverts; les espaces étoilés que traverse
la pensée humaine s'étonnent de recevoir des lois. L'homme commande à
la création: «Voilà ce que tu es, dit-il à l'univers, et je te défends
d'être autre chose.» Antée sera quelquefois renversé dans sa lutte
sublime et terrible avec l'inconnu: que lui importe? A chaque fois il
touche la terre, c'est-à-dire la base matérielle des sciences, et ses
forces renaissent. Pauvre enfant perdu ou trouvé, d'Alembert a sucé
la mamelle sèche de l'infortune. Souffrir, c'est aimer; aimer c'est
apprendre. Sa mère est la pauvre femme d'un vitrier, son amante est
l'algèbre. Mais ce volcan sous la neige a des clartés qui étonnent.
Sa raison s'échauffe par moment et s'élève jusqu'à la sympathie
universelle. Mathématicien panthéiste, il trouve Dieu au bout de
ses calculs; il le trouve partout et toujours; il le découvre dans
l'ordre immuable de la nature, dans les progrès de la raison humaine,
dans l'immensité de l'invisible, comme dans les abîmes du monde
microscopique. Le chiffre est la clef avec laquelle il ouvre la porte
du temple nouveau, et ce temple c'est l'infini.
D'Alembert a pris d'assaut le monde physique; il a même élevé les
mathématiques jusqu'à la découverte des lois morales. Diderot va
découvrir l'homme. La physiologie est son domaine. «Connais-toi
toi-même!» cette sentence de la sagesse antique l'arrête. Il
s'interroge, il descend sans pâlir dans le grand mystère. Tout le
côté surnaturel de l'âme humaine appuyé sur les traditions est
impitoyablement nié, discuté, démenti. Quand il ne nie point, il
explique. Le sanctuaire n'a point de profondeurs dans lesquelles
ne pénètre sa curiosité ardente. L'expérience est sa règle et son
compas: à cette mesure de certitude il rapporte les phénomènes de
l'imagination. Rien ne l'étonne: les visions? folie. Il découvre chez
les hallucinés le même ordre de merveilles qu'on admire chez les saints
et les prophètes. La page des légendes est déchirée. L'homme rentre
dans le cercle des faits nécessaires: plus bas, il rampe; plus haut,
il délire. D'abord ce fougueux esprit s'élance à la connaissance d'une
cause première; il veut «élargir Dieu;» bientôt l'orgueil le gagne,
il doute; plus tard, comme l'Être suprême tarde à se montrer, comme
il manque au rendez-vous que lui avait assigné cette fière et sombre
raison, impatiente de tout soumettre à son contrôle, Diderot nie Dieu.
L'athéisme de Diderot étonne: il avait tant besoin de tourner les
yeux vers un ciel habité, ne fût-ce que pour supporter le poids de
la lutte! Après tout, on se demande si cet athée de génie n'est pas
une démonstration en faveur du principe qu'il voulait combattre. Dieu
a voulu que l'homme eût la faculté de le nier lui-même; sans cela,
où serait la preuve que l'âme est destinée à le comprendre? Et puis,
ce que Diderot niait ce n'était pas Dieu, c'était le mot. N'était-il
point, en effet, un des plus fervents adorateurs de la vie universelle?
Il a fait plus que de reconnaître l'existence de Dieu, il l'a aimé, il
l'a aimé dans la nature et dans l'humanité.
Opposer la science à la foi religieuse, secouer sur les générations
modernes l'arbre de la connaissance du bien et du mal, disperser
le fruit défendu, c'était le premier devoir des encyclopédistes;
car eux aussi avaient leur mission. Mais il fallait réformer toutes
les branches de la raison humaine. Après la science, l'histoire. La
philosophie de l'histoire avait été tracée par Bossuet: «L'homme
s'agite et Dieu le mène;» cette grande parole fixait la cause et la
limite des événements. Bossuet avait rattaché l'histoire de tous les
peuples de la terre à celle du peuple juif, pour rattacher ensuite
le peuple juif à l'Église. La tentative était grandiose; l'autorité
de l'historien était imposante. Mais si ces esprits affamés de
lumière (je parle des encyclopédistes) respectaient le génie, ils lui
préféraient la vérité. L'éloquence de Bossuet avait beau faire, elle
n'imposait plus silence aux libres penseurs. Les _libertins_, comme
il les appelait, lui vivant, du haut de son sublime orgueil, avaient
déchiré les langes du dogme. L'homme ne s'agite plus, il se conduit,
il marche. L'histoire est désormais la science des progrès de l'esprit
humain. Dieu a voulu, disent-ils, que les peuples fissent eux-mêmes
leurs destinées. Où Bossuet croyait découvrir un dessein providentiel,
ils voient des lois, les lois du développement indéfini. Les sociétés
humaines se succèdent et se continuent: le progrès engendre le progrès.
L'historien ne regarde plus les faits se dérouler dans la pensée
divine; il assiste au spectacle de ce qui s'accomplit dans le temps et
dans l'espace. Les premiers hommes sont pasteurs: de l'état pastoral
ils passent à la vie agricole, de la vie agricole ils s'élèvent à
un degré de civilisation croissante où les arts, les sciences, les
industries, créent des besoins nouveaux: ces besoins deviennent le
germe de nouvelles découvertes. Où s'arrêtera le perfectionnement?
Nulle part, répondent fièrement ces adeptes de l'unité humaine. Leur
religion (car ils en ont une) ne reconnaît plus qu'un seul principe
du mal, l'ignorance. Chasser les ténèbres, faire la lumière, c'est
accomplir l'œuvre sainte: les philosophes sont les prêtres de
l'avenir. Tous les cultes sont nés dans le cerveau de l'homme, tous
périront. Ils ont eu leur raison d'être dans l'histoire: ils traduisent
l'idéal de chaque époque; mais le moment est venu où les temples
sereins, _edita doctrinâ sapientûm templa serena_, s'ouvriront pour
recevoir les générations futures.
De l'histoire à la politique il n'y a qu'un pas: ce pas est franchi.
Avant le dix-huitième siècle, l'ordre social était un mystère. Chaque
citoyen adorait en silence la main invisible qui distribuait la misère
ou la richesse, qui élevait les uns, abaissait les autres, frappait ou
consolait, et promenait sur toutes les têtes inégales le secret de ses
impénétrables desseins. Eh bien, sur cet ordre antique dont l'obscurité
faisait la force, les encyclopédistes appellent les lumières de la
raison et de la science; pour la première fois, le monde apprend que
toutes les institutions sont d'origine humaine. Les priviléges sont
l'œuvre du temps: on descend jusqu'à leur base, et l'esprit découvre
avec effroi que la plupart d'entre eux reposent sur une injustice,
sur une violation du droit plus ou moins masquée par les artifices
du violateur. L'économie politique intervient et démontre que la
création des richesses est soumise à des lois variables, dont la
balance est dans la main du travail. De cette vue hardie, on passe à
la distribution des biens; mais ici les fondements de l'édifice social
s'ébranlent, la conscience tremble, et l'on entend dans l'ombre le
rugissement des révolutions futures. La noblesse et le clergé, ces
deux piliers de l'État, n'échappent point à l'examen impitoyable des
faits: les membres les plus utiles de la société sont désormais ceux
qui rendent le plus de services; le tiers état (car il n'est guère
question du peuple, cette masse sombre et confuse) travaille, produit
et fait circuler les richesses; c'est donc lui qui est la tête de la
nation. Le gouvernement lui-même a beau se dérober dans les hauteurs
du droit divin, Voltaire et les encyclopédistes l'y poursuivent. La
monarchie n'est plus considérée que comme une des formes variables
du pouvoir: le temps l'a vue naître; le temps peut en précipiter
le déclin. N'y a-t-il point d'ailleurs l'exemple de la Hollande,
qui se gouvernait elle-même? Et puis, qu'était la vieille royauté?
un prestige. Les prestiges ne résistent point à la discussion: les
raisonner, c'est les détruire. La base du souverain pouvoir était
atteinte. En vain quelques-uns des philosophes se disaient les amis
de l'impératrice Catherine de Russie et du roi de Prusse. Il y a
quelque chose de plus fort que l'homme: sa pensée. Or, la pensée des
encyclopédistes se tourne vers le soleil levant de la démocratie. «Le
peuple est le souverain de droit.» Quand une semblable parole a été
dite, l'histoire n'a plus qu'à compter les dernières pulsations d'une
autorité qui s'éteint.
On le voit, l'_Encyclopédie_ était un antre au fond duquel une armée
de cyclopes forgeaient les armes de la Révolution française. Les
voyez-vous d'ici suant, haletants, sombres dans la lumière, tirer une
à une de la fournaise ces armes de géant que manieront les demi-dieux
de la Constituante et de la Convention nationale? Leur œuvre est de
battre l'idée sur l'enclume, de lui donner la forme éclatante et
solide, de la rougir au feu. D'autres la rougiront dans le sang. A eux
l'initiative, à d'autres l'action. La division du travail est une loi
de l'histoire.
Que fût-il advenu si les encyclopédistes eussent été là pour soutenir
la guerre dont ils avaient préparé les armes? Ce qui manqua, vers les
derniers temps de la Révolution française, ce fut la défense morale des
principes. Le glaive avait pris la place de la discussion: on frappait,
on ne répondait plus. Les hommes de 93 ont trop compté sur la force du
silence. Si le mouvement eût continué par la parole; si, au milieu de
cette grande confusion des éléments, de ce chaos d'un monde bouleversé,
le _fiat lux_ de la raison humaine eût éclairé les sommets de l'avenir,
les multitudes épouvantées ne se fussent point retournées vers les
ténèbres. Voltaire et ses ministres ont abandonné trop tôt le champ de
bataille. Eux vivants, la révolution eût été la lutte des idées: la
révolution moins l'échafaud; on aurait vu plus tôt la terre promise
sans traverser la mer Rouge.