[52] Il écrivait au comte d'Argental: «L'état où je suis ne me
laisse guère de sensibilité que pour votre amitié. Ma santé est sans
ressource. J'ai perdu mes dents, mes cinq sens, et le sixième s'en va
au grand galop. Cette pauvre âme, qui vous aime de tout son cœur, ne
tient plus à rien. Je me flatte encore, parce qu'on se flatte toujours,
que j'aurai le temps d'aller prendre des eaux chaudes et des bains. Je
ne veux pas perdre le fond de la boîte de Pandore.»
[53]
O maison d'Aristippe, ô jardins d'Épicure!
Vous qui me présentez dans vos enclos divers
Ce qui souvent manque à mes vers,
Le mérite de l'art soumis à la nature;
Empire de Pomone et de Flore sa sœur,
Recevez votre possesseur;
Qu'il soit, ainsi que vous, solitaire et tranquille.
Je ne me vante point d'avoir en cet asile
Rencontré le parfait bonheur;
Il n'est point retiré dans le fond d'un bocage;
Il est encor moins chez les rois;
Il n'est pas même chez le sage:
Il faut y renoncer; mais on peut quelquefois
Embrasser au moins son image.
[54] A Fernex comme à Paris, Voltaire joua la comédie. On l'a vu
souvent se promener dans le parc, vêtu en Arabe, avec une longue barbe,
répétant le rôle de Mohabar, ou avec un habit à la grecque, répétant
Narbas. On se rappelle que Montesquieu, assistant à une représentation
de l'_Orphelin de la Chine_, s'endormit profondément. Voltaire, qui
l'aperçut, lui jeta son chapeau à la tête en lui disant: «Croyez-vous
être à l'audience?»
[55] Il écrit au duc de La Vallière: «Je me suis fait un drôle de petit
royaume dans mon vallon des Alpes. Je suis le Vieux de la Montagne, à
cela près que je n'assassine personne. Madame de Pompadour a favorisé
ma petite souveraineté écornée. Savez-vous, monsieur le duc, que j'ai
deux lieues de pays qui ne rapportent pas grand'chose, mais qui ne
doivent rien à personne?»
[56] La bibliothèque de Voltaire, qui devint celle de la grande
Catherine, se composait de six mille volumes très-variés: toutes les
ténèbres lumineuses de l'esprit humain.
Il a manqué un livre à sa bibliothèque--un livre divin qui eût illuminé
les autres: l'Évangile. Il a beau évoquer les sages de l'Inde et de
la Grèce, il ne trouve pas l'adorable sagesse des paraboles. Je me
souviens ici de ces belles paroles que disait un ministre, M. Rouland,
à la jeune France des Écoles: «Nous estimons l'antiquité ce qu'elle
vaut dans le domaine magnifique de l'art, mais sans oublier qu'elle a
succombé sous l'étreinte énervante du matérialisme, pour faire place à
la civilisation de l'Évangile et au droit de l'humanité.»
[57] La galerie de tableaux renfermait une _Vénus_ de Paul Véronèse,
une _Flore_ du Guide, la _Toilette de Vénus_ et les _Amours endormis_
de l'Albane, divers portraits, entre autres celui de la marquise de
Pompadour peinte par elle-même, d'après La Tour.
[58] Je lis dans l'Artiste: «Le château de Voltaire, à Ferney,
l'ancienne résidence du comte de Budé, vient d'être acheté par
un fabricant parisien de cachemires de l'Inde. Voilà donc trois
aristocraties bien distinctes qui se succèdent dans cette propriété:
celles de la naissance, du génie et de l'argent. Le génie se trouve là
comme Notre-Seigneur sur le Calvaire; mais quel est le mauvais larron?»
[59] La petite-nièce de Pierre Corneille était une jeune fille, la
première venue, qui n'avait pas appris à lire dans les tragédies du
grand poëte. «La nièce de Pierre va nous donner un ouvrage de sa façon,
c'est un petit enfant. Si c'est une fille, je doute fort qu'elle
ressemble à Émélie et à Cornélie; si c'est un garçon, je serai fort
attrapé de le voir ressembler à Cinna: la mère n'a rien du tout des
anciens Romains; elle n'a jamais lu les tragédies de son oncle, mais on
peut être aimable sans être une héroïne de tragédie.»
Quand Voltaire se fit le commentateur de Corneille, il dit que c'était
un peu pour expier ses tragédies.
[60] Sur ses vieux jours, Voltaire aimait beaucoup les enfants.
Wagnières était devenu père de famille à Ferney: Voltaire caressait
ses enfants et voulait qu'ils jouassent à ses pieds. Quand il dictait,
s'il entendait Wagnières répondre de travers à un de ses marmots tout
barbouillé de confitures, il rudoyait Wagnières et prenait le parti des
enfants. «Sachez donc qu'il faut toujours leur répondre juste et ne
jamais les tromper.» On voit que Voltaire était toujours plus préoccupé
de son œuvre que de ses œuvres.
Un catholique, trop catholique, a dit de Voltaire: «Mauvais fils et
mauvais père,» car il croit que, comme Jean-Jacques, _il a perdu ses
enfants_. Un autre catholique plus sérieux, mais non moins passionné,
M. de Bonald, a écrit: «Voltaire, J. J. Rousseau et d'Alembert ont
vécu dans le célibat, ou n'ont pas laissé leur nom dans la société.
Ils semblent avoir redouté l'arrêt définitif de la postérité, et avoir
voulu n'être jugés que par contumace.»
[61] On sait que Voltaire avait menacé le R. P. Adam de lui jeter sa
perruque à marteaux à la face s'il osait le gagner. Un jour, le pauvre
père, sûr de faire échec et mat, se leva tout effrayé, s'enfuit par la
fenêtre et disparut dans le parc.
[62] Aux premières roses comme aux premières pêches, Voltaire en
cueillait une et la baisait en souvenir de mademoiselle de Livry.
[63] On dira peut-être que Voltaire n'avait l'amitié de Richelieu qu'à
la condition de lui prêter de l'argent. On n'a jamais pour ami celui à
qui on prête de l'argent. Le maréchal avait des créanciers sans nombre,
qui n'étaient pas pour cela de ses amis.
[64] Voici la lettre de madame de Villeroy: «Je vous fais mes
compliments, monsieur l'académicien, sur le discours que vous avez
fait hier: j'aurais bien voulu en être témoin, et le cœur me battait à
trois heures. Je n'oserais espérer qu'un homme tout occupé des sciences
voulût bien coucher ce soir avec une pauvre ignorante comme moi, et qui
ne pourra vous dire que tout grossièrement: _Je vous adore_.»
Et il n'avait pas lu cette lettre-là!
[65] Le prince de Ligne a détaillé Voltaire avec une subtilité toute
voltairienne. «On aurait dit qu'il avait quelquefois des tracasseries
avec les morts, comme on en a avec les vivants. Sa mobilité les lui
faisait aimer, tantôt un peu plus, tantôt un peu moins: par exemple,
alors, c'était Fénelon, La Fontaine et Molière, qui étaient dans la
plus grande faveur. «Ma nièce, donnons-lui-en, du Molière, dit-il à
madame Denis; allons dans le salon, sans façon, recommencer les _Femmes
savantes_, que nous venons de jouer.» Il fit Trissotin on ne peut
pas plus mal, mais s'amusa beaucoup de ce rôle. Mademoiselle Dupuis,
belle-sœur de la Corneille, qui jouait Martine, me plaisait infiniment,
et me donnait quelquefois des distractions. Lorsque ce grand homme
parlait, il n'aimait pas qu'on en eût. Je me souviens qu'un jour où ses
belles servantes suisses, nues jusqu'aux épaules à cause de la chaleur,
passaient à côté de moi ou m'apportaient de la crème, il s'interrompit,
et prenant en colère leurs beaux cous à pleines mains, il s'écria:
«Gorge par-ci, gorge par-là, allez au diable!»»
Je veux donner encore cette page du prince. «Un marchand de chapeaux
et de souliers gris entre tout à coup dans le salon. M. de Voltaire
se sauve dans son cabinet. Ce marchand le suivait en lui disant:
«Monsieur, monsieur, je suis le fils d'une femme pour qui vous avez
fait des vers.--Oh! je le crois; j'ai fait tant de vers pour tant de
femmes! Bonjour, monsieur;--C'est madame de Fontaine-Martel.--Ah! ah!
monsieur, elle était bien belle. Je suis votre serviteur. (Et il était
prêt à rentrer dans son cabinet.)--Monsieur, où avez-vous pris ce bon
goût qu'on remarque dans ce salon? Votre château est charmant. Est-il
bien de vous? (Alors Voltaire revenait.)--Oh! oui, de moi, monsieur;
j'ai donné tous les dessins; voyez ce dégagement et cet escalier: eh
bien?--Monsieur, ce qui m'a attiré en Suisse, c'est le plaisir de voir
M. de Haller. (M. de Voltaire rentrait dans son cabinet.)--Monsieur,
monsieur, cela doit vous avoir coûté beaucoup. Quel charmant
jardin!--Oh! par exemple, disait M. de Voltaire (en revenant), mon
jardinier est une bête; c'est moi, monsieur, qui ai tout fait.--Je le
crois. Ce M. de Haller, monsieur, est un grand homme. (M. de Voltaire
rentrait.) Combien de temps faut-il, monsieur, pour bâtir un château
à peu près aussi beau que celui-ci?» (M. de Voltaire revenait dans
le salon.) Sans le faire exprès, ils me jouèrent la plus jolie scène
du monde; et M. de Voltaire m'en donna bien d'autres plus comiques
encore par sa vivacité, ses humeurs, ses repentirs. Tantôt homme de
lettres, tantôt gentilhomme de la cour de Louis XIV, il n'était pas
moins comique lorsqu'il faisait le seigneur de village: il parlait
à ses paysans comme à des ambassadeurs de Rome ou des princes de la
guerre de Troie. Il ennoblissait tout. Voulant demander pourquoi on
ne lui donnait jamais de civet à dîner, au lieu de s'en informer tout
uniment, il dit à un vieux garde: «Mon ami, ne se fait-il donc plus
d'émigrations d'animaux de ma terre de Tourney à ma terre de Ferney?»»
Il y a une version de Grimm sur Voltaire et M. de Haller:
«Un Anglais étant venu voir Voltaire à Ferney, il lui demanda d'où il
venait. Le voyageur lui dit qu'il avait passé quelque temps avec M.
de Haller. Aussitôt le patriarche s'écrie: «C'est un grand homme que
M. de Haller! grand poëte, grand naturaliste, grand philosophe, homme
presque universel!--Ce que vous dites là, monsieur, lui répond le
voyageur, est d'autant plus beau que M. de Haller ne vous rend pas la
même justice.--Mon Dieu, réplique M. de Voltaire, nous nous trompons
peut-être tous les deux.»»
[66] L'impératrice de Russie se faisait peindre pour son frère des
Alpes, et le roi de Prusse écrivait ses hymnes à Voltaire jusque sur
les services de porcelaine qu'il lui envoyait à Fernex. «Il y avait,
dit Grimm, sur les pièces de cette merveille de Saxe, des Arions
portés par des dauphins, des Orphées, des Amphions, des lyres et tous
les divers emblèmes de la poésie. Le patriarche a répondu au roi
que Sa Majesté mettait ses armes partout. Le roi a répliqué par une
lettre charmante, où, en parlant de la fable des dauphins, il dit,
entre autres: «Tant pis pour les dauphins qui n'aiment pas les grands
hommes.» Ce commerce soutenu qui s'établit entre les souverains et
les philosophes appartient à notre siècle exclusivement, et fera une
époque mémorable, non-seulement dans les lettres, mais encore par son
influence dans l'esprit public des gouvernements.»
[67] Comment M. Vitet, qui a écrit le poëme des _Jardins_, ce poëme que
Delille chanta «sur cette serinette qu'il appelait sa lyre,» n'a-t-il
rien dit des jardins de Fernex? C'est que pour M. Vitet, les lignes
sont le style du paysage: il est pour Le Nôtre, contre Kent.
[68] A qui n'a-t-il pas écrit:
L'empereur de la Chine, à qui j'écris souvent...
[69] Voltaire l'appelait son évêque, témoin cette lettre à l'abbé qui
lui avait envoyé son motet, _les Israélites sur la montagne d'Oreb_:
«Mon cher évêque, on ne peut pas mieux demander à boire. C'est dommage
que Moïse n'ait donné à boire que de l'eau à ces pauvres gens. Mais
je me flatte que pour Pâques prochain vous ferez une noce de Cana.
Ce miracle est au-dessus de l'autre, et rien ne vous manquera plus
quand vous aurez apaisé la soif des buveurs de l'Ancien et du Nouveau
Testament.»
«Dieu me punit d'avoir été quelquefois malin, mais vous me donnerez
l'absolution.»
[70] «Il y a un mois que quelques étrangers étant venus voir ma
cellule, nous nous mîmes à jouer le pape aux trois dés: je jouai pour
le cardinal Stopari et j'amenai rafle. Mais le Saint-Esprit n'était pas
dans mon cornet. Ce qui est sûr, c'est que l'un de ceux pour qui nous
avons joué sera pape. Si c'est vous, je me recommande à Votre Sainteté.»
[71] Laplace raconte qu'il eut un duel avec un officier aux gardes qui
avait voulu railler toute la séquelle des capucins. L'officier alla
au rendez-vous comme à une partie de plaisir, disant qu'il ne ferait
qu'une bouchée du petit abbé; mais le petit abbé le souffleta galamment
du bout de son épée, et le désarma avec une grâce parfaite.