Comme tous les rois, Voltaire a eu son fou[69]. Il l'avait choisi parmi
les abbés, le païen! c'était l'abbé de Voisenon. Voltaire avait d'abord
pris l'abbé de Bernis pour son fou, mais celui-là resta à Louis XV[70].
Au séminaire, Voisenon, déjà inféodé à Voltaire, montra le chemin à
Boufflers; il écrivit des contes libertins qui ont plus tard enrichi
le bagage de madame Favart. Il sortit du séminaire pour aller déposer
une carte de visite à la Comédie-Française. Cette carte de visite
était une comédie qui avait pour titre l'_École du monde_. Après la
représentation, les comédiens renvoyèrent l'auteur à l'école; mais les
comédiennes le gardèrent dans la coulisse jusqu'au jour où l'évêque
de Boulogne, jugeant qu'il avait bien assez gagné le ciel comme cela,
l'appela pour conduire son diocèse, et le baptisa grand vicaire.
Voisenon, qui était capable de tout, se mit à faire des sermons comme
il faisait des comédies. Mais, si les comédies furent trouvées tristes,
les sermons furent trouvés gais. On s'amusa beaucoup de ses sermons,
mais il entraîna peu de monde au tribunal de la pénitence, ce qui
n'empêcha pas que, peu de temps après, le cardinal de Fleury ne lui
offrît l'évêché de Boulogne. «Comment voulez-vous, monseigneur, que je
conduise un diocèse, quand j'ai tant de peine à me conduire moi-même?»
D'Alembert disait qu'il fallait donner à Voisenon l'évêché du bois de
Boulogne.
«Il y a des bêtises qu'un homme d'esprit achèterait.» C'est l'abbé de
Voisenon qui a dit ce beau mot; or ce qui lui a le plus manqué, à cet
homme qui était tout esprit, c'était de ces bêtises qui donnent un
corps à l'esprit, parce qu'elles sont la force humaine.
L'abbé de Voisenon a fait des opéras-comiques et des contes libertins.
Il a mal dit la messe, mais il a lu le bréviaire de l'amour.
«Aimons-nous les uns les autres,» disait-il avec onction à madame
Favart. Plus d'une fois son confesseur lui a remis ses péchés, mais
cela lui coûtait cher; un jour il lui fallut acheter son pardon
moyennant mille écus pour le saint-siége, deux mille écus pour les
pauvres, et le bréviaire tous les matins! Mais, s'il faut en croire le
comte de Lauraguais, madame Favart partagea avec Voisenon la dernière
pénitence.
Il cachait une épée sous sa soutane. Il ne permettait pas aux
duellistes de parler haut devant lui[71]. Il était d'ailleurs
très-facile à vivre, pourvu qu'on ne parlât pas mal devant lui de Dieu,
de Voltaire et de madame Favart. Je crois qu'il ne connaissait pas
Dieu, mais il connaissait Voltaire et madame Favart.
Vaillant l'épée à la main, l'abbé de Voisenon n'était pas vaillant dans
la bataille de la vie. Il passa sa vie à mourir. «Que faites-vous? lui
demandait-on.--Je suis en train de mourir,» répondait-il invariablement.
Si on ne le rencontrait guère à la messe, on le rencontrait beaucoup à
la cour de Voltaire. Il avait l'art d'être toujours chez lui sans avoir
jamais eu de maison. Je ne parle pas du château de Voisenon, qu'il
regardait comme son sépulcre, et ou il n'allait que dans ses jours de
maladie, «pour être, disait-il, de plain-pied avec le tombeau de ses
pères.»
Après plus d'un demi-siècle de folies, madame Favart étant morte,
il jugea que le temps était venu pour lui de se faire enterrer. Il
demanda la permission à Voltaire de partir pour l'autre monde, et s'en
alla au château de Voisenon. Voltaire lui fit son épitaphe; aussi sa
dernière heure ne fut pas l'heure de la pénitence. Le curé l'exhortait
à se réconcilier avec Dieu en lui montrant le crucifix. «Rupture
entière, monsieur le curé, dit le sacrilége abbé; je vous rends lettres
et portrait.» Les lettres, c'était le bréviaire; le portrait, c'était
le crucifix! O Voltaire! voilà quel fut ce jour-là le soixante et
onzième volume de tes œuvres!
«Voltaire, a dit Voisenon, est certainement l'homme le plus étonnant
que la nature ait produit dans tous les siècles; quand elle le forma,
sans doute il lui restait un plus grand nombre d'âmes que de corps, ce
qui la décida à en faire entrer cinq ou six différentes dans le corps
de Voltaire. Peut-être ne fut-elle aussi généreuse qu'aux dépens de
quelques autres; car on rencontre bien des corps où elle a oublié de
mettre une âme. Il y a dans Voltaire de quoi faire passer six hommes à
l'immortalité.»
Par aventure, le fou du roi parla une fois en sage.