[40] Ce fut une autre marquise premier ministre qui avait fait la
fortune de Voltaire.
Faut-il rappeler ici que sous Louis XV enfant le duc de Bourbon
s'imagina gouverner la France avec la marquise de Prie, cette figure
d'ange qui masquait une âme de démon? Mais on ne gouverne pas une
grande nation quand on n'a ni génie, ni honneur, ni caractère. Le duc
de Bourbon n'était qu'un joueur de Bourse, qui s'était enrichi des
chimères de Law; la marquise de Prie n'était qu'une catin à l'enchère.
Elle avait commencé par se vendre; elle vendait la faveur du premier
ministre; elle vendait la faveur du roi; elle ne désespérait pas de
vendre un jour la France à l'étranger. C'était Messaline s'accouplant à
l'idole d'or.
Elle reconnaissait bien plus la royauté de Voltaire que la royauté
de Louis XV. Elle savait que celui des deux qui devait donner
l'immortalité, c'était le roi poëte, et non le roi fainéant. Aussi,
cette louve insatiable qui montrait ses dents à tous les festins que
servait la France ruinée, cette belle impudique qui prenait des deux
mains dans toutes les mains, elle fit un peu la fortune de Voltaire. Il
est vrai que cela ne lui coûtait pas une obole.
[41] Voltaire, après des madrigaux et des cajoleries sans nombre, la
chanta avec beaucoup de sans-façon dans _la Pucelle_; mais il demeura
toujours son ami; ainsi, au moment où la marquise n'était plus aimée
du roi ni respectée des courtisans, Marmontel la plaignait beaucoup
à Ferney. «Elle n'est plus aimée, dit Marmontel.--Eh bien! s'écria
Voltaire, qu'elle vienne ici jouer avec nous la tragédie; je lui ferai
des rôles, et des rôles de reine. Elle est belle, elle doit connaître
le jeu des passions.--Elle connaît aussi, répliqua Marmontel, les
profondes douleurs et les larmes.--Tant mieux! c'est là ce qu'il nous
faut.--Puisqu'elle vous convient, laissez faire; si le théâtre de
Versailles lui manque, je lui dirai que le vôtre l'attend.»
[42] Voyez comme cet académicien parlait de l'Académie, avant d'être de
l'Académie:
«Dans votre Académie, pourquoi ne recevez-vous pas l'abbé Pellegrin?
est-ce que Danchet serait trop jaloux? Vous savez qu'il y a vingt ans
que je vous ai dit que je ne serais jamais d'aucune Académie. Je ne
veux tenir à rien dans ce monde, qu'à mon plaisir; et puis, je remarque
que telles Académies étouffent toujours le génie au lieu de l'exciter.
Nous n'avons pas un grand peintre depuis que nous avons une Académie de
peinture; pas un grand philosophe formé par l'Académie des sciences. Je
ne dirai rien de la française. La raison de cette stérilité dans des
terrains si bien cultivés est, ce me semble, que chaque académicien,
en considérant ses confrères, les trouve très-petits, pour peu qu'il
ait de raison, et se trouve très-grand en comparaison, pour peu qu'il
ait d'amour-propre. Danchet se trouve supérieur à Mallet, et en voilà
assez pour lui; il se croit au comble de la perfection. Le petit
Coypel trouve qu'il vaut mieux que de Troy le jeune, et il pense être
un Raphaël. Homère et Platon n'étaient, je crois, d'aucune Académie.
Cicéron n'en était point, ni Virgile non plus. Adieu, mon cher abbé;
quoique vous soyez académicien, je vous aime et vous estime de tout mon
cœur. Vous êtes digne de ne l'être pas.»
[43] Le Kain, qui a écrit sur Voltaire, car tout le monde a écrit sur
Voltaire, nous le représente fidèlement à cette époque. C'est un point
de vue trop négligé par ses historiens. Voltaire avait vu jouer Le Kain
à l'hôtel de Clermont-Tonnerre, dans la mauvaise comédie du _Mauvais
Riche_; il avait prié l'auteur de lui amener son comédien. «Ce que je
ne pourrais peindre, c'est ce qui se passa dans mon âme à la vue de cet
homme dont les yeux étincelaient de feu, d'imagination et de génie.
Après ma part d'une douzaine de tasses de chocolat mélangé avec du
café (seule nourriture de M. de Voltaire, depuis cinq heures du matin
jusqu'à trois heures après midi), je lui dis que je ne connaissais
d'autre bonheur sur la terre que de jouer la comédie. Il consentit à me
recueillir chez lui comme son pensionnaire, et à faire bâtir au-dessus
de son logement un petit théâtre, où il eut la bonté de me faire jouer
avec ses nièces et toute ma société.» Un jour on répétait _Brutus_, et
la mollesse de Sarrasin dans son invocation au dieu Mars, le peu de
fermeté, de grandeur et de majesté qu'il mettait dans tout le premier
acte, impatienta tellement M. de Voltaire, qui lui dit avec une ironie
sanglante: «Monsieur, songez donc que vous êtes Brutus, le plus ferme
de tous les consuls romains, et qu'il ne faut point parler au dieu
Mars comme si vous disiez: «Ah! bonne Vierge, faites-moi gagner un
lot de cent francs à la loterie!»» En toute chose Voltaire était bon
maître[II.].
[44] Oliver Goldsmith avait beaucoup d'imagination. Voltaire ne vit
qu'une seule fois Diderot, quand Voltaire allait mourir, quand Diderot
avait un pied dans la tombe. Sans doute le romancier anglais a pris
Duclos pour Diderot.
[45] Selon Condorcet: «L'énergie républicaine et l'âme des Romains ont
passé tout entières dans le poëte. Voltaire avait un petit théâtre
où il essayait ses pièces. Il y joua souvent le rôle de Cicéron.
Jamais l'illusion ne fut plus complète: il avait l'air de créer son
rôle en le récitant. La duchesse du Maine aimait le bel esprit, les
arts, la galanterie; elle donnait dans son palais une idée de ces
plaisirs ingénieux et brillants qui avaient embelli la cour de Louis
XIV et ennobli ses faiblesses. Elle aimait Cicéron; et c'était pour
le venger des outrages de Crébillon qu'elle excita Voltaire à faire
_Rome sauvée_.» Mais un peu plus loin, Condorcet donne la vraie raison:
«Voltaire se lassait d'entendre tous les gens du monde, et la plupart
des gens de lettres, lui préférer Crébillon, moins par sentiment
que pour le punir de l'universalité de ses talents. Cette opinion
de la supériorité de Crébillon était soutenue avec tant de passion
que depuis, dans le discours préliminaire de l'_Encyclopédie_, M.
d'Alembert eut besoin de courage pour accorder l'égalité à l'auteur
d'_Alzire_ et de _Mérope_, et n'osa porter plus loin la justice.
Enfin Voltaire voulut se venger, et forcer le public à le mettre à sa
véritable place, en donnant _Sémiramis_, _Oreste_ et _Rome sauvée_,
trois sujets que Crébillon avait traités.» Voltaire eût été bien mieux
vengé en faisant un conte de plus et trois tragédies de moins.
[46] Le seul historien de cette bataille est encore aujourd'hui le
valet de chambre du maréchal de Richelieu, qui a écrit sur le vif dans
la fumée de la poudre, la main tachée de sang, au milieu des blessés
qui mouraient en criant victoire, avec le sourire des jours de fête. O
vanité des historiens!
[47] M. de Chateaubriand se trompe ou nous veut tromper, en disant
que, pour une charge à la cour, Voltaire eût abandonné ses idées.
S'il eût été un vrai courtisan, il ne se fût point offensé du silence
du roi, il eût continué à brûler de l'encens, quelque figure que le
dieu eût montrée. Voltaire était né libre; il faut interpréter ses
contradictions avec l'esprit du dix-huitième siècle.
[II.] Le Kain visita Voltaire aux Délices: «Étant aux Délices, je
devins le dépositaire de l'_Orphelin de la Chine_, que l'auteur avait
fait d'abord en trois actes, et qu'il nommait ses magots. C'est en
conférant avec lui sur cet ouvrage, d'un caractère noble et d'un genre
aussi neuf, qu'il me dit: «Mon ami, vous avez les inflexions de la
voix naturellement douces, gardez-vous bien d'en laisser échapper
quelques-unes dans le rôle de Gengis. Il faut bien vous mettre dans la
tête que j'ai voulu peindre un tigre qui, en caressant sa femelle, lui
enfonce ses griffes dans les reins.»»
Le Kain rappelle aussi qu'à la troisième représentation de _Mérope_,
«M. de Voltaire fut frappé d'un défaut de dialogue dans les rôles de
Polyphonte et d'Érox. De retour chez madame la marquise du Chastelet,
où il avait soupé, il rectifia ce qui lui avait paru vicieux dans
cette scène du premier acte, fit un paquet de ses corrections, et
donna ordre à son domestique de les porter chez le sieur Paulin, homme
très-estimable, mais acteur très-médiocre, et qu'il élevait, disait-il,
à la brochette, pour jouer les tyrans. Le domestique fit observer à son
maître qu'il était plus de minuit, et qu'à cette heure il lui était
impossible de réveiller M. Paulin. «Va, va, lui répliqua l'auteur de
_Mérope_, les tyrans ne dorment jamais.»»