VOLTAIRE A LA COUR.

Voltaire à la cour! Voltaire courtisan à la veille d'être roi! C'est

toujours Voltaire avec son esprit qui rit de tout, même de la grandeur

de Louis XV, même de la vertu de madame de Pompadour. Il disait comme

Piron: «Puisque les titres sont connus, je prends mon rang,» et, ce

jour-là, il passait le premier. Il ne tenait qu'à lui de briller à la

cour; il ne lui fallait pour cela qu'un peu moins de génie. Le cardinal

de Bernis lui montrait le chemin.

Pourquoi allait-il à la cour? Pour ne pas aller à la Bastille et dire

la vérité? Il voulait s'appuyer sur Louis XV pour soulever la France.

Ce fut un événement pour Versailles que Voltaire à la cour. Jusque-là

on y avait vu les poëtes plus ou moins prosternés. Voltaire, qui

s'appuyait sur la fortune et sur la renommée, marchait la tête haute,

en homme qui connaît sa force. «Les rois sont toujours les demi-dieux,

lui dit madame de Pompadour, qui voulait le métamorphoser en

courtisan.--Madame la marquise, répondit Voltaire, c'est un poëte qui a

créé les demi-dieux.»[40]

Voltaire, qui avait soupé avec les maîtresses du régent, avec la

maîtresse du cardinal Dubois, avec toutes les coquines qui jouaient de

l'éventail et du sceptre, soupa avec les maîtresses de Louis XV, à la

Muette avec madame de Mailly, à Choisy avec madame de Châteauroux,

à Étioles avec madame de Pompadour. Mais il ne soupait que les jours

où le roi ne soupait pas. Le roi ne voulait pas se rencontrer avec

Voltaire, comme s'il eût craint que cette autre royauté ne fît pâlir la

sienne.

Le souper d'Étioles est consacré par de mauvais vers à madame de

Pompadour, où le poëte compare le roi au vin de Tokai. Pour se consoler

de n'avoir pas soupé avec le roi, il combat cette opinion de Dufresny,

qui dit dans une chanson que les rois ne se font la guerre que parce

qu'ils ne boivent jamais ensemble. «Dufresny se trompe, écrit Voltaire.

François Ier avait soupé avec Charles-Quint, et vous savez ce qui

s'ensuivit. Vous trouverez, en remontant plus haut, qu'Auguste avait

fait cent soupers avec Antoine. Non, madame, ce n'est point le souper

qui fait l'amitié.»

Madame de Pompadour avait accueilli Voltaire en femme d'esprit qui aime

les livres ouverts. Voltaire devint pour une saison son maître en l'art

de penser. De la galanterie il passa avec elle à la politique; il fut

dépêché en ambassade vers le roi de Prusse; il écrivit pour la paix à

l'impératrice de Russie; il fut sur le point de trahir les secrets de

ses amis les Anglais.

Le premier ministre et le second ministre, madame de Pompadour et le

marquis d'Argenson, étaient pour lui. Avec de si hauts protecteurs,

où ne devait-il pas arriver? Il arriva tout essoufflé à une place de

gentilhomme de la chambre et à un brevet d'historiographe de France!

Voltaire fut alors courtisan à toute heure, le jour et la nuit, en

prose et en vers. S'il voyait la maîtresse du roi jouant du crayon,

comme elle jouait du sceptre et de l'éventail, il lui disait:

Pompadour, ton crayon divin

Devrait dessiner ton visage:

Jamais une plus belle main

N'aurait fait un plus bel ouvrage.

S'il entrait à sa toilette, il se croyait encore obligé à quatrain[41].

La marquise ayant joué _Alzire_ au théâtre des petits appartements, il

s'imagina qu'il devait se jeter à ses pieds. Madame de Pompadour le

rappela à l'ordre, en lui disant que sa place n'était pas à ses pieds,

mais à l'Académie. «Je l'avais oublié, dit Voltaire. Mais il me manque

une voix pour être élu.--Laquelle?--La vôtre.--Je vous la donne.» Et

le poëte fut élu. Pourquoi Voltaire ne demanda-t-il pas le chapeau de

cardinal?

Voltaire, qui avait déjà frappé deux fois à la porte de l'Académie sans

que l'Académie ouvrît la porte, fut donc enfin nommé tout d'une voix.

Il lui avait fallu, comme Montesquieu, désavouer plus d'une page de ses

œuvres. L'Académie, d'ailleurs, n'était pas encore voltairienne. Mais

le fut-elle jamais? Montesquieu, l'ami de Voltaire, comme Voltaire fut

l'ami de Montesquieu,--si les beaux génies se rencontrent souvent, ils

ne s'aiment pas toujours;--Montesquieu, dis-je, peignait jusqu'à un

certain point l'opinion des académiciens quand il écrivait: «Il serait

honteux pour l'Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque

jour honteux qu'il n'en ait pas été[42].»

Voltaire comprit bien cette sympathie douteuse; il avait dit:

«J'ennuierai le public d'une longue harangue, ce sera le chant du

cygne.» Voltaire se croyait toujours en train de mourir. Ce chant du

cygne fut pour les oreilles académiques une impertinence débitée d'un

ton cavalier. Ce n'était pas l'Académie qui recevait Voltaire, c'était

Voltaire qui recevait l'Académie. Le roi entrait d'un pied dédaigneux,

quoique avec force révérences, dans sa nouvelle province.

Il habitait tour à tour Versailles et Paris.

A la mort de madame du Chastelet, il s'en était revenu habiter son

hôtel avec M. du Chastelet. Mais le marquis, voulant vivre seul, avait

cédé la place à Voltaire, après lui avoir vendu les meubles de la

marquise.

Ce fut dans cet hôtel que Voisenon dit un jour au poëte: «Eh bien, vous

voilà chez vous?--Non, dit Voltaire, je suis toujours chez elle.» Et

il montra la table, le lit, le fauteuil. «Tout, dit Voisenon, jusqu'au

paravent!» Voltaire, essuyant de vraies larmes, conta à son abbé que

dans sa douleur il faisait bâtir un théâtre: «Un théâtre dont vous

serez le grand prêtre, mon cher Voisenon[43].»

Tout le monde sollicita son entrée au théâtre de Voltaire, mais la

salle était trop petite, et souvent plus d'un grand nom restait à la

porte ou dans l'escalier. On soupait après le spectacle, et Voltaire

ne savait plus s'il était plus grand seigneur que grand poëte ou grand

comédien.

Non-seulement Voltaire aimait la mise en scène, mais il aimait à se

mettre en scène. A la représentation d'_Œdipe_, on le voit arriver

sur le théâtre en portant la queue du grand prêtre, se moquant déjà

des dieux, des spectateurs et de lui-même. A la représentation

d'_Artémire_, où le public siffle du même coup sa tragédie et sa

maîtresse qui joue le rôle d'Artémire, il entre en scène et apostrophe

ceux qui sifflent, outré qu'on ne reconnût pas qu'il avait raison comme

poëte et comme amant. Pendant la représentation de _Mahomet_, Voltaire

reçoit un billet du roi de Prusse, qui lui annonce la victoire de

Mollwitz. Tout autre eût mis le billet dans sa poche, mais Voltaire,

toujours expansif, interrompt le spectacle et fait lui-même la lecture

du royal billet: «Vous verrez, ajoute-t-il à mi-voix, ne parlant qu'à

ceux qui étaient près de lui, que cette pièce de Mollwitz fera réussir

la mienne.» Quand on joua _Mérope_, Voltaire, qui connaissait tout le

monde, se montra dans toutes les loges. A la première représentation

d'_Oreste_, voyant applaudir un passage imité de Sophocle, il s'élança

hors de sa loge en s'écriant: «Courage, Athéniens, c'est du Sophocle!»

On peut dire qu'il jouait un rôle dans toutes ses pièces.

Voltaire peignit alors avec sa vivacité de tons le monde où il vivait:

Après dîné, l'indolente Glycère

Sort pour sortir, sans avoir rien à faire.

Chez son amie au grand trot elle va,

Monte avec joie, et s'en repent déjà,

L'embrasse, et bâille; et puis lui dit: «Madame,

J'apporte ici tout l'ennui de mon âme;

Joignez un peu votre inutilité

A ce fardeau de mon oisiveté.»

Si ce ne sont ses paroles expresses,

C'en est le sens. Quelques feintes caresses,

Quelques propos sur le jeu, sur le temps,

Sur un sermon, sur le prix des rubans,

Ont épuisé leurs âmes excédées.

Elle chantait déjà, faute d'idées;

Dans le néant leur cœur est absorbé,

Quand dans la chambre entre monsieur l'abbé.

D'autres oiseaux de différent plumage,

Divers de goût, d'instinct et de ramage,

En sautillant font entendre à la fois

Le gazouillis de leurs confuses voix.

Voici l'heure des cartes; on joue pour reposer son esprit.

Monsieur l'abbé vous entame une histoire

Qu'il ne croit point et qu'il veut faire croire.

On l'interrompt par un propos du jour

Qu'un autre conte interrompt à son tour:

Des froids bons mots, des équivoques fades,

Des quolibets et des turlupinades,

Un rire faux, que l'on prend pour gaieté,

Font le brillant de cette société.

C'est donc ainsi, troupe absurde et frivole,

Que nous usons de ce temps qui s'envole!

C'est donc ainsi que nous perdons des jours

Longs pour les sots, pour qui pense si courts!

Mais que ferai-je? où fuir loin de moi-même?

Il faut du monde; on le condamne, on l'aime.

Oliver Goldsmith, qui vint à Paris vers ce temps-là, parle de Voltaire

avec admiration. Selon lui, personne n'était capable de rivaliser

avec ce charmant, profond et lumineux esprit. Il le met en scène avec

Diderot[44] et Fontenelle. Voltaire laissa d'abord ses deux amis

s'escrimer gaiement. Fontenelle, quoique presque centenaire, mit

bientôt Diderot en déroute. Voltaire souriait et semblait dire: Vous

n'avez raison ni l'un ni l'autre, mais je ne veux pas avoir raison sur

vous. Tout à coup la verve l'entraîne, le voilà parti sans le vouloir,

et Oliver Goldsmith, quand il raconte cette soirée, est tout émerveillé

encore d'avoir ouï Voltaire, trois heures durant, sans qu'il cessât une

minute d'être éloquent de toutes les éloquences: tour à tour railleur,

attendri, imprévu, savant, hardi.

Ce fut l'année où Voltaire vit venir à lui ce poëte limousin qui a

rimé des tragédies, conté des contes moraux et écrit des mémoires

«pour servir à l'instruction de ses enfants.» Marmontel était un peu

bonhomme, un peu poëte, un peu pédant; total: un esprit à mi-jour.

Voltaire n'avait pas deviné juste en lui ouvrant ses bras, ou plutôt

il avait compris que c'était là un bon capitaine pour ses batailles

littéraires et philosophiques. En effet, quoique Marmontel fût

lourdement armé, il ne s'escrimait pas dans les luttes voltairiennnes

sans quelque bravoure. Il ne craignait pas, lui aussi, de signer des

livres qui devaient être brûlés par la main du bourreau. Voltaire le

reconnut pour son fils. A la première entrevue, il lui ouvre les bras

et lui dit: «S'il vous faut de l'argent, parlez; je ne veux pas que

vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Marmontel prit Voltaire au

mot. Comme les temps sont changés, l'auteur de _Zaïre_ conseilla au

Limousin de rimer une tragédie pour faire fortune; mais il ne se crut

pas quitte en donnant ce conseil. «Peu de jours après, dit Marmontel

dans ses Mémoires, Voltaire, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon

chapeau d'écus. Quelques ennemis de Voltaire auraient voulu que pour

cela je me fusse brouillé avec lui.»

Si Voltaire n'ouvrait pas sa bourse aux jeunes poëtes, on disait qu'il

était avare; mais en revanche, on ne lui pardonnait pas de faire du

bien, quelle que fût sa bonne grâce à le faire. Marmontel daigna lui

pardonner. Il ne tomba jamais dans cette ingratitude qui était, il y

a cent ans comme aujourd'hui, l'indépendance du cœur. Toutefois s'il

parle de lui dans ses Mémoires, c'est plutôt la vérité qui le domine

que la reconnaissance.

Cependant, comme Crébillon le tragique était mieux fêté que Voltaire le

tragique, celui-ci paria de refaire toutes les pièces de l'autre en six

semaines. Voltaire triompha-t-il dans cette lutte? pourrait-on croire

qu'il n'eût pas d'autre but en écrivant _Oreste_, _Sémiramis_ et _Rome

sauvée_[45]? Le beau dessein! Écrire trois tragédies pour donner tort

à Fréron et à Louis XV, pour se donner tort à soi-même!

Le roi de Prusse et la duchesse du Maine le vengeaient des injustices

de la cour de France et de la république des lettres. Le roi de Prusse

lui écrivait: «Je vous respecte comme mon maître en éloquence. Je vous

aime comme un ami vertueux.» Il était fêté à Sceaux comme un prince du

sang. Lui qui frappait monnaie ou plutôt qui frappait des médailles

en écrivant des petits vers plus durables que le bronze, il a laissé

ceux-ci sur son séjour à la cour de la duchesse du Maine:

J'ai la chambre de Saint-Aulaire

Sans en avoir les agréments;

Peut-être à quatre-vingt-dix ans

J'aurai le cœur de sa bergère:

Il faut tout attendre du temps.

A Versailles, il en coûta cher à la poésie de Voltaire. C'est Voltaire

courtisan qui a écrit ce ballet de la _Princesse de Navarre_ que

Moncrif eût fait meilleur. C'est Voltaire courtisan qui rima--et

quelles rimes!--la _Bataille de Fontenoy_, cette poétique bataille où

le poëte avait eu le tort de ne pas aller pour faire bravement son

métier d'historiographe de France[46]. C'est Voltaire courtisan qui,

parodiant le poëme de Métastase, écrivait ce _Temple de la Gloire_

qui est le temple de la Folie, où le roi Louis XV est métamorphosé en

Trajan et où les Romains de Versailles lui chantent à tue-tête qu'il

est né pour la gloire et pour l'amour.

Ce fut après la représentation du _Temple de la Gloire_ que Voltaire

voulut être le familier du roi comme il avait été le familier des

princes. Quand Louis XV passa dans la haie des courtisans, le poëte le

voulut arrêter au passage par cette apostrophe hyperbolique: «Trajan

est-il content?» Le roi, un homme d'esprit qui n'aimait pas les gens

d'esprit, Voltaire moins que les autres, passa sans répondre en se

drapant dans sa dignité.

Le gentilhomme Voltaire se trouva trop gentilhomme comme cela. Il se

promit de redevenir libre[47]. Oui, quand il s'aperçut que plus il

s'approchait du roi, plus il s'éloignait de soi-même, il comprit qu'en

se donnant à la cour de Versailles il perdait sa royauté à Paris.

L'opinion publique lui avait donné la couronne de l'esprit humain; un

pas de plus dans les petits appartements, et madame de Pompadour jetait

cette couronne aux pieds de Louis XV.

Si Louis XV eût compris la royauté, au lieu de faire de Voltaire un

gentilhomme ordinaire de sa chambre, un historiographe en prose et

en vers, il lui eût donné un ministère,--le ministère de l'abbé de

Bernis;--et la France n'aurait pas subi la guerre humiliante de Sept

ans.

Ce fut un beau jour que celui où Voltaire, gentilhomme du roi, se

retrouva Voltaire, gentilhomme de l'humanité. Il s'était imaginé

qu'en abdiquant sa personnalité si glorieuse pour s'enfermer dans la

nuée des courtisans, il désespérait ses ennemis littéraires,--presque

toute la littérature, parce qu'il n'avait guère que des ennemis dans

cette province de son royaume;--il s'était imaginé qu'en assistant

au petit lever du roi, et en passant de là dans la ruelle de madame

de Pompadour, il deviendrait peu à peu le dispensateur des faveurs

littéraires, et qu'il donnerait à Louis XV la vraie maîtresse des rois:

l'humanité. Mais Louis XV n'aimait pas Voltaire, dont on lui parlait

trop. Madame de Pompadour, jalouse de Voltaire par pressentiment, ne

donnait qu'à sa main droite le pouvoir qui tombait de sa main gauche.

Le ministre d'Argenson, que le poëte croyait dominer parce qu'il devait

être pour lui la voix plus ou moins sévère de l'histoire, jugeait

un peu Voltaire à la Saint-Simon. Par exemple, Voltaire lui demanda

une place à l'Académie des sciences et une place à l'Académie des

inscriptions, non pas pour la gloire d'être un peu plus académicien,

mais pour étendre son pouvoir dans la république des lettres.

D'Argenson, qui s'était souvent nourri des idées de Voltaire, mais

qui avait peur de son ambition, le renvoya d'un air dégagé au temple

du goût. «Pour l'Académie des sciences, lui dit le ministre, attendez

que Fontenelle soit mort.--Il n'a que cent ans, s'écria Voltaire, j'en

ai cinquante, je serai mort avant lui.--L'Académie des sciences, passe

encore, dit d'Argenson; mais pourquoi seriez-vous de l'Académie des

inscriptions?--Pourquoi? dit Voltaire en relevant la tête avec orgueil,

parce que j'écrirai mon nom sur tous les monuments de mon siècle.»

Le roi Voltaire · 第 97 / 187 题