MADEMOISELLE QUINZE ANS.

Je ne veux pas m'égarer plus longtemps dans les _juvenilia_ du roi

Voltaire. Par exemple, j'ai oublié de conter son aventure avec la

Duclos, qu'il chansonna cavalièrement. Quand mademoiselle Gaussin lui

rappela Adrienne Lecouvreur, il voulut retrouver en elle sa tragédienne

et sa maîtresse; mais déjà la marquise du Chastelet l'enchaînait à sa

ceinture, qui n'était pourtant pas la ceinture de Vénus. Mademoiselle

Gaussin emporta dans les coulisses le dernier rêve amoureux de Voltaire

devenu sage. Mademoiselle Clairon, qui le caressa beaucoup, fut bien

plutôt pour lui la muse que la femme. Il joua la tragédie avec elle,

mais ne joua pas au jeu de l'amour.

Est-ce bien la peine d'indiquer que Voltaire fut en galanterie à

Londres avec quelques ladies et quelques filles perdues? Il fut surtout

amoureux de Laura Harley, une Desdémone de boutique qui avait pour mari

milord Othello. Voltaire lui écrivit des vers anglais:

Voulez-vous de vos yeux connaître le pouvoir,

Regardez donc les miens, qui ne font que vous voir.

Je traduis mal. Sans doute, Voltaire traduisit mieux en français Laura

Harley, car le mari se fâcha tout haut: il y eut scandale, presque

prise de corps, peut-être un duel à la boxe.

Voltaire a supprimé de ses œuvres les premiers vers de son conte du

_Cadenas_. Il les a supprimés, parce que c'était une des pages les plus

vives de l'histoire de ses vingt ans. Quelle était cette belle vertu si

bien murée? On a cité plusieurs grands noms que je ne veux pas répéter

ici, non pas pour la dame, mais pour le mari.

J'ai dit que la jeunesse de Voltaire avait fini avec madame du

Chastelet. Mais toute belle saison a son été de la Saint-Martin.

Voltaire secoua aux Délices et à Fernex les parfums attiédis, mais doux

encore, du regain des passions. Collini rappelle qu'à Colmar Voltaire

avait une cuisinière--le temps des duchesses était passé--fort belle

et fort réjouie, qui lui donnait des distractions. Voltaire ne buvait

que quand elle lui versait à boire, comme si elle dût laisser tomber

avec le vin son air de jeunesse et son sourire de vingt ans. Collini

n'osa pas questionner Voltaire, mais il demanda vingt fois à Babette

pourquoi elle venait si souvent dans le cabinet du philosophe. «C'est

pour apprendre à lire,» répondait la cuisinière. Et puis elle riait de

son beau rire, et s'en allait en se moquant de Collini.

A Fernex, on a accusé Voltaire d'avoir été l'amant de sa nièce. On a

voulu à toute force en trouver la preuve dans Voltaire lui-même: «Chez

nous autres remués de barbares, on peut épouser sa nièce, moyennant

la taxe ordinaire, qui va, je crois, jusqu'à quarante mille petits

écus, en comptant les menus frais. J'ai toujours entendu dire qu'il

n'en avait coûté que quatre-vingt mille francs à M. de Marmontel. J'en

connais qui ont couché avec leurs nièces à meilleur marché.» Et plus

loin on applique à Voltaire et à sa nièce ces mots de Collini: «Je me

souviens toujours du poëte qui couchait avec sa servante. Il disait que

c'était une licence poétique.»

Madame Denis n'était pas embéguinée dans sa vertu. Quand le marquis

Ximenès venait aux Délices, elle lui disait nettement que ce n'était

pas assez d'admirer l'oncle tout le jour, qu'il fallait aimer la nièce

toute la nuit. On peut inscrire à son compte plus d'une aventure avec

les Ximenès de passage; mais que vouliez-vous que madame Denis fît

de Voltaire, et que vouliez-vous que Voltaire fît de madame Denis?

Ils étaient trop vieux tous les deux, et tous les deux cherchaient à

rejoindre le couchant de l'aurore.

Quand Voltaire eut quatre-vingts ans, une aube amoureuse vint encore

dorer son front. Une dame de Genève s'était jetée à ses genoux avec

enthousiasme. Elle était jeune par la beauté, elle était belle par la

jeunesse. Il voulut la relever: elle tomba dans ses bras. Pendant une

seconde, il eut vingt ans. Mais une seconde après il se réveilla de ce

dernier rêve. «J'ai cent ans!» dit-il à la jeune femme[34].

Quelquefois un peu de verdure

Rit sous les glaçons de nos champs;

Elle console la nature,

Mais elle sèche en peu de temps.

Un oiseau peut se faire entendre

Après la saison des beaux jours,

Mais sa voix n'a plus rien de tendre,

Il ne chante plus ses amours.

Je veux dans mes derniers adieux,

Disait Tibulle à son amante,

Attacher mes yeux sur tes yeux,

Te presser de ma main mourante.

Mais quand on sent qu'on va passer,

Quand l'âme fuit avec la vie,

A-t-on des yeux pour voir Délie,

Et des mains pour la caresser?

Voltaire aima jusqu'au dernier jour la compagnie des femmes; c'était

un philosophe qui n'aurait pu vivre avec des philosophes. Sa cousine,

madame de Florian, était venue habiter Fernex; elle avait une jeune

sœur, mademoiselle de Saussure, qui riait toujours. Voltaire l'appelait

mademoiselle _Quinze ans_. Elle n'était pas si jeune que cela, mais

elle n'était pas majeure. C'était pour lui comme un bouquet de jeunesse

qui parfumait son cabinet de travail; car elle venait à toute heure

«pêcher aux romans». Oh! la jeunesse, le beau poëme de la vie qui

chante en nous jusqu'au dernier jour! On vit pour être jeune, et on ne

consent à vieillir qu'en se retournant vers sa jeunesse.

Mademoiselle _Quinze ans_ ne riait pas trop de voir Voltaire

métamorphosé en Anacréon par ses magies. Elle le couronnait de roses

cueillies par elle, et ne s'offensait pas de sentir des lèvres de

quatre-vingts ans chercher ses dix-huit ans dans sa belle chevelure qui

sentait la forêt.

Voici comment Grimm conte cette histoire romanesque, qui fut tout un

jour la gazette de Paris: «Il a couru d'étranges bruits sur la conduite

du seigneur patriarche pendant le mois dernier. On assurait qu'il avait

eu plusieurs faiblesses à la suite des efforts qu'il avait faits pour

faire sa cour à une jolie demoiselle de Genève, qui venait le voir

travailler dans son cabinet; et que madame Denis avait jugé nécessaire

de rompre ces tête-à-tête après le troisième évanouissement survenu au

seigneur patriarche. Le fait est que Voltaire a eu quelques faiblesses

dans le courant de décembre; que la nouvelle madame de Florian,

Genevoise, a une parente, mademoiselle de Saussure, qui venait de temps

en temps à Fernex. Cette mademoiselle de Saussure passe pour une

petite personne fort éveillée; elle amusait quelquefois M. de Voltaire

dans son cabinet; mais quelle apparence qu'elle ait voulu attenter à la

chasteté d'un Joseph de quatre-vingts ans?»

Aux esprits sévères qui s'étonnent de voir l'historien s'attarder

dans ces Décamérons du roi Voltaire, dans ces demi-jours voluptueux,

sous ces ramées baignées d'ombre et de lumière, où le merle railleur

alterne par son sifflement avec la strophe vibrante du rossignol, dans

ces palais de papier peint où Adrienne Lecouvreur confond les colères

de Phèdre avec ses colères à elle-même, dans ce château enchanté

où l'Amour se console de vieillir dans les bras de la science, je

répondrai que c'est par la passion qu'on voit le mieux les hommes. La

sagesse de Salomon n'a-t-elle pas dit que celui-là qui connaissait la

femme aimée connaissait celui qu'elle aimait? C'est à la femme qu'il

faut arracher le mot de l'énigme. _Dis-moi qui tu aimes, je te dirai

qui tu es._ C'est en traversant le jeune homme qu'on voit le grand

homme. Le cœur donne le secret de l'esprit. Le poëme de la jeunesse

d'Homère ne nous expliquerait-il pas mieux que tous les commentateurs

l'Iliade d'Andromaque et d'Hélène? Quel beau livre perdu: la _Jeunesse

d'Homère_!

Le roi Voltaire · 第 83 / 187 题