Philis, qu'est devenu ce temps
Où, dans un fiacre promenée,
Sans laquais, sans ajustements,
De tes grâces seules ornée,
Contente d'un mauvais soupé,
Que tu changeais en ambroisie,
Tu te livrais, dans ta folie,
A l'amant heureux et trompé
Qui t'avait consacré sa vie?
Le ciel ne te donnait alors,
Pour tout rang et pour tous trésors,
Que les agréments de ton âge:
Deux beaux seins que le tendre Amour
De ses mains arrondit un jour;
Un cœur simple, un esprit volage;
Un flanc, j'y pense encor, Philis,
Sur qui j'ai vu briller des lis
Jaloux de ceux de ton visage.
Avec tant d'attraits précieux,
Hélas! qui n'eût été friponne?
Tu le fus, qu'Amour me pardonne,
Tu sais que je t'en aimais mieux.
Ah! madame! que votre vie,
D'honneur aujourd'hui si remplie,
Diffère de ces doux instants!
Ce large suisse à cheveux blancs,
Qui ment sans cesse à votre porte,
Philis, est l'image du Temps:
On dirait qu'il chasse l'escorte
Des Amours, des Jeux et des Ris;
Sous vos magnifiques lambris
Ces enfants tremblent de paraître.
Hélas! je les ai vus jadis
Entrer chez toi par la fenêtre,
Et se jouer dans ton taudis[29].
Non, madame, tous ces tapis
Qu'a tissus la Savonnerie,
Ceux que les Persans ont ourdis,
Et toute votre orfévrerie,
Et ces plats si chers que Germain
A gravés de sa main divine,
Et ces cabinets où Martin
A surpassé l'art de la Chine,
Vos vases japonais et blancs,
Toutes ces fragiles merveilles,
Ces deux lustres de diamants
Qui pendent à vos deux oreilles;
Ces riches carcans, ces colliers
Et cette pompe enchanteresse
Ne valent pas un des baisers
Que tu donnais dans ta jeunesse.
A cette épître elle répondit par ces quatre vers:
Quand Hébé, la blonde déesse
Qui verse à boire aux amoureux,
Met au tombeau notre jeunesse,
L'Amour ne descend plus des cieux.
Elle écrivait l'épitaphe de son cœur; Voltaire consola le sien en
chantant:
Fertur et abducta Lyrnesside tristis Achilles,
Æmonia curas attenuâsse lyra.
Le poëte ne revit plus qu'une fois mademoiselle de Livry; ce fut peu de
jours avant sa mort: il se fit poudrer, il prit trois ou quatre tasses
de café, il monta en carrosse et donna l'ordre au cocher du marquis de
Villette de le conduire à l'hôtel de Gouvernet.
Cette fois les portes s'ouvrirent à deux battants: la marquise avait
été prévenue; d'ailleurs, elle pouvait le recevoir sans conséquence:
elle était veuve et elle avait plus de quatre-vingts ans.
Voltaire, tout essoufflé, lui prit la main et la baisa: «Voilà tout
ce que nous pouvons faire aujourd'hui, marquise,» dit-il en hochant
la tête. Elle n'en pouvait revenir de le voir si cassé et si vieux.
«Ah! mon ami Voltaire, lui dit-elle avec un sourire mélancolique,
qu'avons-nous fait de nos vingt ans? Ce jeune fou et cette jeune
folle qui s'aimaient si gaiement rue Cloche-Perce ou rue Saint-André
des Arts, ce n'est plus vous, ce n'est plus moi.--C'est vrai, dit
Voltaire, on meurt tous les vingt ans, on meurt tous les jours jusqu'à
l'heure suprême où le corps n'est plus qu'un linceul qui recouvre des
os. Bien heureux ceux qui ont vécu! Là-dessus, marquise, vous n'avez
point à vous plaindre, ni moi non plus.--Moi, grâce à Dieu! ma vie a
été un roman facile à lire; mais la vôtre, quelle lutte éloquente et
désespérée! Vous avez repris la guerre des Titans.--Oui, oui, j'ai
déchaîné Prométhée: j'en ai encore les mains toutes sanglantes. C'est
égal, maintenant que j'ai tracé mon sillon d'angoisses, j'ai oublié
le labeur et les larmes pour ne plus me souvenir que des roses qui
ont fleuri sous mes pieds. Ah! Philis, quelle fraîcheur printanière
sur tes joues de vingt ans! Je n'ai jamais cultivé de pêches à
Ferney sans en baiser une tous les ans en ton honneur. Ah! madame,
les vanités du monde vous ont-elles jamais redonné ces belles heures
filées d'amour et de temps perdu que nous dépensions il y a plus d'un
demi-siècle?--Hélas! dit la marquise, je donnerais bien mon hôtel,
mes fermes de Beauce et de Bretagne, mes diamants et mes carrosses,
avec mon suisse par-dessus le marché, pour vivre encore une heure de
notre belle vie.--Et moi, dit Voltaire en s'animant, je donnerais mes
tragédies et mon poëme épique, mes histoires et mes contes, toute ma
gloire passée, tous mes droits à la postérité, avec mon fauteuil à
l'Académie par-dessus le marché, pour vous prendre encore un seul des
baisers du bon temps.»
Trouvèrent-ils un dernier baiser sur leurs lèvres mortes?
La marquise était devenue dévote. Un prêtre qui vivait à sa table, et
qui l'endormait le soir avec des oraisons, vint brusquement se jeter
entre les vieux amoureux.
Quand Voltaire fut parti, ce prêtre épouvanta la marquise en lui disant
qu'elle venait d'accueillir l'Antechrist dans sa maison. Elle voulut
faire pénitence pour ce retour vers des joies condamnées. Elle avait
toujours gardé le portrait de Voltaire; le lendemain un grand laquais
porta ce portrait à madame de Villette, avec un billet où madame
de Gouvernet priait Voltaire d'offrir à sa nièce «cette figure trop
longtemps aimée». Madame de Gouvernet voulait cacher ses craintes de
l'Antechrist sous un air de bonne grâce[30].
Le 30 mai 1778, M. de Voltaire rendit son âme à Dieu, et le lendemain
mademoiselle de Livry, marquise de Gouvernet, s'en alla chez les
morts. On peut dire qu'ils ont fait le voyage ensemble. Pendant que
la dépouille du philosophe frappait vainement à toutes les portes des
églises, la maîtresse de Voltaire était enterrée en grande pompe à
Saint-Germain des Prés.
Se sont-ils revus là-haut?