C'est une comédie. La scène se passe à Paris, rue Cloche-Perce,--Paris,
une ville du temps passé qui n'existe plus aujourd'hui.--Il y a en
scène un peintre et un poëte. Le peintre est un grand portraitiste,
il se nomme Largillière; le poëte est un grand prosateur, il se nomme
Voltaire. Le peintre fait le portrait du poëte; Voltaire pose mal, mais
il conte si bien, que le peintre déclare qu'on n'a jamais mieux posé.
Que conte Voltaire? L'histoire de la célèbre représentation d'_Œdipe_.
«Eh bien! vous avez eu là une belle idée! s'écrie Largillière. Comment,
quand toute une salle est émue jusqu'aux larmes et jusqu'à la terreur,
quand le plus beau monde de Versailles et de Paris est là, qui dans son
admiration voudrait presser dans ses bras l'auteur d'un chef-d'œuvre,
voilà que M. de Voltaire, ne prenant pas son triomphe au sérieux,
s'avise d'entrer en scène comme un enfant gâté du public et de porter
la queue du grand prêtre tout en riant aux éclats de la scène la plus
tragique d'_Œdipe_!--Croyez-moi, monsieur Largillière, ç'a été là le
seul trait de génie de ma pièce.--Alors faites des comédies.--J'ai
commencé la comédie du dix-huitième siècle et je la finirai, si les
trois Parques me le permettent.--Je m'en rapporte à vous. Il y a deux
manières de comprendre le génie: avoir une foi sérieuse ou ne croire
à rien. Vous rappelez-vous la fable où le statuaire tremble devant le
dieu qu'il vient de faire?--Oui, mon cher. Moi, je fais des dieux, mais
je m'en moque.--Posez donc mieux, monsieur de Voltaire. Pour moi, je
fais des hommes et je ne m'en moque pas. Il est vrai que jusqu'ici je
n'ai jamais peint que des hommes de génie, y compris Ninon de Lenclos.»
Voltaire se récria: «Moi, un homme de génie! Pourquoi? Est-ce pour la
rime? J'ai un bien mauvais dictionnaire de rimes. Est-ce pour l'idée?
Je n'ai pas encore pensé. Un faiseur de tragédies n'est qu'un maître
mosaïste qui a l'art de placer à propos des urnes, des lampes, des
poignards, des songes, des imprécations et des monologues. Non, non.
Tant que je ferai des tragédies, je ne prendrai au sérieux ni l'auteur
ni la pièce. Pourquoi Platon bannissait-il les poëtes de sa République?
C'est que les poëtes sont des espèces de fous à idées fixes qui, se
vouant à un seul but, sont incapables d'atteindre aux autres. Dieu
nous a créés avec mille facultés diverses qu'il est de notre devoir
de mettre en œuvre. L'homme parfait est celui qui est tout à la fois
poëte, amoureux, homme d'État, savant, mondain; en un mot, sachant
tous les chemins de la vie. L'homme de génie est l'homme universel;
l'homme à idée fixe est une bête de génie. Aussi, madame de La Sablière
avait-elle raison de dire en parlant de La Fontaine, de ses chiens et
de ses chats: «J'ai laissé toutes mes bêtes à la maison.»--Eh bien!
moi, je ne crois pas à l'universalité, dit Largillière: celui qui veut
arriver à tout n'arrive à rien. Moi aussi, quand j'avais vingt ans,
je voulais devenir un peintre d'histoire, un portraitiste, un peintre
de genre. J'ai eu peur de devenir un peintre d'enseignes.--Que de
peintres d'enseignes dans la littérature! s'écria Voltaire.--Je me suis
contenté, continua Largillière, de faire des parodies de la figure
humaine.--Il fallait bien que la France eût son Van Dyck.--Ce qui me
charme aujourd'hui en faisant le portrait de M. de Voltaire, c'est que
je peins un homme qui sera et non un homme qui a été; car jusqu'ici je
n'ai peint que des rides, comme si le génie ne comptait qu'avec les
années.--Nous réformerons cela. Ah! si je m'appelais Zeuxis, Van Dyck
ou Largillière, j'aimerais mieux peindre une belle fille qu'un homme de
génie.--Les belles filles ne posent jamais; comme les oiseaux d'avril
elles battent des ailes et s'envolent.--Tout justement en voilà une.»
Ici la scène se complique d'un troisième personnage. Une jeune fille
belle comme la Jeunesse et jeune comme la Beauté s'était montrée au
seuil de la porte. «Monsieur de Voltaire? murmura-t-elle d'une voix
timide.--C'est moi,» répondit Voltaire en se levant comme un point
d'admiration. La jeune fille regarda Largillière et dit d'une voix plus
émue: «Je désire parler à monsieur de Voltaire.--Je ne m'y oppose pas,»
dit sournoisement le peintre émerveillé de cette vision, à ce point
qu'il défigura presque son portrait d'un coup de pinceau irréfléchi.
Mais Voltaire lui-même va vous dire ce roman, comme il l'a dit à la
marquise de Boufflers à peu près en ce style:
«J'avais vingt-quatre ans, j'étais déjà célèbre; j'avais oublié
Pimpette avec les comédiennes du théâtre et les comédiennes du monde.
Je ne croyais ni à Dieu ni au diable, je soupais à fond tous les jours
de ma vie sans m'inquiéter si le soleil se lèverait le lendemain.
J'étais plongé comme un pourceau dans le bourbier philosophique de mon
parrain, l'abbé de Châteauneuf. Ninon de Lenclos, en me léguant sa
bibliothèque, ne m'avait légué que de mauvais livres: c'étaient mes
articles de foi.
Un jour que je posais pour Largillière, une jeune fille se présente
devant moi. Elle était si belle, que je me levai devant elle sans
trouver un mot. Par exemple, elle était vêtue pour l'amour de Dieu: une
robe de belle étoffe à ramages, mais fanée depuis longtemps. La pauvre
fille ne savait que me dire, moi je ne savais que lui répondre. Je la
priai de s'asseoir; elle voulut rester debout. «Monsieur de Voltaire,
je venais à vous...» Elle était pâle et défaillante; je la pris dans
mes bras et l'appuyai sur mon cœur. Elle s'éloigna de moi sans se
courroucer. «Monsieur de Voltaire, je me destine au théâtre, c'est ma
dernière ressource, car je n'ai plus ni père ni mère; mais avant de
débuter il faut que je prenne des leçons. Vous connaissez mademoiselle
Lecouvreur?--Mademoiselle Lecouvreur, comme toutes les grandes
comédiennes, n'a pris de leçons que de son cœur. Pourtant, si vous
voulez, je vous conduirai chez elle. Mais que vous apprendra-t-elle?
elle vous apprendra à dire comme elle dit avec sa passion, et non avec
la vôtre. Avez-vous aimé?»
Largillière leva la séance.--La jeune fille rougit et sembla
interdite. Je pris mon plus doux sourire et me rapprochai d'elle.
«Croyez-moi, mademoiselle, c'est à moi de vous donner des leçons. La
préface du théâtre, c'est l'amour.» Je lui saisis la main et la portai
à mes lèvres avec une tendresse un peu brusque. «Vous allez voir,» lui
dis-je en prenant un air déclamatoire. Je m'éloignai de quelques pas,
et je revins vers elle en lui disant d'un air passionné des vers de
tragédie. Elle prit plaisir au jeu; d'ailleurs la pauvre fille n'avait
pas le temps de faire la rebelle; elle n'avait pas soupé la veille et
elle portait toute sa fortune sur son dos. Elle avait vendu peu à peu
jusqu'à ses hardes, croyant qu'il y a un Dieu pour les orphelins. Elle
s'était présentée à la Comédie-Française pour demander à débuter. Un
méchant comédien qui me savait l'oracle du lieu eut l'idée d'envoyer
vers moi cette pauvre fille. Que vous dirai-je, madame la marquise?
elle eut beau s'en défendre, il fallut bien qu'elle prît avec moi
une première leçon de déclamation; leçon éloquente, car c'était mon
cœur qui la donnait. «Comment vous nommez-vous? lui demandai-je après
lui avoir montré comment on parle d'amour.--Mademoiselle Aurore de
Livry.--Un beau nom qui sera redit de bouche en bouche, comme celui de
mademoiselle Lecouvreur. Où demeurez-vous?--Rue Saint-André des Arts,
où ma mère est morte, et où je dois plus de quatre-vingts écus. Aussi
Dieu sait toutes les insultes qu'il me faut subir faute d'argent.--Je
ne vous en donnerai pas, lui dis-je, par une bonne raison: c'est que
si je vous en donne, vous aurez pour moi de la reconnaissance et vous
n'aurez pas d'amour; mais ma maison est à vous, restez-y; je vous
conduirai à la Comédie; après la comédie, nous irons souper follement
en belle compagnie; après souper, nous nous aimerons jusqu'au matin. Le
jour venu, j'écrirai sur vos genoux quelques vers de tragédie, quelques
rimes galantes, jusqu'à l'heure où les oisifs viendront nous prendre
pour déjeuner et pour courir Paris, bras dessus bras dessous, ou en
carrosse.»
Tout autre à ma place fût allé à son secrétaire et eût compté
quatre-vingts écus pour les offrir à mademoiselle de Livry: il n'eût
recueilli là que de la reconnaissance, une fleur morte, sans parfum.
Mademoiselle de Livry me considéra tout de suite comme un amant et non
comme un bienfaiteur. Ce ne fut pas sans prières, sans combat et sans
larmes. Ah! qu'elle était belle dans sa défense, avec ses cheveux
épars, ses yeux si doux, ses joues tour à tour blanches et rouges!
Elle m'a avoué depuis que c'était sa vertu seule qui luttait contre
moi comme par instinct de la résistance, car elle m'aimait avant de me
voir. Comme César, je n'avais eu qu'à me montrer pour être vainqueur.
Passez-moi cette jactance d'empereur romain, vous savez que je n'en
abuse pas.
Vous connaissez ma vie, je ne vous raconterai pas mot à mot toutes
les phases ni toutes les phrases de ce charmant amour. J'avais jeté
avec dédain le manteau des philosophes, je ne voyais plus la sagesse
humaine que sous la figure de mademoiselle de Livry. Quels gais
soupers! Cet air de mélancolie qu'elle avait à notre première entrevue,
elle ne l'avait plus que çà et là, quand je lui laissais le temps de
réfléchir; sa passion avait d'ailleurs tous les caractères: tour à tour
sereine comme un beau ciel ou emportée comme une cavale enivrée par la
course, tour à tour folle et bruyante, pensive et attendrie. La rue
Cloche-Perce était pour moi le paradis. Dans ce temps-là je croyais au
paradis: je ne crois plus qu'au paradis perdu.
Ce bonheur-là dura bien six semaines; je n'ai pas compté; je vivais
comme dans un rêve; quand le réveil est venu, je n'ai pas voulu me
souvenir. Heureusement que j'ai retrouvé une folie, quand j'ai perdu
celle-là.
Si vous pouviez voir mon portrait peint alors par Largillière, vous
verriez le portrait d'un homme heureux, ou plutôt d'un amant, car les
joies de l'amour ne donnent pas cet air de sérénité et de béatitude
qu'on voit aux élus du bonheur. Je me rappelle toujours comment
Largillière a peint ce portrait; il venait le matin, toujours trop
matin, car il nous trouvait couchés. Elle sautait dans la ruelle et
lui disait de sa voix fraîche: «Monsieur Largillière, jetez-moi mes
pantoufles.» Il lui passait ses mules roses pendant que je courais à
ma robe de chambre et à mes peignes. Je posais et je n'y avais pas
d'ennui, car à tout instant elle venait se pencher au-dessus de mon
fauteuil. Et puis la séance était interrompue par un déjeuner frugal
et spirituel, des fruits et du café. Largillière m'aurait bien donné
son talent pour ma maîtresse. Il voulait la peindre aussi, pour que son
portrait fût accroché en face du mien. Mais l'Amour ne donne jamais
le temps à un peintre de peindre les deux amants: le portrait de l'un
n'est pas fini que déjà l'autre n'est plus là.
Mademoiselle de Livry emporta mon portrait à peine achevé dans sa
chambre de la rue Saint-André des Arts, car j'avais fini par payer
ce qui était dû. Vous connaissez le dénoûment: Génonville, mon cher
Génonville, était touché de cet amour inattendu qui promettait de ne
finir qu'avec nous; Génonville venait assidûment déjeuner avec nous. Il
nous disait qu'on n'avait jamais si bien marié l'esprit et la beauté.
Il n'y a sorte d'épithalames qu'il n'ait chantés en notre honneur,
jusqu'au jour où il me laissa la liberté de lui chanter un épithalame
à lui-même, car il m'enleva ma maîtresse[27].
Je dois dire que j'avais eu le tort de me laisser marquer par la
petite vérole et que je ne portais pas alors le masque de l'Amour. Je
me rappelle que ce fut en pleurant que j'écrivis ces vers, n'osant
encore montrer ma figure:
Mais, ciel! quel souvenir vient ici me surprendre!
Cette aimable beauté qui m'a donné sa foi,
Qui m'a juré toujours une amitié si tendre,
Daignera-t-elle encor jeter les yeux sur moi?
Hélas! en descendant sur le sombre rivage,
Dans mon cœur expirant je portais son image;
Son amour, ses vertus, ses grâces, ses appas,
Les plaisirs que cent fois j'ai goûtés dans ses bras,
A ces derniers moments flattaient encor mon âme;
Je brûlais, en mourant, d'une immortelle flamme;
Grands dieux! me faudra-t-il regretter le trépas!
N'ayez jamais la petite vérole. Les cruels! ils m'ont dit: _Nous
partons en avant pour aller à la Comédie_. Et ils ne sont pas revenus.
Mon meilleur ami! ma plus chère passion! J'étais furieux et je
voulais tirer l'épée; mais la perfide m'écrivit pour me demander ses
pantoufles,--tout son bien!--Je me mis à rire; mais je croyais rire
encore que j'avais les yeux baignés de larmes, car dans sa lettre
elle me disait des choses si tendres, si folles, si cruelles et si
charmantes! Par exemple, je me rappelle ceci: _Ah! mon cher amoureux!
je vous adorerai jusqu'à la mort, car un autre, c'est vous encore!
Figurez-vous que je suis morte, et faites mon épitaphe: Ci-gît qui
a bien aimé son amant!--Si M. de Génonville m'a enlevée, c'est que
nous avons pensé tous les deux que, si je restais plus longtemps avec
vous, vous ne feriez jamais plus rien. Je vous laisse aux neuf Muses.
Adieu!_--Ah! ce n'étaient pas les neuf Muses qu'il me fallait, c'était
la dixième. J'ai couru après la fugitive, décidé à tout; ne pouvant la
retrouver, je me suis enfermé chez moi avec mon désespoir. J'ai fini
par me retrouver moi-même.»
Ainsi parla Voltaire, ainsi dut parler Voltaire à la marquise de
Boufflers.
Mais ceci n'est pas la fin de l'histoire. Que devint mademoiselle
Aurore de Livry? Génonville ne la captiva pas bien longtemps; elle
avait la passion de la comédie, elle aimait les enlèvements. Un mauvais
comédien, bâtard de Baron, l'enleva à Génonville et la conduisit en
Angleterre dans une troupe recueillie un peu partout. Cette troupe de
hasard débarqua dans un café ayant pour enseigne l'_Écu de France_.
Après six semaines d'attente, les comédiens et les comédiennes
montrèrent enfin leur talent et leurs figures sur un méchant théâtre
de la Cité. Mademoiselle de Livry, qui jouait mal les rôles de la
Lecouvreur, fut seule applaudie; mais elle ne put sauver la troupe du
naufrage: elle demeura au cabaret pour répondre de la dette de ses
compagnons. Comme elle était belle et charmante, l'hôtelier ne voulut
point se venger sur elle de tous les mauvais tours que lui avaient
joués ces comédiens sans feu ni lieu, sans foi ni loi. Loin de lui
faire des reproches, il lui dit qu'elle pouvait demeurer dans son café,
sans s'inquiéter de sa nourriture ni de son logement. Il était trop
heureux d'avoir une si belle fille pour enseigne. Les belles filles
sont comme les hirondelles: elles portent bonheur à la maison.
Le café était partagé en deux salles bien distinctes: d'un côté,
la bière, la pipe et les gens de rien; de l'autre côté, le café,
la tabatière et les gens de bonne compagnie, tous Français pour la
plupart. Mademoiselle de Livry ne se montrait ni d'un côté ni de
l'autre. Elle vivait avec beaucoup de réserve dans une chambre en haut,
attendant la fortune. Çà et là cependant elle traversait le café avec
la légèreté d'une fée, au retour de la promenade ou de la messe, «car
elle avait toutes les faiblesses, même celle du confessionnal.»
L'hôtelier, quand elle passait ainsi avec tant de grâce adorable,
ne manquait pas de dire à ses habitués qu'il avait sous son toit la
perle des belles filles. Parmi ses habitués se trouvait d'aventure le
marquis de Gouvernet, qui jusque-là avait dépensé ses revenus pour les
fleurs rares. On a parlé de sa fureur pour les tulipes; celle qu'il
appelait _Madame de Parabère_ avait coûté mille pistoles. Ce maître fou
serait allé au Pérou pour y cueillir une rose bleue. Dès qu'il vit
mademoiselle de Livry, il sembla oublier sa passion pour les fleurs.
Cependant la première fois qu'il essaya de lui parler, ce fut avec un
bouquet qui lui avait bien coûté cinquante écus. Elle prit le bouquet
malgré elle, comme si le diable eût conduit sa main. Le marquis demanda
à monter chez elle, elle lui refusa sa porte tout net; il insista,
elle résista; il n'était pas homme à abandonner le siége, lui qui
avait montré tant de vaillance et tant d'acharnement pour les plus
belles tulipes de Harlem. «Je veux aller chez elle, dit-il un matin
à l'hôtelier.--Cela ne se peut pas, dit cet homme, qui connaissait
la fierté et la vertu de mademoiselle de Livry (il y a de la vertu
partout).--Il faut bien que cela se puisse, dit le marquis. Qu'on
m'apporte chez elle mon chocolat et mes gazettes.»
L'hôtelier n'osa point répliquer. Le marquis monta l'escalier de l'air
d'un homme qui ne s'arrêtera pas en chemin; l'hôtelier le suivit avec
une tasse de chocolat, la _Gazette de Hollande_, l'_Année littéraire_
et le _Mercure de France_. La clef était sur la porte, le marquis
ouvrit et entra gaiement, comme si c'était la chose du monde la plus
simple. «Eh! mon Dieu! s'écria mademoiselle de Livry, qui entre ainsi
chez moi avec tant de fracas?--C'est un homme, dit le marquis. Il n'y a
pas de quoi vous recommander à Dieu.»
Et s'adressant à l'hôtelier: «Eh bien! mettez donc tout cela sur
la table, car j'ai faim. Madame, asseyez-vous, car vous voyez que
je m'assieds moi-même.--Monsieur, dit mademoiselle de Livry, vous
devriez être debout et vous en aller, car je ne reçois pas la visite
d'un inconnu.--Mais je suis très-connu: on m'appelle le marquis de
Gouvernet, j'ai couru le monde, je ne suis pas méchant, je n'ai
jamais coupé la tête qu'à des roses ou à des tulipes, et encore ai-je
souffert chaque fois que cela m'est arrivé. Aimez-vous les tulipes,
mademoiselle? Mais il s'agit bien de tulipes quand le chocolat est
servi! Prenez-vous du chocolat avec moi ou sans moi? Comme vous
voudrez.--Cet homme m'assassine,» dit mademoiselle de Livry en
regardant l'hôtelier. Elle finit par prendre son parti et par s'asseoir
elle-même. «Voulez-vous me lire les gazettes? poursuivit le marquis,
ou plutôt voulez-vous travailler en tapisserie avec vos mains de
fée?--Mademoiselle, dit tout bas à la comédienne l'hôtelier d'un air
respectueux, c'est un original; mais ne vous offensez pas, car c'est
un excellent homme: il a donné cent guinées à ma fille le jour de son
mariage.»
Cependant le marquis de Gouvernet avait ouvert son journal et avait bu
quelques gorgées de chocolat, sans plus de façon que s'il se fût trouvé
chez lui. Mademoiselle de Livry se remit à sa tapisserie. «Parlons
rondement, dit le marquis; vous êtes pauvre.--Puisque je n'ai besoin de
rien, dit mademoiselle de Livry, c'est que je ne suis pas pauvre.--Ce
sont là des phrases: je sais bien qu'on ne mange pas l'argent, comme
l'a prouvé le roi Midas; mais, toutefois, sans argent on peut mourir
de faim.--Ce n'est jamais par là que je mourrai.--Ne soyez pas si
fière, mademoiselle; je sais votre vertu, je vois votre beauté, j'ai le
droit de vous parler franc. Eh bien! ce brave hôtelier a beau faire,
vous manquez de tout, et, par dignité, il vous arrive souvent de vous
dérober un repas.--C'est par ordre du médecin, dit mademoiselle de
Livry en rougissant.--Que le diable vous emporte! murmura le marquis
de Gouvernet en essuyant deux larmes. Ne voyez-vous pas que je pleure
comme un enfant? Écoutez, j'ai de quoi nourrir cinquante belles filles
comme vous; voulez-vous que je vous donne ma clef? vous ferez la
charité vous-même.»
Mademoiselle de Livry repoussa hautement cette proposition. Toutefois,
elle ne voulait pas tenir le siége jusqu'à la famine; elle signa un
traité d'alliance. «Je vous épouse, lui dit le marquis à la troisième
entrevue.--C'est une folie, dit-elle avec attendrissement.--Tant
mieux, reprit-il, c'est que je suis encore dans l'âge de faire des
folies.--Oui, mais je vous empêcherai bien de faire celle-là; un homme
de votre condition ne peut pas épouser une fille sans dot.--Vous avez
raison. Mais vous aurez une dot, car j'ai pris tout à l'heure deux
billets de loterie sur l'État; vous allez en choisir un.--Je veux bien,
ne fût-ce que pour faire des papillotes.»
Le billet de loterie gagna vingt mille livres sterling. Voilà un beau
sujet de comédie! Mais cette comédie, Voltaire l'a commencée[28].
Mademoiselle de Livry eut une dot et devint marquise de Gouvernet.
Le bruit de cette aventure se répandit à Paris et à Versailles, dans
les salons et dans les coulisses; les princesses de la cour et celles
du théâtre ne tarissaient pas sur ce roman. Voltaire écoutait en
silence, toujours triste quand il songeait qu'en perdant mademoiselle
de Livry il avait perdu sa jeunesse elle-même. Il se consolait un peu
dans l'espérance de la revoir. «Elle n'a pu m'oublier, se disait-il;
dès que ses beaux yeux s'arrêteront sur moi, elle me tendra la main, et
je me jetterai dans ses bras.» Elle s'installa avec beaucoup de tapage
rue Saint-Dominique, où M. de Gouvernet avait un hôtel fastueux, mais
surtout un jardin des _Mille et une Nuits_. Aussi la marquise fut-elle
surnommée la sultane des Fleurs dès son retour à Paris.
La _Henriade_ venait d'être imprimée. Voltaire lui en envoya un
exemplaire sur papier de Hollande, avec un bout de billet où il lui
rappelait que tous les vers amoureux répandus autour de Gabrielle, il
les avait écrits sous son inspiration et sur ses genoux. La marquise,
qui prenait au sérieux son titre d'épouse, ne répondit pas. Peut-être
lut-elle les vers amoureux de la _Henriade_: il y avait de quoi perdre
à jamais Voltaire dans son esprit romanesque.
Je ne saurais peindre la fureur de Voltaire. Il fut un peu désarmé en
apprenant par madame de Fontaine-Martel que la marquise de Gouvernet
avait dégagé son portrait, car elle l'avait mis en gage chez Gersaint,
au pont Notre-Dame, à son départ pour Londres.
Voltaire reprit courage dans son ancienne passion et alla bravement
à l'hôtel de Gouvernet. «Votre nom? lui demanda un suisse arrogant,
taillé en Hercule et tout frappé en or.--Monsieur de Voltaire.--Eh
bien, que monsieur s'inscrive, et demain je lui donnerai une réponse;
car le nom de _monsieur de Voltaire_, qui n'est pas connu ici, ne se
trouve pas sur la liste de madame la marquise.»
Ce que c'est que la gloire! Voltaire, en ce temps-là, était reçu à bras
ouverts dans les meilleures maisons; il était le commensal des ducs
et des princes; aussi l'arrogance du suisse de madame la marquise de
Gouvernet ne l'humilia pas et le fit mourir de rire. Rentré chez lui,
comme il était encore en belle humeur, il prit un chiffon de papier et
il écrivit au courant de la plume cette adorable épître à la marquise: