II.

Dès son point de départ dans la vie, Voltaire est l'homme universel;

c'est l'homme nature, c'est l'homme raison, c'est l'homme poésie, c'est

l'homme humanité. Il est armé de l'esprit français, mais il parlera à

toutes les nations. Pour lui, il n'y a plus de Pyrénées, le Rhin n'a

pas deux rives ennemies, les Alpes ne sont plus des barrières, l'Océan

ne divise pas le monde. Pour prêcher la vérité, il se fera tour à tour

poëte, conteur, historien, philosophe, savant même, il acceptera une

charge de gentilhomme du roi, lui qui n'aime pas le roi; une place à

l'Académie, lui qui n'aime pas l'Académie; une clef de chambellan, lui

qui n'aime pas la cour,--quand ce n'est pas la cour de Voltaire,--pour

pouvoir parler plus haut. Voltaire-Érasme n'avait-il pas déjà fait

l'éloge de la sagesse, sous prétexte de faire l'éloge de la folie?

Voltaire a toujours vécu sur un volcan: à Paris, à Londres, à Berlin;

au château des Délices comme au château de Cirey, il eut un pied dans

le paradis, mais l'autre dans l'enfer. Il avait à peine posé sa tente

qu'une lave incendiaire le chassait plus loin. Le volcan, c'était

lui-même. Il a dit que le bonheur était quelque part, à la condition

qu'on n'allât jamais le trouver. Il a couru pendant toute sa jeunesse

sans pouvoir une seule fois jeter l'ancre sur les rivages aimés du

ciel. C'est qu'il avait un cœur insatiable; c'est qu'il lui fallait

tout à la fois la fortune, l'amour et la renommée. On a dit qu'il était

né peuple; on s'est trompé: il était né prince. Il voulait bien que sa

muse allât toute nue, mais il voulait que son amour habitât un palais,

et que sa fortune fût celle d'un roi.

Ce fut le despote du dix-huitième siècle. Il s'imposa dès la Régence

et ne disparut qu'aux premières rumeurs de la Révolution. Et encore

ne fut-il pas tout palpitant jusqu'au jour de Bonaparte? Durant les

soixante-dix années qu'il tint la plume, ne le voit-on pas à tous les

horizons? Je le rencontre à chaque pas, dans l'histoire de ce siècle

étrange, au théâtre, à l'Académie, à Sans-Souci où il est sacré par son

frère Frédéric II, à Versailles où il tente par madame de Pompadour

d'être un roi de France de la main gauche, à Fernex où il est le roi du

monde. Et où il n'est pas, son esprit est toujours. Demandez à Le Franc

de Pompignan, à Fréron, à d'Alembert, à toutes ses victimes, à tous ses

critiques, à tous ses enthousiastes. Demandez à l'_Encyclopédie_ qui

forgeait sur son enclume les pensées de Voltaire; demandez aux journaux

du temps: ne donnent-ils pas plus de nouvelles de Fernex où régnait

Voltaire, que de Versailles où Louis XV, un fantôme de roi, oubliait la

France?

Voltaire a joué grand jeu et beau jeu au jeu de la vie. Dès qu'il

échappe au collége, on le voit élever un autel au dieu Hasard. Il joue

au pharaon, il joue au biribi. Bientôt, Law au petit pied, il ouvre

une banque, rue de Longpont, pour jouer sur les grains[3]. Il joue sur

les vivres avec Pâris de Montmartel. Ce n'est pas assez, il prend à

pleines mains des billets de la loterie du contrôleur général; il gagne

le beau lot. Croyez-vous qu'il va imiter le sage d'Horace, acheter une

maison, y mettre des meubles, des tableaux, des livres et une femme, en

s'écriant: Et moi aussi j'ai bâti mon château périssable! Non; Voltaire

veut bâtir l'impossible. Il a joué sur tout: le voilà qui joue sur ses

œuvres. Il les imprime lui-même, à Paris, à Amsterdam, à Londres. A

Londres, il publie une édition de la _Henriade_ qui eût enrichi Homère.

O le beau temps pour les poëmes épiques! Il faut dire que l'édition de

Paris ne se vendit pas et lui coûta presque tout l'argent de l'édition

de Londres. Mais Voltaire est bien en peine! Il va créer comme par

magie des œuvres de toutes sortes, depuis l'auguste tragédie jusqu'aux

contes libertins, depuis les pages philosophiques jusqu'aux pages

romanesques,--et quelles seront les pages les plus philosophiques?--il

fera argent de tout. Sa boutique est ouverte à tous les coins du globe.

Édition par-ci, édition par-là. C'est l'histoire des eaux-fortes de

Rembrandt; chaque volume a vingt tirages avec des retouches. Lira bien

qui lira l'édition complète. Et comme il a l'art de soulever l'orage et

de faire gronder le tonnerre sur tous les enfants de son génie! Il se

moque de tout, à commencer par Dieu, à finir par lui-même, sans oublier

son lecteur, qui payera les vitres cassées. Mais peut-on payer assez

cher tout cet esprit et toute cette raison?

Avec cet argent du jeu, Voltaire jouera encore, Voltaire jouera

toujours; mais il n'oubliera pas de faire des rentes à ses flatteurs.

Il prêtera même de l'argent, mais au denier dix. Le jeu, toujours le

jeu. Et puis il choisira son monde, afin de dire aux plus grands noms:

«J'ai plus d'esprit que vous, mais j'ai plus d'argent que vous.» Il

prête à Villars, il prête à d'Ostaing, il prête à Guise, il prête à

Guesbriant, il prête à Brezé, il prête à Bouillon. J'allais oublier le

duc de Wurtemberg; j'allais oublier Richelieu, qui fut son héros et son

débiteur.

Mais je veux dire cette histoire mot à mot, non pas comme il la dirait

lui-même, mais d'après lui-même, en essayant de le retrouver là où il

s'est démasqué: dans ses lettres, ces autres confessions[4].

Je n'ai pas le secret de laisser mon cœur à la porte quand mon esprit

entre dans l'histoire. D'après les sculptures antiques, l'histoire

était une figure impassible, qui aurait eu honte de ses enthousiasmes

et de ses larmes. C'était la Minerve de Sicyone. Je ne suis pas de

marbre: je subis les passions que je peins.

Écrire l'histoire du roi Voltaire, c'est écrire l'histoire du triomphe

de l'esprit humain, à ce point suprême où finit le monde ancien, et où

commence le monde nouveau. C'est écrire notre histoire à nous tous qui

sommes du dix-neuvième siècle, car les grands hommes d'il y a cent ans

sont nos contemporains[5].

Je ne dirai pas comme le grand orateur: «Écoutez un homme qui va

vous instruire de ce qu'il n'a jamais appris.» Je sais l'histoire de

Voltaire comme celle du dix-huitième siècle, dont il est le roi, parce

que je ne l'ai pas apprise pour l'écrire. Si je l'écris aujourd'hui,

c'est pour dire la vérité sur une époque travestie par les faiseurs

de Mémoires qui jugeaient les événements de trop près, et par les

historiens de bibliothèque qui jugent les événements de trop loin.

Entre ces deux points de vue, il y a la lumière.

La renommée ne permet guère aux peintres de nous donner le portrait

des poëtes avant que les ravages du temps aient passé sur leur figure.

La peinture nous représente Homère vieux, aveugle et mendiant; depuis

Homère jusqu'à Milton, parmi les têtes épiques, en voyons-nous une

seule dans la saveur de la jeunesse et dans la grâce de l'amour? Tous

les poëtes nous apparaissent couronnés de lauriers et de cyprès. Les

cheveux blancs sont vénérables, mais les cheveux blonds sont plus

doux au cœur; la vieillesse est noble et grave, mais la jeunesse est

si belle en ses folies! Comme a dit un moraliste contemporain, on

ne connaît bien un homme d'autrefois que quand on possède au moins

deux portraits. En pensant à Voltaire, la première image qui s'anime

en notre mémoire est celle d'un poëte de quatre-vingts ans, affublé

d'une perruque, armé d'un sourire diabolique et d'un regard flamboyant

encore. C'est que le Voltaire des peintres et des sculpteurs était

_le vieillard cacochyme chargé de quatre-vingts hivers_. Voltaire à

vingt ans vaut-il donc moins que Voltaire à quatre-vingts? il n'est

pas couvert de gloire, mais il a déjà le génie! Pour moi, mon plaisir

a été bien vif quand, la première fois, j'ai découvert un portrait

de Voltaire à vingt ans. Quelle grâce déjà savante! Quel esprit déjà

moqueur! Ce front renferme un monde, mais cette bouche, avant de

parler, a encore tant de baisers pour les Pimpettes! Que ces cheveux de

l'insouciant amoureux de mademoiselle de Livry sont plus doux à voir

que ce front qui sera tout à l'heure dépouillé par le génie!

Ne trouvez pas mauvais que j'essaye à mon tour de peindre Voltaire

dans sa jeunesse, toujours orageuse, souvent romanesque. Ne criez pas

au roman, c'est le roman de la vérité. Ceux qui connaissent le mieux

leur Voltaire ne le connaissent pas jeune. Pour toute notre génération,

Voltaire n'est que le patriarche de Fernex, jetant à pleines mains les

colères de la raison en révolte.

Le roi Voltaire · 第 52 / 187 题