Voltaire sortit de la Bastille pour monter sur le trône de Louis XIV.
Il avait vingt et un ans[1]. C'était la majorité de l'esprit humain.
Si Michel Ange était là et qu'on lui dît d'élever un monument à la
gloire du dix-huitième siècle, il commencerait par sculpter en plein
marbre et à grands traits deux figures olympiennes qui lui serviraient
de cariatides, Louis XIV et Bonaparte.--Je dis Bonaparte, parce que
Napoléon tout entier appartient au dix-neuvième siècle.--En effet,
cette époque toute vivante est entre ces deux hommes. Le grand
architecte tournerait la figure de Louis XIV vers le passé, soleil
couchant, et la figure de Bonaparte vers l'avenir, soleil levant. Le
grand roi résume toute la gloire de la France entière, dont il est le
plus éclatant symbole. Bonaparte porte l'idée de l'avenir: le peuple
fait roi, c'est Napoléon.
Fénelon poserait la première pierre du monument de la raison, Mirabeau
planterait le drapeau sur le fronton, Voltaire monterait sur le
piédestal du chœur; car, entre Louis XIV et Bonaparte, entre Fénelon
et Mirabeau, il y a le roi Voltaire. Des bas-reliefs gigantesques
raconteraient dans leurs versets de marbre la grande épopée de la
révolution, cette iliade qui a eu son Lamartine. On saluerait deux
statues au portail: Jean-Jacques armé du _Contrat social_, Diderot armé
de l'_Encyclopédie_.
Une fresque légère peinte par van der Meulen représenterait la bataille
de Fontenoy. Une fresque tumultueuse, palpitante, effroyable, peinte
par Michel Ange, raconterait toutes les grandeurs et tous les crimes de
la révolution, ce tome soixante et onze des Œuvres de Voltaire.
Des peintures plus légères montreraient la cour de Versailles tour à
tour inclinée devant la veuve de Scarron ou devant madame de Pompadour.
Ici, on verrait les fêtes romaines du Palais-Royal conduites par le
régent ivre; là, les fêtes arcadiennes de Trianon poétisées par la
reine Marie-Antoinette. Elle aussi, elle croyait vivre dans l'Arcadie!
C'était l'Arcadie à deux pas de la guillotine.
Si j'ai osé évoquer l'ombre de Michel Ange, c'est que le dix-huitième
siècle fut un grand siècle, le siècle français par excellence; c'est
que pour peindre ces grandes figures et ces grandes actions, j'ai pensé
à ce fier et vaillant pinceau, honneur éternel de la chapelle Sixtine;
c'est que, dans cette histoire d'un âge éloquent qui a enfanté le monde
nouveau, il y a plus d'une page qui sera lue à haute voix à l'heure du
jugement dernier.
Je saluerai en passant Louis XIV, prédécesseur de Voltaire.
Au nom de Louis XIV se rattachent désormais les gloires et les
désastres, les magnificences et les misères, les grandeurs et les
décadences d'un règne qui s'étend sur deux siècles. Richelieu avait
ébranlé la noblesse avec la hache: Louis XIV fit mieux; il eut le
secret de la ruiner en l'avilissant. Les grands seigneurs devinrent les
premiers serviteurs de sa maison. Au sein d'une domesticité dont la
pompe des titres dissimulait plus ou moins l'humiliation, s'éteignirent
les dernières étincelles de la Fronde; ces rois féodaux, naguère si
fiers et si jaloux de leur indépendance, n'avaient plus désormais
qu'une passion, mais absolue: plaire au maître.
S'il asservissait les consciences, s'il comprimait la liberté de
penser, Louis XIV élevait du moins à l'idée fixe de son règne des
monuments qui défient la postérité de lui refuser le nom de grand. A
la gloire militaire il bâtissait l'hôtel des Invalides. Ce dôme qui
a la forme du monde et que la main de la victoire a doré, ces cours
peuplées de héros sans gloire, ces avenues plantées d'arbres, ces
salles immenses où se déploie un sentiment d'humanité, cette belle
grille et ces fossés armés de canons, cette façade grandiose où Jules
Hardouin Mansard a écrit l'histoire architecturale du temps, tout
cela annonce une conception vraiment digne d'un monarque politique et
guerrier. A la défense nationale, à la puissance maritime de la France
telle que l'avaient créée nos hardis corsaires Duguay-Trouin et Jean
Bart, Louis XIV érige un monument d'un autre genre: Dunkerque. Au
commerce, que le génie de Colbert avait tiré des ténèbres de l'enfance,
il consacre le canal du Midi, trait d'union magnifique entre l'Océan et
la Méditerranée. Enfin à lui-même, c'est-à-dire à la monarchie absolue,
il élève un temple: Versailles. On a dit que les Français n'avaient
pas de poëme épique, mais Louis XIV en a écrit un qui lui a survécu
et qui survivra à sa race: Versailles, poëme de pierre et de marbre
où chantent les arbres et les eaux, songe d'or du passé, panthéon
merveilleux où revit tout ce qui fut la France. Le peuple de 1793 l'a
si bien compris, qu'il n'a pas mutilé les chefs-d'œuvre de Versailles.
Comme Fabius à Tarente, comme Scipion à Carthage, il a laissé les dieux
debout[2].
Comme poëte épique, Louis XIV est resté plus grand que Voltaire. Et
pourtant, dans la _Henriade_, Voltaire avait pour lui Henri IV, ce
grand roi, tandis que Louis XIV dans Versailles n'était que le roi d'un
grand règne.
Louis XIV avait parachevé la royauté de Charlemagne, de saint Louis, de
Louis XI et de Henri IV: il devait la perdre. Elle lui survécut, mais
comme le jour survit au coucher du soleil. Sa grande figure couronne
magnifiquement le dix-septième siècle. Après Louis XIV commence le
monde nouveau. Les grands rois historiques sont ceux qui terminent un
ordre de choses, comme les grandes montagnes célèbres sont celles qui
servent de limites aux États.
A certains jours pourtant, Louis XIV regarde vers l'avenir. Changez le
principe, et la France de la révolution apparaît en germe dans l'œuvre
du grand roi. La centralisation, les armées permanentes, l'unité du
territoire, s'annoncent dans cette grande machine du despotisme qui
fonctionna sous la main d'un seul homme. A cette parole de maître:
«L'État, c'est moi!» la révolution devait répondre: «L'État, c'est tout
le monde.»
Louis XIV a placé la royauté sur les hauteurs du despotisme, dont la
France devait la précipiter un demi-siècle plus tard. Les hommes du
commencement du dix-huitième siècle n'ont pas vu cela, quand ils ont
maudit la pensée de son règne. Pour nous, qui voyons de plus loin,
Louis XIV n'est pas un obstacle, c'est le roi d'un passé qui s'en va et
qu'il devait entraîner dans sa tombe; car le moment était venu où les
peuples allaient se partager les dépouilles de la royauté. Louis XIV
eut cette double fortune d'outrer la grandeur du souverain pouvoir et
d'en exagérer le néant.
La fin du règne de Louis XIV a toute la grandeur épique, mais aussi
toute la majestueuse tristesse du soleil couchant. C'est le soir d'un
jour éclatant qui annonce l'orage pour le lendemain. Dans ce ciel
doré par le rayonnement de la gloire, le vieux roi disparaissait
lentement à l'horizon, seul, taciturne et pensif. Avec lui s'éteignait
la lumière d'un siècle; avec lui la monarchie s'ensevelissait dans
l'ombre. L'océan politique était calme à la surface; mais deux points
noirs s'étaient déjà formés dans un coin du ciel. Pour les penseurs,
ces augures de l'histoire, il y avait là deux nuages qui renfermaient
la foudre et la tempête: la philosophie du dix-huitième siècle et la
révolution française. Ne reconnaissez-vous pas la figure de Voltaire
dans leurs silhouettes fantastiques?
Le roi est mort, vive le roi! Mais où est le roi?
Je l'ai dit: le roi est à la Bastille. Il s'appelle François-Marie
Arouet. Tout à l'heure il sera reconnu sous le nom de Voltaire. C'est
l'esprit humain qui va lui donner sa couronne.