--Madame, aujourd’hui l’on ne pendrait pas un ministre, comme jadis,

pour un _oui_ ou un _non_; un Châteaubriand ne torturerait guère

Françoise de Foix, et nous ne portons plus au côté une longue épée

prête à venger l’injure. Or, dans un siècle où la civilisation a fait

des progrès si rapides, où l’on nous apprend la moindre science en

vingt-quatre leçons, tout a dû suivre cet élan vers la perfection.

Nous ne pouvons donc plus parler la langue mâle, rude et grossière de

nos ancêtres. L’âge dans lequel on fabrique des tissus si fins, si

brillants, des meubles si élégants, des porcelaines si riches, devait

être l’âge des périphrases et des circonlocutions. Il faut donc essayer

de forger quelque mot nouveau pour remplacer la comique expression dont

s’est servi Molière; puisque, comme a dit un auteur contemporain, le

langage de ce grand homme est trop libre pour les dames qui trouvent

la gaze trop épaisse pour leurs vêtements. Maintenant les gens du

monde n’ignorent pas plus que les savants le goût inné des Grecs pour

les mystères. Cette poétique nation avait su empreindre de teintes

fabuleuses les antiques traditions de son histoire. A la voix de ses

rapsodes, tout ensemble poètes et romanciers, les rois devenaient des

dieux, et leurs aventures galantes se transformaient en d’immortelles

allégories. Selon M. Chompré, licencié en droit, auteur classique du

_Dictionnaire de Mythologie_, le Labyrinthe était «un enclos planté

de bois et orné de bâtiments disposés de telle façon que quand un

jeune homme y était entré une fois, il ne pouvait plus en trouver la

sortie.» Çà et là quelques bocages fleuris s’offraient à sa vue, mais

au milieu d’une multitude d’allées qui se croisaient dans tous les sens

et présentaient toujours à l’œil une route uniforme; parmi les ronces,

les rochers et les épines, le patient avait à combattre un animal

nommé le Minotaure. Or, madame, si vous voulez me faire l’honneur de

vous souvenir que le Minotaure était, de toutes les bêtes cornues,

celle que la mythologie nous signale comme la plus dangereuse; que,

pour se soustraire aux ravages qu’il faisait, les Athéniens s’étaient

abonnés à lui livrer, bon an, mal an, cinquante vierges; vous ne

partagerez pas l’erreur de ce bon M. Chompré, qui ne voit là qu’un

jardin anglais; et vous reconnaîtrez dans cette fable ingénieuse une

allégorie délicate, ou, disons mieux, une image fidèle et terrible des

dangers du mariage. Les peintures récemment découvertes à Herculanum

ont achevé de prouver cette opinion. En effet, les savants avaient cru

long-temps, d’après quelques auteurs, que le minotaure était un animal

moitié homme, moitié taureau; mais la cinquième planche des anciennes

peintures d’Herculanum nous représente ce monstre allégorique avec le

corps entier d’un homme, à la réserve d’une tête de taureau; et, pour

enlever toute espèce de doute, il est abattu aux pieds de Thésée. Eh!

bien, madame, pourquoi ne demanderions-nous pas à la mythologie de

venir au secours de l’hypocrisie qui nous gagne et nous empêche de rire

comme riaient nos pères? Ainsi, lorsque dans le monde une jeune dame

n’a pas très-bien su étendre le voile sous lequel une femme honnête

couvre sa conduite, là où nos aïeux auraient rudement tout expliqué

par un seul mot, vous, comme une foule de belles dames à réticences,

vous vous contentez de dire:--«Ah! oui, elle est fort aimable,

mais...--Mais quoi?...--Mais elle est souvent bien _inconséquente_...»

J’ai long-temps cherché, madame, le sens de ce dernier mot et surtout

la figure de rhétorique par laquelle vous lui faisiez exprimer le

contraire de ce qu’il signifie; mes méditations ont été vaines.

Vert-Vert a donc, le dernier, prononcé le mot de nos ancêtres, et

encore s’est-il adressé, par malheur, à d’innocentes religieuses, dont

les infidélités n’atteignaient en rien l’honneur des hommes. Quand une

femme est inconséquente, le mari serait, selon moi, _minotaurisé_. Si

le minautorisé est un galant homme, s’il jouit d’une certaine estime,

et beaucoup de maris méritent réellement d’être plaints, alors, en

parlant de lui, vous dites encore d’une petite voix flûtée: «M. A...

est un homme bien estimable, sa femme est fort jolie, mais on prétend

qu’il n’est pas heureux dans son intérieur.» Ainsi, madame, l’homme

estimable malheureux dans son intérieur, l’homme qui a une femme

inconséquente, ou le mari minotaurisé, sont tout bonnement des maris à

la façon de Molière. Hé! bien, déesse du goût moderne, ces expressions

vous semblent-elles d’une transparence assez chaste?

--Ah! mon Dieu, dit-elle en souriant, si la chose reste, qu’importe

qu’elle soit exprimée en deux syllabes ou en cent?

Elle me salua par une petite révérence ironique et disparut, allant

sans doute rejoindre ces comtesses de préface et toutes ces créatures

métaphoriques si souvent employées par les romanciers à retrouver ou à

composer des manuscrits anciens.

Quant à vous, êtres moins nombreux et plus réels qui me lisez, si,

parmi vous, il est quelques gens qui fassent cause commune avec mon

champion conjugal, je vous avertis que vous ne deviendrez pas tout

d’un coup malheureux dans votre intérieur. Un homme arrive à cette

température conjugale par degrés et insensiblement. Beaucoup de maris

sont même restés malheureux dans leur intérieur, toute leur vie, sans

le savoir. Cette révolution domestique s’opère toujours d’après des

règles certaines; car les révolutions de la Lune de Miel sont aussi

sûres que les phases de la lune du ciel et s’appliquent à tous les

ménages! n’avons-nous pas prouvé que la nature morale a ses lois, comme

la nature physique?

Votre jeune femme ne prendra jamais, comme nous l’avons dit ailleurs,

un amant sans faire de sérieuses réflexions. Au moment où la Lune de

Miel décroît, vous avez plutôt développé chez elle le sentiment du

plaisir que vous ne l’avez satisfait; vous lui avez ouvert le livre de

vie, elle conçoit admirablement par le prosaïsme de votre facile amour

la poésie qui doit résulter de l’accord des âmes et des voluptés. Comme

un oiseau timide, épouvanté encore par le bruit d’une mousqueterie

qui a cessé, elle avance la tête hors du nid, regarde autour d’elle,

voit le monde; et, tenant le mot de la charade que vous avez jouée,

elle sent instinctivement le vide de votre passion languissante. Elle

devine que ce n’est plus qu’avec un amant qu’elle pourra reconquérir le

délicieux usage de son libre arbitre en amour.

Vous avez séché du bois vert pour un feu à venir.

Dans la situation où vous vous trouvez l’un et l’autre, il n’existe

pas de femme, même la plus vertueuse, qui ne se soit trouvée digne

d’une grande passion, qui ne l’ait rêvée, et qui ne croie être

très-inflammable; car il y a toujours de l’amour-propre à augmenter les

forces d’un ennemi vaincu.

--Si le métier d’honnête femme n’était que périlleux, passe encore...

me disait une vieille dame; mais il ennuie, et je n’ai jamais rencontré

de femme vertueuse qui ne pensât jouer en dupe.

Alors, et avant même qu’aucun amant ne se présente, une femme en

discute pour ainsi dire la légalité; elle subit un combat que se

livrent en elle les devoirs, les lois, la religion et les désirs

secrets d’une nature qui ne reçoit de frein que celui qu’elle s’impose.

Là commence pour vous un ordre de choses tout nouveau; là, se trouve

le premier avertissement que la nature, cette indulgente et bonne

mère, donne à toutes les créatures qui ont à courir quelque danger.

La nature a mis au cou du minotaure une sonnette, comme à la queue de

cet épouvantable serpent, l’effroi du voyageur. Alors se déclarent,

dans votre femme, ce que nous appellerons _les premiers symptômes_,

et malheur à qui n’a pas su les combattre! ceux qui en nous lisant

se souviendront de les avoir vus se manifestant jadis dans leur

intérieur, peuvent passer à la conclusion de cet ouvrage, ils y

trouveront des consolations.

Cette situation, dans laquelle un ménage reste plus ou moins

long-temps, sera le point de départ de notre ouvrage, comme elle est

le terme de nos observations générales. Un homme d’esprit doit savoir

reconnaître les mystérieux indices, les signes imperceptibles, et les

révélations involontaires qu’une femme laisse échapper alors; car la

Méditation suivante pourra tout au plus accuser les gros traits aux

néophytes de la science sublime du mariage.

MÉDITATION VIII.

DES PREMIERS SYMPTOMES.

Lorsque votre femme est dans la crise où nous l’avons laissée, vous

êtes, vous, en proie à une douce et entière sécurité. Vous avez tant

de fois vu le soleil que vous commencez à croire qu’il peut luire pour

tout le monde. Vous ne prêtez plus alors aux moindres actions de votre

femme cette attention que vous donnait le premier feu du tempérament.

Cette indolence empêche beaucoup de maris d’apercevoir les symptômes

par lesquels leurs femmes annoncent un premier orage: et cette

disposition d’esprit a fait minotauriser plus de maris que l’occasion,

les fiacres, les canapés et les appartements en ville. Ce sentiment

d’indifférence pour le danger est en quelque sorte produit et justifié

par le calme apparent qui vous entoure. La conspiration ourdie contre

vous par notre million de célibataires affamés semble être unanime

dans sa marche. Quoique tous ces damoiseaux soient ennemis les uns des

autres et que pas un d’eux ne se connaisse, une sorte d’instinct leur a

donné le mot d’ordre.

Deux personnes se marient-elles, les sbires du minotaure, jeunes et

vieux, ont tous ordinairement la politesse de laisser entièrement les

époux à eux-mêmes. Ils regardent un mari comme un ouvrier chargé de

dégrossir, polir, tailler à facettes et monter le diamant qui passera

de main en main, pour être un jour admiré à la ronde. Aussi, l’aspect

d’un jeune ménage fortement épris réjouit-il toujours ceux d’entre les

célibataires qu’on a nommés les Roués, ils se gardent bien de troubler

le travail dont doit profiter la société; ils savent aussi que les

grosses pluies durent peu; ils se tiennent alors à l’écart, en faisant

le guet, en épiant, avec une incroyable finesse, le moment où les deux

époux commenceront à se lasser du septième ciel.

Le tact avec lequel les célibataires découvrent le moment où la bise

vient à souffler dans un ménage ne peut être comparé qu’à cette

nonchalance à laquelle sont livrés les maris pour lesquels la Lune

Rousse se lève. Il y a, même en galanterie, une maturité qu’il faut

savoir attendre. Le grand homme est celui qui juge tout ce que peuvent

porter les circonstances. Ces gens de cinquante-deux ans, que nous

avons présentés comme si dangereux, comprennent très-bien, par exemple,

que tel homme qui s’offre à être l’amant d’une femme et qui est

fièrement rejeté, sera reçu à bras ouverts trois mois plus tard. Mais

il est vrai de dire qu’en général, les gens mariés mettent à trahir

leur froideur la même naïveté qu’à dénoncer leur amour.

Au temps où vous parcouriez avec madame les ravissantes campagnes

du septième ciel, et où, selon les caractères, on reste campé plus

ou moins long-temps, comme le prouve la Méditation précédente, vous

alliez peu ou point dans le monde. Heureux dans votre intérieur, si

vous sortiez, c’était pour faire, à la manière des amants, une partie

fine, courir au spectacle, à la campagne, etc. Du moment où vous

reparaissez, ensemble ou séparément, au sein de la société, que l’on

vous voit assidus l’un et l’autre aux bals, aux fêtes, à tous ces vains

amusements créés pour fuir le vide du cœur, les célibataires devinent

que votre femme y vient chercher des distractions; donc, son ménage,

son mari l’ennuient.

Là, le célibataire sait que la moitié du chemin est faite. Là,

vous êtes sur le point d’être minotaurisé, et votre femme tend à

devenir inconséquente: c’est-à-dire, au contraire, qu’elle sera

très-conséquente dans sa conduite, qu’elle la raisonnera avec une

profondeur étonnante, et que vous n’y verrez que du feu. Dès ce moment

elle ne manquera en apparence à aucun de ses devoirs, et recherchera

d’autant plus les couleurs de la vertu qu’elle en aura moins. Hélas!

disait Crébillon:

Doit-on donc hériter de ceux qu’on assassine!

Jamais vous ne l’aurez vue plus soigneuse à vous plaire. Elle cherchera

à vous dédommager de la secrète lésion qu’elle médite de faire à votre

bonheur conjugal, par de petites félicités qui vous font croire à la

perpétuité de son amour; de là vient le proverbe: Heureux comme un

sot. Mais selon les caractères des femmes, ou elles méprisent leurs

maris, par cela même qu’elles les trompent avec succès; ou elles les

haïssent, si elles sont contrariées par eux; ou elles tombent, à leur

égard, dans une indifférence pire mille fois que la haine.

En cette occurrence, le premier diagnostic chez la femme est une grande

excentricité. Une femme aime à se sauver d’elle-même, à fuir son

intérieur, mais sans cette avidité des époux complétement malheureux.

Elle s’habille avec beaucoup de soin, afin, dira-t-elle, de flatter

votre amour-propre en attirant tous les regards au milieu des fêtes et

des plaisirs.

Revenue au sein de ses ennuyeux pénates, vous la verrez parfois sombre

et pensive; puis tout à coup riant et s’égayant comme pour s’étourdir;

ou prenant l’air grave d’un Allemand qui marche au combat. De si

fréquentes variations annoncent toujours la terrible hésitation que

nous avons signalée.

Il y a des femmes qui lisent des romans pour se repaître de l’image

habilement présentée et toujours diversifiée d’un amour contrarié qui

triomphe, ou pour s’habituer, par la pensée, aux dangers d’une intrigue.

Elle professera la plus haute estime pour vous. Elle vous dira qu’elle

vous aime, comme on aime un frère; que cette amitié raisonnable est la

seule vraie, la seule durable, et que le mariage n’a pour but que de

l’établir entre deux époux.

Elle distinguera fort habilement qu’elle n’a que des devoirs à remplir,

et qu’elle peut prétendre à exercer des droits.

Elle voit avec une froideur que vous seul pouvez calculer tous les

détails du bonheur conjugal. Ce bonheur ne lui a peut-être jamais

beaucoup plu, et d’ailleurs, pour elle, il est toujours là; elle

le connaît, elle l’a analysé; et combien de légères mais terribles

preuves viennent alors prouver à un mari spirituel que cet être fragile

argumente et raisonne au lieu d’être emporté par la fougue de la

passion!...

LX.

Plus on juge, moins on aime.

* * * * *

De là jaillissent chez elle et ces plaisanteries dont vous riez le

premier, et ces réflexions qui vous surprennent par leur profondeur;

de là viennent ces changements soudains et ces caprices d’un esprit

qui flotte. Parfois elle devient tout à coup d’une extrême tendresse

comme par repentir de ses pensées et de ses projets; parfois elle

est maussade et indéchiffrable; enfin, elle accomplit le _varium et

mutabile fæmina_ que nous avons eu jusqu’ici la sottise d’attribuer à

leur constitution. Diderot, dans le désir d’expliquer ces variations

presque atmosphériques de la femme, est même allé jusqu’à les faire

provenir de ce qu’il nomme _la bête féroce_; mais vous n’observerez

jamais ces fréquentes anomalies chez une femme heureuse.

Ces symptômes, légers comme de la gaze, ressemblent à ces nuages qui

nuancent à peine l’azur du ciel et qu’on nomme des fleurs d’orage.

Bientôt les couleurs prennent des teintes plus fortes.

Au milieu de cette méditation solennelle, qui tend à mettre, selon

l’expression de madame de Staël, plus de poésie dans la vie, quelques

femmes, auxquelles des mères vertueuses par calcul, par devoir, par

sentiment ou par hypocrisie, ont inculqué des principes tenaces,

prennent les dévorantes idées dont elles sont assaillies pour des

suggestions du démon; et vous les voyez alors trottant régulièrement à

la messe, aux offices, aux vêpres même. Cette fausse dévotion commence

par de jolis livres de prières reliés avec luxe, à l’aide desquels ces

chères pécheresses s’efforcent en vain de remplir les devoirs imposés

par la religion et délaissés pour les plaisirs du mariage.

Ici posons un principe et gravez-le en lettres de feu dans votre

souvenir.

Lorsqu’une jeune femme reprend tout à coup des pratiques religieuses

autrefois abandonnées, ce nouveau système d’existence cache toujours un

motif d’une haute importance pour le bonheur du mari. Sur cent femmes

il en est au moins soixante-dix-neuf chez lesquelles ce retour vers

Dieu prouve qu’elles ont été inconséquentes ou qu’elles vont le devenir.

Mais un symptôme plus clair, plus décisif, que tout mari reconnaîtra,

sous peine d’être un sot, est celui-ci.

Au temps où vous étiez plongés l’un et l’autre dans les trompeuses

délices de la Lune de Miel, votre femme, en véritable amante, faisait

constamment votre volonté. Heureuse de pouvoir vous prouver une

bonne volonté que vous preniez, vous deux, pour de l’amour, elle

aurait désiré que vous lui eussiez commandé de marcher sur le bord

des gouttières, et, sur-le-champ, agile comme un écureuil, elle eût

parcouru les toits. En un mot, elle trouvait un plaisir ineffable à

vous sacrifier ce je qui la rendait un être différent de vous. Elle

s’était identifiée à votre nature, obéissant à ce vœu du cœur: _Una

caro_.

Toutes ces belles dispositions d’un jour se sont effacées

insensiblement. Blessée de rencontrer sa volonté anéantie, votre femme

essaiera maintenant de la reconquérir au moyen d’un système développé

graduellement et de jour en jour avec une croissante énergie.

C’est le système de la _Dignité de la Femme mariée_. Le premier effet

de ce système est d’apporter dans vos plaisirs une certaine réserve et

une certaine tiédeur de laquelle vous êtes le seul juge.

Selon le plus ou le moins d’emportement de votre passion sensuelle,

vous avez peut-être, pendant la Lune de Miel, deviné quelques-unes de

ces vingt-deux voluptés qui autrefois créèrent en Grèce vingt-deux

espèces de courtisanes adonnées particulièrement à la culture de

ces branches délicates d’un même art. Ignorante et naïve, curieuse

et pleine d’espérance, votre jeune femme aura pris quelques grades

dans cette science aussi rare qu’inconnue et que nous recommandons

singulièrement au futur auteur de la Physiologie du Plaisir.

Alors par une matinée d’hiver, et semblables à ces troupes d’oiseaux

qui craignent le froid de l’Occident, s’envolent d’un seul coup, d’une

même aile, la Fellatrice, fertile en coquetteries qui trompent le

désir pour en prolonger les brûlants accès; la Tractatrice, venant de

l’Orient parfumé où les plaisirs qui font rêver sont en honneur; la

Subagitatrice, fille de la grande Grèce; la Lémane, avec ses voluptés

douces et chatouilleuses; la Corinthienne, qui pourrait, au besoin,

les remplacer toutes; puis enfin, l’agaçante Phicidisseuse, aux dents

dévoratrices et lutines, dont l’émail semble intelligent. Une seule,

peut-être, vous est restée; mais un soir, la brillante et fougueuse

Propétide étend ses ailes blanches et s’enfuit, le front baissé, vous

montrant pour la dernière fois, comme l’ange qui disparaît aux yeux

d’Abraham, dans le tableau de Rembrandt, les ravissants trésors qu’elle

ignore elle-même, et qu’il n’était donné qu’à vous de contempler d’un

œil enivré, de flatter d’une main caressante.

Sevré de toutes ces nuances de plaisir, de tous ces caprices d’âme,

de ces flèches de l’Amour, vous êtes réduit à la plus vulgaire des

façons d’aimer, à cette primitive et innocente allure de l’hyménée,

pacifique hommage que rendait le naïf Adam à notre mère commune, et qui

suggéra sans doute au Serpent l’idée de la déniaiser. Mais un symptôme

si complet n’est pas fréquent. La plupart des ménages sont trop bons

chrétiens pour suivre les usages de la Grèce païenne. Aussi avons-nous

rangé parmi les _derniers symptômes_ l’apparition dans la paisible

couche nuptiale de ces voluptés effrontées qui, la plupart du temps,

sont filles d’une illégitime passion. En temps et lieu, nous traiterons

plus amplement ce diagnostic enchanteur: ici, peut-être, se réduit-il à

une nonchalance et même à une répugnance conjugale que vous êtes seul

en état d’apprécier.

En même temps qu’elle ennoblit ainsi par sa dignité les fins du

mariage, votre femme prétend qu’elle doit avoir son opinion et vous

la vôtre. «En se mariant, dira-t-elle, une femme ne fait pas vœu

d’abdiquer sa raison. Les femmes sont-elles donc réellement esclaves?

Les lois humaines ont pu enchaîner le corps, mais la pensée!... ah!

Dieu l’a placée trop près de lui pour que les tyrans pussent y porter

les mains.»

Ces idées procèdent nécessairement ou d’une instruction trop libérale

que vous lui aurez laissé prendre, ou de réflexions que vous lui

aurez permis de faire. Une Méditation tout entière a été consacrée à

_l’instruction en ménage_.

Puis votre femme commence à dire: «Ma chambre, mon lit, mon

appartement.» A beaucoup de vos questions, elle répondra:--«Mais,

mon ami, cela ne vous regarde pas!» Ou:--«Les hommes ont leur part

dans la direction d’une maison, et les femmes ont la leur.» Ou bien,

ridiculisant les hommes qui se mêlent du ménage, elle prétendra que

«les hommes n’entendent rien à certaines choses.»

Le nombre des choses auxquelles vous n’entendez rien augmentera tous

les jours.

Un beau matin vous verrez, dans votre petite église, deux autels là

où vous n’en cultiviez qu’un seul. L’autel de votre femme et le vôtre

seront devenus distincts, et cette distinction ira croissant, toujours

en vertu du système de la dignité de la femme.

Viendront alors les idées suivantes, que l’on vous inculquera, malgré

vous, par la vertu d’une _force vive_, fort ancienne et peu connue. La

force de la vapeur, celle des chevaux, des hommes ou de l’eau sont de

bonnes inventions; mais la nature a pourvu la femme d’une force morale

à laquelle ces dernières ne sont pas comparables: nous la nommerons

_force de la crécelle_. Cette puissance consiste dans une perpétuité de

son, dans un retour si exact des mêmes paroles, dans une rotation si

complète des mêmes idées, qu’à force de les entendre vous les admettrez

pour être délivré de la discussion. Ainsi, la puissance de la crécelle

vous prouvera:

Que vous êtes bien heureux d’avoir une femme d’un tel mérite;

Qu’on vous a fait trop d’honneur en vous épousant;

Que souvent les femmes voient plus juste que les hommes;

Que vous devriez prendre en tout l’avis de votre femme, et presque

toujours le suivre;

Que vous devez _respecter_ la mère de vos enfants, l’honorer, avoir

confiance en elle;

Que la meilleure manière de n’être pas trompé est de s’en remettre

à la délicatesse d’une femme, parce que, suivant certaines vieilles

idées que nous avons eu la faiblesse de laisser s’accréditer, il est

impossible à un homme d’empêcher sa femme de le minotauriser;

Qu’une femme légitime est la meilleure amie d’un homme;

Qu’une femme est maîtresse chez elle, et reine dans son salon, etc.

Ceux qui, à ces conquêtes de la dignité de la femme sur le pouvoir

de l’homme, veulent opposer une ferme résistance, tombent dans la

catégorie des prédestinés.

D’abord, s’élèvent des querelles qui, aux yeux de leurs femmes, leur

donnent un air de tyrannie. La tyrannie d’un mari est toujours une

terrible excuse à l’inconséquence d’une femme. Puis, dans ces légères

discussions, elles savent prouver à leurs familles, aux nôtres, à tout

le monde, à nous-mêmes, que nous avons tort. Si, pour obtenir la paix,

ou par amour, vous reconnaissez les droits prétendus de la femme, vous

laissez à la vôtre un avantage dont elle profitera éternellement. Un

mari, comme un gouvernement, ne doit jamais avouer de faute. Là, votre

pouvoir serait débordé par le système occulte de la dignité féminine;

là, tout serait perdu; dès ce moment elle marcherait de concession en

concession jusqu’à vous chasser de _son_ lit.

La femme étant fine, spirituelle, malicieuse, ayant tout le temps de

penser à une ironie, elle vous tournerait en ridicule pendant le choc

momentané de vos opinions. Le jour où elle vous aura ridiculisé verra

la fin de votre bonheur. Votre pouvoir expirera. Une femme qui a ri de

son mari ne peut plus l’aimer. Un homme doit être, pour la femme qui

aime, un être plein de force, de grandeur, et toujours imposant. Une

famille ne saurait exister sans le despotisme. Nations pensez-y!

Aussi, la conduite difficile qu’un homme doit tenir en présence

d’événements si graves, cette haute politique du mariage est-elle

précisément l’objet des Seconde et Troisième Parties de notre livre.

Ce bréviaire du machiavélisme marital vous apprendra la manière de

vous grandir dans cet esprit léger, dans cette âme de dentelle, disait

Napoléon. Vous saurez comment un homme peut montrer une âme d’acier,

peut accepter cette petite guerre domestique, et ne jamais céder

l’empire de la volonté sans compromettre son bonheur. En effet, si vous

abdiquiez, votre femme vous mésestimerait par cela seul qu’elle vous

trouverait sans vigueur; vous ne seriez plus un _homme_ pour elle. Mais

nous ne sommes pas encore arrivé au moment de développer les théories

et les principes par lesquels un mari pourra concilier l’élégance des

manières avec l’acerbité des mesures; qu’il nous suffise pour le moment

de deviner l’importance de l’avenir, et poursuivons.

A cette époque fatale, vous la verrez établissant avec adresse le droit

de sortir seule.

Vous étiez naguère son dieu, son idole. Elle est maintenant parvenue à

ce degré de dévotion qui permet d’apercevoir des trous à la robe des

saints.

--Oh! mon Dieu, mon ami, disait madame de la Vallière à son mari, comme

vous portez mal votre épée! M. de Richelieu a une manière de la faire

tenir droit à son côté que vous devriez tâcher d’imiter; c’est de bien

meilleur goût.--Ma chère, on ne peut pas me dire plus spirituellement

qu’il y a cinq mois que nous sommes mariés!...» répliqua le duc dont la

réponse fit fortune sous le règne de Louis XV.

Elle étudiera votre caractère pour trouver des armes contre vous.

Cette étude, en horreur à l’amour, se découvrira par les mille petits

piéges qu’elle vous tendra pour se faire, à dessein, rudoyer, gronder

par vous; car lorsqu’une femme n’a pas d’excuses pour minotauriser son

mari, elle tâche d’en créer.

Elle se mettra peut-être à table sans vous attendre.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 40 / 59 段