examiner, dans tous ses détails, cette immense amélioration morale,
que réclamera sans doute la France au vingtième siècle; car les mœurs
se réforment si lentement! Ne faut-il pas pour obtenir le plus léger
changement que l’idée la plus hardie du siècle passé soit devenue la
plus triviale du siècle présent? Aussi, est-ce en quelque sorte par
coquetterie que nous avons effleuré cette question; soit pour montrer
qu’elle ne nous a pas échappé, soit pour léguer un ouvrage de plus à
nos neveux; et, de bon compte, voici le troisième: le premier concerne
les courtisanes, et le second est la physiologie du plaisir:
Quand nous serons à dix, nous ferons une croix.
Dans l’état actuel de nos mœurs et de notre imparfaite civilisation,
il existe un problème insoluble pour le moment, et qui rend toute
dissertation superflue relativement à l’art de choisir une femme; nous
le livrons, comme tous les autres, aux méditations des philosophes.
* * * * *
PROBLÈME.
L’on n’a pas encore pu décider si une femme est poussée à devenir
infidèle plutôt par l’impossibilité où elle serait de se livrer au
changement que par la liberté qu’on lui laisserait à cet égard.
* * * * *
Au surplus, comme dans cet ouvrage nous saisissons un homme au moment
où il vient de se marier, s’il a rencontré une femme d’un tempérament
sanguin, d’une imagination vive, d’une constitution nerveuse, ou d’un
caractère indolent, sa situation n’en serait que plus grave.
Un homme se trouverait dans un danger encore plus critique si sa
femme ne buvait que de l’eau (voyez la Méditation intitulée: _Hygiène
conjugale_): mais si elle avait quelque talent pour le chant, ou
si elle s’enrhumait trop facilement, il aurait à trembler tous les
jours; car il est reconnu que les cantatrices sont pour le moins aussi
passionnées que les femmes dont le système muqueux est d’une grande
délicatesse.
Enfin le péril empirerait bien davantage si votre femme avait moins
de dix-sept ans; ou encore, si elle avait le fond du teint pâle et
blafard; car ces sortes de femmes sont presque toutes artificieuses.
Mais nous ne voulons pas anticiper sur les terreurs que causeront aux
maris tous les diagnostics de malheur qu’ils pourraient apercevoir
dans le caractère de leurs femmes. Celte digression nous a déjà trop
éloigné des pensionnats, où s’élaborent tant d’infortunes, d’où sortent
des jeunes filles incapables d’apprécier les pénibles sacrifices par
lesquels l’honnête homme, qui leur fait l’honneur de les épouser, est
arrivé à l’opulence; des jeunes filles impatientes des jouissances du
luxe, ignorantes de nos lois, ignorantes de nos mœurs, saisissant avec
avidité l’empire que leur donne la beauté, et prêtes à abandonner les
vrais accents de l’âme pour les bourdonnements de la flatterie.
Que cette Méditation laisse dans le souvenir de tous ceux qui l’auront
lue, même en ouvrant le livre par contenance ou par distraction, une
aversion profonde des demoiselles élevées en pension, et déjà de grands
services auront été rendus à la chose publique.
MÉDITATION VII.
DE LA LUNE DE MIEL.
Si nos premières Méditations prouvent qu’il est presque impossible à
une femme mariée de rester vertueuse en France, le dénombrement des
célibataires et des prédestinés, nos remarques sur l’éducation des
filles et notre examen rapide des difficultés que comporte le choix
d’une femme, expliquent jusqu’à un certain point cette fragilité
nationale. Ainsi, après avoir accusé franchement la sourde maladie par
laquelle l’état social est travaillé, nous en avons cherché les causes
dans l’imperfection des lois, dans l’inconséquence des mœurs, dans
l’incapacité des esprits, dans les contradictions de nos habitudes. Un
seul fait reste à observer: l’invasion du mal.
Nous arrivons à ce premier principe en abordant les hautes questions
renfermées dans la Lune de Miel; et, de même que nous y trouverons le
point de départ de tous les phénomènes conjugaux, elle nous offrira le
brillant chaînon auquel viendront se rattacher nos observations, nos
axiomes, nos problèmes, anneaux semés à dessein au travers des sages
folies débitées par nos Méditations babillardes. La Lune de Miel sera,
pour ainsi dire, l’apogée de l’analyse à laquelle nous devions nous
livrer avant de mettre aux prises nos deux champions imaginaires.
Cette expression, _Lune de Miel_, est un anglicisme qui passera dans
toutes les langues, tant elle dépeint avec grâce la nuptiale saison,
si fugitive, pendant laquelle la vie n’est que douceur et ravissement;
elle restera comme restent les illusions et les erreurs, car elle est
le plus odieux de tous les mensonges. Si elle se présente comme une
nymphe couronnée de fleurs fraîches, caressante comme une sirène, c’est
qu’elle est le malheur même; et le malheur arrive, la plupart du temps,
en folâtrant.
Les époux destinés à s’aimer pendant toute leur vie ne conçoivent pas
la Lune de Miel; pour eux, elle n’existe pas, ou plutôt elle existe
toujours: ils sont comme ces immortels qui ne comprenaient pas la mort.
Mais ce bonheur est en dehors de notre livre; et, pour nos lecteurs, le
mariage est sous l’influence de deux lunes: la Lune de Miel, la Lune
Rousse. Cette dernière est terminée par une révolution qui la change en
un croissant; et, quand il luit sur un ménage, c’est pour l’éternité.
Comment la Lune de Miel peut-elle éclairer deux êtres qui ne doivent
pas s’aimer?
Comment se couche-t-elle quand une fois elle s’est levée?...
Tous les ménages ont-ils leur lune de miel?
Procédons par ordre pour résoudre ces trois questions.
L’admirable éducation que nous donnons aux filles et les prudents
usages sous la loi desquels les hommes se marient vont porter ici
tous leurs fruits. Examinons les circonstances dont sont précédés et
accompagnés les mariages les moins malheureux.
Nos mœurs développent chez la jeune fille dont vous faites votre femme
une curiosité naturellement excessive; mais comme les mères se piquent
en France de mettre tous les jours leurs filles au feu sans souffrir
qu’elles se brûlent, cette curiosité n’a plus de bornes.
Une ignorance profonde des mystères du mariage dérobe, à cette créature
aussi naïve que rusée, la connaissance des périls dont il est suivi;
et, le mariage lui étant sans cesse présenté comme une époque de
tyrannie et de liberté, de jouissances et de souveraineté, ses désirs
s’augmentent de tous les intérêts de l’existence à satisfaire: pour
elle, se marier, c’est être appelée du néant à la vie.
Si elle a, en elle, le sentiment du bonheur, la religion, la morale,
les lois et sa mère lui ont mille fois répété que ce bonheur ne peut
venir que de vous.
L’obéissance est toujours une nécessité chez elle, si elle n’est pas
vertu; car elle attend tout de vous: d’abord les sociétés consacrent
l’esclavage de la femme, mais elle ne forme même pas le souhait de
s’affranchir, car elle se sent faible, timide et ignorante.
A moins d’une erreur due au hasard ou d’une répugnance que vous seriez
impardonnable de n’avoir pas devinée, elle doit chercher à vous plaire;
elle ne vous connaît pas.
Enfin, pour faciliter votre beau triomphe, vous la prenez au moment où
la nature sollicite souvent avec énergie les plaisirs dont vous êtes le
dispensateur. Comme saint Pierre, vous tenez la clef du Paradis.
Je le demande à toute créature raisonnable, un démon rassemblerait-il
autour d’un ange dont il aurait juré la perte les éléments de son
malheur avec autant de sollicitude que les bonnes mœurs en mettent à
conspirer le malheur d’un mari?... N’êtes-vous pas comme un roi entouré
de flatteurs?
Livrée avec toutes ses ignorances et ses désirs à un homme qui, même
amoureux, ne peut et ne doit pas connaître ses mœurs secrètes et
délicates, cette jeune fille ne sera-t-elle pas honteusement passive,
soumise et complaisante pendant tout le temps que sa jeune imagination
lui persuadera d’attendre le plaisir ou le bonheur jusqu’à un lendemain
qui n’arrive jamais?
Dans cette situation bizarre où les lois sociales et celles de la
nature sont aux prises, une jeune fille obéit, s’abandonne, souffre et
se tait par intérêt pour elle-même. Son obéissance est une spéculation;
sa complaisance, un espoir; son dévouement, une sorte de vocation dont
vous profitez; et son silence est générosité. Elle sera victime de vos
caprices tant qu’elle ne les comprendra pas; elle souffrira de votre
caractère jusqu’à ce qu’elle l’ait étudié; elle se sacrifiera sans
aimer, parce qu’elle croit au semblant de passion que vous donne le
premier moment de sa possession; elle ne se taira plus le jour où elle
aura reconnu l’inutilité de ses sacrifices.
Alors, un matin arrive où tous les contre-sens qui ont présidé à cette
union se relèvent comme des branches un moment ployées sous un poids
par degrés allégé. Vous avez pris pour de l’amour l’existence négative
d’une jeune fille qui attendait le bonheur, qui volait au-devant de
vos désirs dans l’espérance que vous iriez au-devant des siens, et
qui n’osait se plaindre des malheurs secrets dont elle s’accusait la
première. Quel homme ne serait pas la dupe d’une déception préparée
de si loin, et de laquelle une jeune femme est innocente, complice et
victime? Il faudrait être un Dieu pour échapper à la fascination dont
vous êtes entouré par la nature et la société. Tout n’est-il pas piége
autour de vous et en vous? car, pour être heureux, ne serait-il pas
nécessaire de vous défendre des impétueux désirs de vos sens? Où est,
pour les contenir, cette barrière puissante qu’élève la main légère
d’une femme à laquelle on veut plaire, parce qu’on ne la possède pas
encore?... Aussi, avez-vous fait parader et défiler vos troupes quand
il n’y avait personne aux fenêtres; avez-vous tiré un feu d’artifice
dont la carcasse reste seule au moment où votre convive se présente
pour le voir. Votre femme était devant les plaisirs du mariage comme un
Mohican à l’Opéra: l’instituteur est ennuyé quand le Sauvage commence à
comprendre.
LVI.
En ménage, le moment où deux cœurs peuvent s’entendre est aussi rapide
qu’un éclair, et ne revient plus quand il a fui.
* * * * *
Ce premier essai de la vie à deux, pendant lequel une femme est
encouragée par l’espérance du bonheur, par le sentiment encore neuf
de ses devoirs d’épouse, par le désir de plaire, par la vertu si
persuasive au moment où elle montre l’amour d’accord avec le devoir,
se nomme la Lune de Miel. Comment peut-elle durer long-temps entre
deux êtres qui s’associent pour la vie entière, sans se connaître
parfaitement? S’il faut s’étonner d’une chose, c’est que les
déplorables absurdités accumulées par nos mœurs autour d’un lit nuptial
fassent éclore si peu de haines!....
Mais que l’existence du sage soit un ruisseau paisible, et que celle du
prodigue soit un torrent; que l’enfant dont les mains imprudentes ont
effeuillé toutes les roses sur son chemin ne trouve plus que des épines
au retour: que l’homme dont la folle jeunesse a dévoré un million ne
puisse plus jouir, pendant sa vie, des quarante mille livres de rente
que ce million lui eût données, c’est des vérités triviales si l’on
songe à la morale, et neuves si l’on pense à la conduite de la plupart
des hommes. Voyez-y les images vraies de toutes les Lunes de Miel;
c’est leur histoire, c’est le fait et non pas la cause.
Mais, que des hommes doués d’une certaine puissance de pensée par une
éducation privilégiée, habitués à des combinaisons profondes pour
briller, soit en politique, soit en littérature, dans les arts, dans
le commerce ou dans la vie privée, se marient tous avec l’intention
d’être heureux, de gouverner une femme par l’amour ou par la force,
et tombent tous dans le même piége, deviennent des sots après avoir
joui d’un certain bonheur pendant un certain temps, il y a certes
là un problème dont la solution réside plutôt dans des profondeurs
inconnues de l’âme humaine, que dans les espèces de vérités physiques
par lesquelles nous avons déjà tâché d’expliquer quelques-uns de ces
phénomènes. La périlleuse recherche des lois secrètes, que presque tous
les hommes doivent violer à leur insu en cette circonstance, offre
encore assez de gloire à celui qui échouerait dans cette entreprise
pour que nous tentions l’aventure. Essayons donc.
Malgré tout ce que les sots ont à dire sur la difficulté qu’ils
trouvent à expliquer l’amour, il a des principes aussi infaillibles que
ceux de la géométrie; mais chaque caractère les modifiant à son gré,
nous l’accusons des caprices créés par nos innombrables organisations.
S’il nous était permis de ne voir que les effets si variés de la
lumière, sans en apercevoir le principe, bien des esprits refuseraient
de croire à la marche du soleil et à son unité. Aussi, les aveugles
peuvent-ils crier à leur aise; je me vante, comme Socrate, sans être
aussi sage que lui, de ne savoir que l’amour; et, je vais essayer de
déduire quelques-uns de ses préceptes, pour éviter aux gens mariés ou
à marier la peine de se creuser la cervelle, ils en atteindraient trop
promptement le fond.
Or, toutes nos observations précédentes se résolvent à une seule
proposition qui peut être considérée comme le dernier terme ou le
premier, si l’on veut, de cette secrète théorie de l’amour, qui
finirait par vous ennuyer si nous ne la terminions pas promptement. Ce
principe est contenu dans la formule suivante:
LVII.
Entre deux êtres susceptibles d’amour, la durée de la passion est en
raison de la résistance primitive de la femme, ou des obstacles que les
hasards sociaux mettent à votre bonheur.
* * * * *
Si l’on ne vous laisse désirer qu’un jour, votre amour ne durera
peut-être pas trois nuits. Où faut-il chercher les causes de cette loi?
je ne sais. Si nous voulons porter nos regards autour de nous, les
preuves de cette règle abondent: dans le système végétal, les plantes
qui restent le plus de temps à croître sont celles auxquelles est
promise la plus longue existence; dans l’ordre moral, les ouvrages
faits hier meurent demain; dans l’ordre physique, le sein qui enfreint
les lois de la gestation livre un fruit mort. En tout, une œuvre de
durée est long-temps couvée par le temps. Un long avenir demande un
long passé. Si l’amour est un enfant, la passion est un homme. Cette
loi générale, qui régit la nature, les êtres et les sentiments, est
précisément celle que tous les mariages enfreignent, ainsi que nous
l’avons démontré. Ce principe a créé les fables amoureuses de notre
moyen âge: les Amadis, les Lancelot, les Tristan des fabliaux, dont la
constance en amour paraît fabuleuse à juste titre, sont les allégories
de cette mythologie nationale que notre imitation de la littérature
grecque a tuée dans sa fleur. Ces figures gracieuses dessinées par
l’imagination des trouvères consacraient cette vérité.
LVIII.
Nous ne nous attachons d’une manière durable aux choses que d’après les
soins, les travaux ou les désirs qu’elles nous ont coûté.
* * * * *
Tout ce que nos méditations nous ont révélé sur les causes de cette loi
primordiale des amours, se réduit à l’axiome suivant, qui en est tout à
la fois le principe et la conséquence.
LIX.
En toute chose l’on ne reçoit qu’en raison de ce que l’on donne.
* * * * *
Ce dernier principe est tellement évident par lui-même, que nous
n’essaierons pas de le démontrer. Nous n’y joindrons qu’une seule
observation, qui ne nous paraît pas sans importance. Celui qui a dit:
_Tout est vrai et tout est faux_, a proclamé un fait que l’esprit
humain naturellement sophistique interprète à sa manière, car il semble
vraiment que les choses humaines aient autant de facettes qu’il y a
d’esprits qui les considèrent. Ce fait, le voici:
Il n’existe pas dans la création une loi qui ne soit balancée par une
loi contraire: la vie en tout est résolue par l’équilibre de deux
forces contendantes. Ainsi, dans le sujet qui nous occupe, en amour,
il est certain que si vous donnez trop, vous ne recevrez pas assez.
La mère qui laisse voir toute sa tendresse à ses enfants crée en eux
l’ingratitude, l’ingratitude vient peut-être de l’impossibilité où l’on
est de s’acquitter. La femme qui aime plus qu’elle n’est aimée sera
nécessairement tyrannisée. L’amour durable est celui qui tient toujours
les forces de deux êtres en équilibre. Or, cet équilibre peut toujours
s’établir: celui des deux qui aime le plus doit rester dans la sphère
de celui qui aime le moins. Et n’est-ce pas, après tout, le plus doux
sacrifice que puisse faire une âme aimante, si tant est que l’amour
s’accommode de cette inégalité?
Quel sentiment d’admiration ne s’élève-t-il pas dans l’âme du
philosophe, en découvrant qu’il n’y a peut-être qu’un seul principe
dans le monde comme il n’y a qu’un Dieu, et que nos idées et nos
affections sont soumises aux mêmes lois qui font mouvoir le soleil,
éclore les fleurs et vivre l’univers!...
Peut-être faut-il chercher dans cette métaphysique de l’amour les
raisons de la proposition suivante, qui jette les plus vives lumières
sur la question des Lunes de Miel et des Lunes Rousses.
THÉORÈME.
L’homme va de l’aversion à l’amour; mais, quand il a commencé par aimer
et qu’il arrive à l’aversion, il ne revient jamais à l’amour.
* * * * *
Dans certaines organisations humaines, les sentiments sont incomplets
comme la pensée peut l’être dans quelques imaginations stériles.
Ainsi de même que les esprits sont doués de la facilité de saisir les
rapports existants entre les choses sans en tirer de conclusion; de
la faculté de saisir chaque rapport séparément sans les réunir, de la
force de voir, de comparer et d’exprimer; de même les âmes peuvent
concevoir les sentiments d’une manière imparfaite. Le talent, en amour
comme en tout autre art, consiste dans la réunion de la puissance
de concevoir et de celle d’exécuter. Le monde est plein de gens qui
chantent des airs sans ritournelle, qui ont des quarts d’idée comme
des quarts de sentiment, et qui ne coordonnent pas plus les mouvements
de leurs affections que leurs pensées. C’est, en un mot, des êtres
incomplets. Unissez une belle intelligence à une intelligence manquée,
vous préparez un malheur; car il faut que l’équilibre se retrouve en
tout.
Nous laissons aux philosophes de boudoir et aux sages
d’arrière-boutique le plaisir de chercher les mille manières par
lesquelles les tempéraments, les esprits, les situations sociales et
la fortune rompent les équilibres, et nous allons examiner la dernière
cause qui influe sur le coucher des Lunes de Miel et le lever des Lunes
Rousses.
Il y a dans la vie un principe plus puissant que la vie elle-même.
C’est un mouvement dont la rapidité procède d’une impulsion inconnue.
L’homme n’est pas plus dans le secret de ce tournoiement que la terre
n’est initiée aux causes de sa rotation. Ce je ne sais quoi, que
j’appellerais volontiers le courant de la vie, emporte nos pensées les
plus chères, use la volonté du plus grand nombre, et nous entraîne
tous malgré nous. Ainsi, un homme plein de bon sens, qui ne manquera
même pas à payer ses billets, s’il est négociant, ayant pu éviter la
mort, ou, chose plus cruelle peut-être! une maladie, par l’observation
d’une pratique facile, mais quotidienne, est bien et dûment cloué
entre quatre planches, après s’être dit tous les soirs:--«Oh! demain,
je n’oublierai pas mes pastilles!» Comment expliquer cette étrange
fascination qui domine toutes les choses de la vie? est-ce défaut
d’énergie? les hommes les plus puissants de volonté y sont soumis;
est-ce défaut de mémoire? les gens qui possèdent cette faculté au plus
haut degré y sont sujets.
Ce fait que chacun a pu reconnaître en son voisin est une des causes
qui excluent la plupart des maris de la Lune de Miel. L’homme le plus
sage, celui qui aurait échappé à tous les écueils que nous avons déjà
signalés, n’évite quelquefois pas les piéges qu’il s’est ainsi tendus à
lui-même.
Je me suis aperçu que l’homme en agissait avec le mariage et ses
dangers à peu près comme avec les perruques; et peut-être est-ce une
formule pour la vie humaine que les phases suivantes de la pensée à
l’endroit de la perruque.
PREMIÈRE ÉPOQUE.--Est-ce que j’aurai jamais les cheveux blancs?
DEUXIÈME ÉPOQUE.--En tout cas, si j’ai des cheveux blancs, je ne
porterai jamais de perruque: Dieu! que c’est laid une perruque!
Un matin, vous entendez une jeune voix que l’amour a fait vibrer plus
de fois qu’il ne l’a éteinte, s’écriant:--Comment, tu as un cheveu
blanc!...
TROISIÈME ÉPOQUE.--Pourquoi ne pas avoir une perruque bien faite qui
tromperait complétement les gens? Il y a je ne sais quel mérite à duper
tout le monde; puis, une perruque tient chaud, elle empêche les rhumes,
etc.
QUATRIÈME ÉPOQUE.--La perruque est si adroitement mise que vous
attrapez tous ceux qui ne vous connaissent pas.
La perruque vous préoccupe, et l’amour-propre vous rend tous les matins
le rival des plus habiles coiffeurs.
CINQUIÈME ÉPOQUE.--La perruque négligée.--Dieu! que c’est ennuyeux
d’avoir à se découvrir la tête tous les soirs, à la bichonner tous les
matins!
SIXIÈME ÉPOQUE.--La perruque laisse passer quelques cheveux blancs;
elle vacille, et l’observateur aperçoit sur votre nuque une ligne
blanche qui forme un contraste avec les nuances plus foncées de la
perruque circulairement retroussée par le col de votre habit.
SEPTIÈME ÉPOQUE.--La perruque ressemble à du chiendent, et (passez-moi
l’expression) vous vous moquez de votre perruque!...
--Monsieur, me dit une des puissantes intelligences féminines qui ont
daigné m’éclairer sur quelques-uns des passages les plus obscurs de mon
livre, qu’entendez-vous par cette perruque?...
--Madame, répondis-je, quand un homme tombe dans l’indifférence à
l’endroit de la perruque, il est... il est... ce que votre mari n’est
probablement pas.
--Mais, mon mari n’est pas... (Elle chercha.) Il n’est pas... aimable;
il n’est pas... très-bien portant; il n’est pas... d’une humeur égale;
il n’est pas...
--Alors, madame, il serait donc indifférent à la perruque.
Nous nous regardâmes, elle avec une dignité assez bien jouée, moi avec
un imperceptible sourire.--Je vois, dis-je, qu’il faut singulièrement
respecter les oreilles du petit sexe, car c’est la seule chose qu’il
ait de chaste. Je pris l’attitude d’un homme qui a quelque chose
d’important à révéler, et la belle dame baissa les yeux comme si elle
se doutait d’avoir à rougir pendant ce discours.