Viennent encore, la lyre à la main, quelques poètes dont toutes

les forces animales abandonnent l’entresol pour aller dans l’étage

supérieur. Sachant mieux monter Pégase que la jument du compère

Pierre, ils se marient rarement, habitués qu’ils sont à jeter, par

intervalle, leur fureur sur des Chloris vagabondes ou imaginaires.

Mais les hommes dont le nez est barbouillé de tabac;

Mais ceux qui, par malheur, sont nés avec une éternelle pituite;

Mais les maris qui fument ou qui chiquent;

Mais les gens auxquels un caractère sec et bilieux donne toujours l’air

d’avoir mangé une pomme aigre;

Mais les hommes qui, dans la vie privée, ont quelques habitudes

cyniques, quelques pratiques ridicules, qui gardent, malgré tout, un

air de malpropreté;

Mais les maris qui obtiennent le nom déshonorant de chauffe-la-couche;

Enfin, les vieillards qui épousent de jeunes personnes.

Tous ces gens-là sont les prédestinés par excellence!

Il est une dernière classe de prédestinés dont l’infortune est

encore presque certaine. Nous voulons parler des hommes inquiets et

tracassiers, _tatillons_ et tyranniques, qui ont je ne sais quelles

idées de domination domestique, qui pensent ouvertement mal des femmes

et qui n’entendent pas plus la vie que les hannetons ne connaissent

l’histoire naturelle. Quand ces hommes-là se marient, leurs ménages

ont l’air de ces guêpes auxquelles un écolier a tranché la tête et qui

voltigent çà et là sur une vitre. Pour cette sorte de prédestinés ce

livre est lettres closes. Nous n’écrivons pas plus pour ces imbéciles

statues ambulantes, qui ressemblent à des sculptures de cathédrale, que

pour les vieilles machines de Marly qui ne peuvent plus élever d’eau

dans les bosquets de Versailles sans être menacées d’une dissolution

subite.

Je vais rarement observer dans les salons les singularités conjugales

qui y fourmillent, sans avoir présent à la mémoire un spectacle dont

j’ai joui dans ma jeunesse.

En 1819, j’habitais une chaumière au sein de la délicieuse vallée de

l’Isle-Adam. Mon ermitage était voisin du parc de Cassan, la plus

suave retraite, la plus voluptueuse à voir, la plus coquette pour le

promeneur, la plus humide en été de toutes celles que le luxe et l’art

ont créées. Cette verte chartreuse est due à un fermier-général du bon

vieux temps, un certain Bergeret, homme célèbre par son originalité,

et qui, entre autres héliogabaleries, allait à l’Opéra, les cheveux

poudrés d’or, illuminait pour lui seul son parc ou se donnait à

lui-même une fête somptueuse. Ce bourgeois Sardanapale était revenu

d’Italie, si passionné pour les sites de cette belle contrée, que,

par un accès de fanatisme, il dépensa quatre ou cinq millions à faire

copier dans son parc les vues qu’il avait en portefeuille. Les plus

ravissantes oppositions de feuillages, les arbres les plus rares, les

longues vallées, les points de vue les plus pittoresques du dehors,

les îles Borromées flottant sur des eaux claires et capricieuses,

sont autant de rayons qui viennent apporter leurs trésors d’optique

à un centre unique, à une _isola bella_ d’où l’œil enchanté aperçoit

chaque détail à son gré, à une île au sein de laquelle est une petite

maison cachée sous les panaches de quelques saules centenaires, à

une île bordée de glaïeuls, de roseaux, de fleurs et qui ressemble

à une émeraude richement sertie. C’est à fuir de mille lieues!....

Le plus maladif, le plus chagrin, le plus sec de ceux de nos hommes

de génie qui ne se portent pas bien, mourrait là de gras fondu et

de satisfaction au bout de quinze jours, accablé des succulentes

richesses d’une vie végétative. L’homme assez insouciant de cet Éden,

et qui le possédait alors, s’était amouraché d’un grand singe, à

défaut d’enfant ou de femme. Jadis aimé d’une impératrice, disait-on,

peut-être en avait-il assez de l’espèce humaine. Une élégante lanterne

de bois, supportée par une colonne sculptée, servait d’habitation au

malicieux animal, qui, mis à la chaîne et rarement caressé par un

maître fantasque, plus souvent à Paris qu’à sa terre, avait acquis une

fort mauvaise réputation. Je me souviens de l’avoir vu, en présence

de certaines dames, devenir presque aussi insolent qu’un homme. Le

propriétaire fut obligé de le tuer, tant sa méchanceté alla croissant.

Un matin que j’étais assis sous un beau tulipier en fleurs, occupé

à ne rien faire, mais respirant les amoureux parfums que de hauts

peupliers empêchaient de sortir de cette brillante enceinte, savourant

le silence des bois, écoutant les murmures de l’eau et le bruissement

des feuilles, admirant les découpures bleues que dessinaient au-dessus

de ma tête des nuages de nacre et d’or, flânant peut-être dans ma

vie future, j’entendis je ne sais quel lourdaud, arrivé la veille

de Paris, jouer du violon avec la rage subite d’un désœuvré. Je ne

souhaiterais pas à mon plus cruel ennemi d’éprouver un saisissement

disparate avec la sublime harmonie de la nature. Si les sons lointains

du cor de Roland eussent animé les airs, peut-être... mais une criarde

chanterelle qui a la prétention de vous apporter des idées humaines

et des phrases! Cet Amphion, qui se promenait de long en large dans

la salle à manger, finit par s’asseoir sur l’appui d’une croisée

précisément en face du singe. Peut-être cherchait-il un public. Tout

à coup je vis l’animal descendu doucement de son petit donjon, se

plantant sur ses deux pieds, inclinant sa tête comme un nageur et se

croisant les bras sur la poitrine comme aurait pu le faire Spartacus

enchaîné ou Catilina écoutant Cicéron. Le banquier, appelé par une

douce voix dont le timbre argentin réveilla les échos d’un boudoir à

moi connu, posa le violon sur l’appui de la croisée et s’échappa comme

une hirondelle qui rejoint sa compagne d’un vol horizontal et rapide.

Le grand singe, dont la chaîne était longue, arriva jusqu’à la fenêtre

et prit gravement le violon. Je ne sais pas si vous avez eu comme moi

le plaisir de voir un singe essayant d’apprendre la musique; mais en

ce moment, que je ne ris plus autant qu’en ces jours d’insouciance, je

ne pense jamais à mon singe sans sourire. Le semi-homme commença par

empoigner l’instrument à pleine main et par le flairer comme s’il se

fût agi de déguster une pomme. Son aspiration nasale fit probablement

rendre une sourde harmonie au bois sonore, et alors l’orang-outang

hocha la tête, il tourna, retourna, haussa, baissa le violon, le mit

tout droit, et l’agita, le porta à son oreille, le laissa et le reprit

avec une rapidité de mouvements dont la prestesse n’appartient qu’à ces

animaux. Il interrogeait le bois muet avec une sagacité sans but, qui

avait je ne sais quoi de merveilleux et d’incomplet. Enfin il tâcha,

de la manière la plus grotesque, de placer le violon sous son menton

en tenant le manche d’une main; mais, comme un enfant gâté, il se

lassa d’une étude qui demandait une habileté trop longue à acquérir,

et il pinça les cordes sans pouvoir obtenir autre chose que des sons

discords. Il se fâcha, posa le violon sur l’appui de la croisée; et,

saisissant l’archet, il se mit à le pousser et à le retirer violemment,

comme un maçon qui scie une pierre. Cette nouvelle tentative n’ayant

réussi qu’à fatiguer davantage ses savantes oreilles, il prit l’archet

à deux mains, puis frappa sur l’innocent instrument, source de plaisir

et d’harmonie, à coups pressés. Il me sembla voir un écolier tenant

sous lui un camarade renversé et le nourrissant d’une volée de coups

de poings précipitamment assénés, pour le corriger d’une lâcheté. Le

violon jugé et condamné, le singe s’assit sur les débris et s’amusa

avec une joie stupide à mêler la blonde chevelure de l’archet cassé.

Jamais, depuis ce jour, je n’ai pu voir les ménages des prédestinés

sans comparer la plupart des maris à cet orang-outang voulant jouer du

violon.

L’amour est la plus mélodieuse de toutes les harmonies, et nous

en avons le sentiment inné. La femme est un délicieux instrument

de plaisir, mais il faut en connaître les frémissantes cordes, en

étudier la pose, le clavier timide, le doigté changeant et capricieux.

Combien d’orangs!... d’hommes, veux-je dire, se marient sans savoir

ce qu’est une femme! Combien de prédestinés ont procédé avec elles

comme le singe de Cassan avec son violon! Ils ont brisé le cœur qu’ils

ne comprenaient pas, comme ils ont flétri et dédaigné le bijou dont

le secret leur était inconnu. Enfants toute leur vie, ils s’en vont

de la vie les mains vides, ayant végété, ayant parlé d’amour et de

plaisir, de libertinage et de vertu, comme les esclaves parlent de

la liberté. Presque tous se sont mariés dans l’ignorance la plus

profonde et de la femme et de l’amour. Ils ont commencé par enfoncer

la porte d’une maison étrangère et ils ont voulu être bien reçus au

salon. Mais l’artiste le plus vulgaire sait qu’il existe entre lui

et son instrument (son instrument qui est de bois ou d’ivoire!), une

sorte d’amitié indéfinissable. Il sait, par expérience, qu’il lui a

fallu des années pour établir ce rapport mystérieux entre une matière

inerte et lui. Il n’en a pas deviné du premier coup les ressources et

les caprices, les défauts et les vertus. Son instrument ne devient

une âme pour lui et n’est une source de mélodie qu’après de longues

études; ils ne parviennent à se connaître comme deux amis qu’après les

interrogations les plus savantes.

Est-ce en restant accroupi dans la vie, comme un séminariste dans sa

cellule, qu’un homme peut apprendre la femme et savoir déchiffrer cet

admirable solfége? Est-ce un homme qui fait métier de penser pour les

autres, déjuger les autres, de gouverner les autres, de voler l’argent

des autres, de nourrir, de guérir, de blesser les autres. Est-ce tous

nos prédestinés enfin, qui peuvent employer leur temps à étudier une

femme? Ils vendent leur temps, comment le donneraient-ils au bonheur?

L’argent est leur dieu. L’on ne sert pas deux maîtres à la fois.

Aussi le monde est-il plein de jeunes femmes qui se traînent pâles et

débiles, malades et souffrantes. Les unes sont la proie d’inflammations

plus ou moins graves, les autres restent sous la cruelle domination

d’attaques nerveuses plus ou moins violentes. Tous les maris de ces

femmes-là sont des ignares et des prédestinés. Ils ont causé leur

malheur avec le soin qu’un mari-artiste aurait mis à faire éclore les

tardives et délicieuses fleurs du plaisir. Le temps qu’un ignorant

passe à consommer sa ruine est précisément celui qu’un homme habile

sait employer à l’éducation de son bonheur.

XXVI.

Ne commencez jamais le mariage par un viol.

* * * * *

Dans les Méditations précédentes, nous avons accusé l’étendue du mal

avec l’irrespectueuse audace des chirurgiens qui développent hardiment

les tissus menteurs sous lesquels une honteuse blessure est cachée. La

vertu publique, traduite sur la table de notre amphithéâtre, n’a même

pas laissé de cadavre sous le scalpel. Amant ou mari, vous avez souri

ou frémi du mal? Hé! bien, c’est avec une joie malicieuse que nous

reportons cet immense fardeau social sur la conscience des prédestinés.

Arlequin, essayant de savoir si son cheval peut s’accoutumer à ne pas

manger, n’est pas plus ridicule que ces hommes qui veulent trouver

le bonheur en ménage et ne pas le cultiver avec tous les soins qu’il

réclame. Les fautes des femmes sont autant d’actes d’accusation contre

l’égoïsme, l’insouciance et la nullité des maris.

Maintenant c’est à vous-même, vous, lecteur, qui avez souvent condamné

votre crime dans un autre, c’est à vous de tenir la balance. L’un des

bassins est assez chargé, voyez ce que vous mettrez dans l’autre!

Évaluez le nombre de prédestinés qui peut se rencontrer dans la somme

totale des gens mariés, et pesez: vous saurez où est le mal.

Essayons de pénétrer plus avant dans les causes de cette maladie

conjugale.

Le mot _amour_, appliqué à la reproduction de l’espèce, est le plus

odieux blasphème que les mœurs modernes aient appris à proférer. La

nature, en nous élevant au-dessus des bêtes par le divin présent

de la pensée, nous a rendus aptes à éprouver des sensations et des

sentiments, des besoins et des passions. Cette double nature crée en

l’homme l’animal et l’amant. Cette distinction va éclairer le problème

social qui nous occupe.

Le mariage peut être considéré politiquement, civilement et

moralement, comme une loi, comme un contrat, comme une institution:

loi, c’est la reproduction de l’espèce; contrat, c’est la transmission

des propriétés; institution, c’est une garantie dont les obligations

intéressent tous les hommes: ils ont un père et une mère, ils auront

des enfants. Le mariage doit donc être l’objet du respect général. La

société n’a pu considérer que ces sommités, qui, pour elle, dominent la

question conjugale.

La plupart des hommes n’ont eu en vue par leur mariage que la

reproduction, la propriété ou l’enfant; mais ni la reproduction, ni

la propriété, ni l’enfant ne constituent le bonheur. Le _crescite et

multiplicamini_ n’implique pas l’amour. Demander à une fille que l’on a

vue quatorze fois en quinze jours de l’amour de par la loi, le roi et

justice, est une absurdité digne de la plupart des prédestinés!

L’amour est l’accord du besoin et du sentiment, le bonheur en mariage

résulte d’une parfaite entente des âmes entre les époux. Il suit de là

que, pour être heureux, un homme est obligé de s’astreindre à certaines

règles d’honneur et de délicatesse. Après avoir usé du bénéfice de la

loi sociale qui consacre le besoin, il doit obéir aux lois secrètes de

la nature qui font éclore les sentiments. S’il met son bonheur à être

aimé, il faut qu’il aime sincèrement: rien ne résiste à une passion

véritable.

Mais être passionné, c’est désirer toujours. Peut-on toujours désirer

sa femme?

Oui.

Il est aussi absurde de prétendre qu’il est impossible de toujours

aimer la même femme qu’il peut l’être de dire qu’un artiste célèbre a

besoin de plusieurs violons pour exécuter un morceau de musique et pour

créer une mélodie enchanteresse.

L’amour est la poésie des sens. Il a la destinée de tout ce qui est

grand chez l’homme et de tout ce qui procède de sa pensée. Ou il est

sublime, ou il n’est pas. Quand il existe, il existe à jamais et va

toujours croissant. C’est là cet amour que les Anciens faisaient fils

du Ciel et de la Terre.

La littérature roule sur sept situations; la musique exprime tout avec

sept notes; la peinture n’a que sept couleurs; comme ces trois arts,

l’amour se constitue peut-être de sept principes, nous en abandonnons

la recherche au siècle suivant.

Si la poésie, la musique et la peinture ont des expressions infinies,

les plaisirs de l’amour doivent en offrir encore bien davantage;

car dans les trois arts qui nous aident à chercher peut-être

infructueusement la vérité par analogie, l’homme se trouve seul avec

son imagination, tandis que l’amour est la réunion de deux corps et

de deux âmes. Si les trois principaux modes qui servent à exprimer la

pensée demandent des études préliminaires à ceux que la nature a créés

poètes, musiciens ou peintres, ne tombe-t-il pas sous le sens qu’il est

nécessaire de s’initier dans les secrets du plaisir pour être heureux?

Tous les hommes ressentent le besoin de la reproduction, comme tous

ont faim et soif; mais ils ne sont pas tous appelés à être amants et

gastronomes. Notre civilisation actuelle a prouvé que le goût était

une science, et qu’il n’appartenait qu’à certains êtres privilégiés de

savoir boire et manger. Le plaisir, considéré comme un art, attend son

physiologiste. Pour nous, il suffit d’avoir démontré que l’ignorance

seule des principes constitutifs du bonheur produit l’infortune qui

attend tous les prédestinés.

C’est avec la plus grande timidité que nous oserons hasarder la

publication de quelques aphorismes qui pourront donner naissance à

cet art nouveau comme des plâtres ont créé la géologie; et nous les

livrons aux méditations des philosophes, des jeunes gens à marier et

des prédestinés.

* * * * *

CATÉCHISME CONJUGAL.

XXVII.

Le mariage est une science.

XXVIII.

Un homme ne peut pas se marier sans avoir étudié l’anatomie et disséqué

une femme au moins.

XXIX.

Le sort d’un ménage dépend de la première nuit.

XXX.

La femme privée de son libre arbitre ne peut jamais avoir le mérite de

faire un sacrifice.

XXXI.

En amour, toute âme mise à part, la femme est comme une lyre qui ne

livre ses secrets qu’à celui qui en sait bien jouer.

XXXII.

Indépendamment d’un mouvement répulsif, il existe dans l’âme de toutes

les femmes un sentiment qui tend à proscrire tôt ou tard les plaisirs

dénués de passion.

XXXIII.

L’intérêt d’un mari lui prescrit au moins autant que l’honneur de

ne jamais se permettre un plaisir qu’il n’ait eu le talent de faire

désirer par sa femme.

XXXIV.

Le plaisir étant causé par l’alliance des sensations et d’un sentiment,

on peut hardiment prétendre que les plaisirs sont des espèces d’idées

matérielles.

XXXV.

Les idées se combinant à l’infini, il doit en être de même des plaisirs.

XXXVI.

Il ne se rencontre pas plus dans la vie de l’homme deux moments de

plaisirs semblables, qu’il n’y a deux feuilles exactement pareilles sur

un même arbre.

XXXVII.

S’il existe des différences entre un moment de plaisir et un autre, un

homme peut toujours être heureux avec la même femme.

XXXVIII.

Saisir habilement les nuances du plaisir, les développer, leur donner

un style nouveau, une expression originale, constitue le génie d’un

mari.

XXXIX.

Entre deux êtres qui ne s’aiment pas, ce génie est du libertinage; mais

les caresses auxquelles l’amour préside ne sont jamais lascives.

XL.

La femme mariée la plus chaste peut être aussi la plus voluptueuse.

XLI.

La femme la plus vertueuse peut être indécente à son insu.

XLII.

Quand deux êtres sont unis par le plaisir, toutes les conventions

sociales dorment. Cette situation cache un écueil sur lequel se sont

brisées bien des embarcations. Un mari est perdu s’il oublie une seule

fois qu’il existe une pudeur indépendante des voiles. L’amour conjugal

ne doit jamais mettre ni ôter son bandeau qu’à propos.

XLIII.

La puissance ne consiste pas à frapper fort ou souvent, mais à frapper

juste.

XLIV.

Faire naître un désir, le nourrir, le développer, le grandir,

l’irriter, le satisfaire, c’est un poème tout entier.

XLV.

L’ordre des plaisirs est du distique au quatrain, du quatrain au

sonnet, du sonnet à la ballade, de la ballade à l’ode, de l’ode à la

cantate, de la cantate au dithyrambe. Le mari qui commence par le

dithyrambe est un sot.

XLVI.

Chaque nuit doit avoir son menu.

XLVII.

Le mariage doit incessamment combattre un monstre qui dévore tout:

l’habitude.

XLVIII.

Si un homme ne sait pas distinguer la différence des plaisirs de deux

nuits consécutives, il s’est marié trop tôt.

XLIX.

Il est plus facile d’être amant que mari, par la raison qu’il est plus

difficile d’avoir de l’esprit tous les jours que de dire de jolies

choses de temps en temps.

L.

Un mari ne doit jamais s’endormir le premier ni se réveiller le dernier.

LI.

L’homme qui entre dans le cabinet de toilette de sa femme est

philosophe ou un imbécile.

LII.

Le mari qui ne laisse rien à désirer est un homme perdu.

LIII.

La femme mariée est un esclave qu’il faut savoir mettre sur un trône.

LIV.

Un homme ne peut se flatter de connaître sa femme et de la rendre

heureuse que quand il la voit souvent à ses genoux.

* * * * *

C’était à toute la troupe ignorante de nos prédestinés, à nos légions

de catarrheux, de fumeurs, de priseurs, de vieillards, de grondeurs,

etc., que Sterne adressait la lettre écrite, dans le _Tristram Shandy_,

par Gauthier Shandy à son frère Tobie, quand ce dernier se proposait

d’épouser la veuve de Wadman.

Les célèbres instructions que le plus original des écrivains anglais

a consignées dans cette lettre pouvant, à quelques exceptions près,

compléter nos observations sur la manière de se conduire auprès des

femmes, nous l’offrons textuellement aux réflexions des prédestinés en

les priant de la méditer comme un des plus substantiels chefs-d’œuvre

de l’esprit humain.

_Lettre de M. Shandy au capitaine Tobie Shandy._

«MON CHER FRÈRE TOBIE,

»Ce que je vais te dire a rapport à la nature des femmes et à la

manière de leur faire l’amour. Et peut-être est-il heureux pour

toi (quoiqu’il ne le soit pas autant pour moi) que l’occasion se

soit offerte, et que je me sois trouvé capable de t’écrire quelques

instructions sur ce sujet.

»Si c’eût été le bon plaisir de celui qui distribue nos lois de te

départir plus de connaissances qu’à moi, j’aurais été charmé que tu

te fusses assis à ma place, et que cette plume fût entre tes mains;

mais puisque c’est à moi à t’instruire, et que madame Shandy est

là auprès de moi, se disposant à se mettre au lit, je vais jeter

ensemble et sans ordre sur le papier des idées et des préceptes

concernant le mariage, tels qu’ils me viendront à l’esprit, et que

je croirai qu’ils pourront être d’usage pour toi; voulant en cela te

donner un gage de mon amitié, et ne doutant pas, mon cher Tobie, de

la reconnaissance avec laquelle tu la recevras.

»En premier lieu, à l’égard de ce qui concerne la religion dans cette

affaire (quoique le feu qui monte au visage me fasse apercevoir que

je rougis en te parlant sur ce sujet; quoique je sache, en dépit

de ta modestie, qui nous le laisserait ignorer, que tu ne négliges

aucune de ses pieuses pratiques), il en est une cependant que je

voudrais te recommander d’une manière plus particulière pour que tu

ne l’oubliasses point, du moins pendant tout le temps que dureront

tes amours. Cette pratique, frère Tobie, c’est de ne jamais te

présenter chez celle qui est l’objet de tes poursuites, soit le

matin, soit le soir, sans te recommander auparavant à la protection

du Dieu tout-puissant, pour qu’il te préserve de tout malheur.

»Tu te raseras la tête, et tu la laveras tous les quatre ou cinq

jours, et même plus souvent, si tu le peux, de peur qu’en ôtant ta

perruque dans un moment de distraction, elle ne distingue combien de

tes cheveux sont tombés sous la main du Temps, et combien sous celle

de Trim.

»Il faut, autant que tu le pourras, éloigner de son imagination toute

idée de tête chauve.

»Mets-toi bien dans l’esprit, Tobie, et suis cette maxime comme sûre:

»_Toutes les femmes sont timides._ Et il est heureux qu’elles le

soient; autrement, qui voudrait avoir affaire à elles?

»Que tes culottes ne soient ni trop étroites ni trop larges, et ne

ressemblent pas à ces grandes culottes de nos ancêtres.

»Un juste _médium_ prévient tous les commentaires.

»Quelque chose que tu aies à dire, soit que tu aies peu ou beaucoup

à parler, modère toujours le son de ta voix. Le silence et tout ce

qui en approche grave dans la mémoire les mystères de la nuit. C’est

pourquoi, si tu peux l’éviter, ne laisse jamais tomber la pelle ni

les pincettes.

»Dans les conversations avec elle, évite toute plaisanterie et toute

raillerie; et, autant que tu le pourras, ne lui laisse lire aucun

livre jovial. Il y a quelques traités de dévotion que tu peux lui

permettre (quoique j’aimasse mieux qu’elle ne les lût point); mais ne

souffre pas qu’elle lise Rabelais, Scarron ou Don Quichotte.

»Tous ces livres excitent le rire; et tu sais, cher Tobie, que rien

n’est plus sérieux que les fins du mariage.

»Attache toujours une épingle à ton jabot avant d’entrer chez elle.

»Si elle te permet de t’asseoir sur le même sofa, et qu’elle te

donne la facilité de poser ta main sur la sienne, résiste à cette

tentation. Tu ne saurais prendre sa main, sans que la température

de la tienne lui fasse deviner ce qui se passe en toi. Laisse-la

toujours dans l’indécision sur ce point et sur beaucoup d’autres.

En te conduisant ainsi, tu auras au moins sa curiosité pour toi; et

si ta belle n’est pas encore entièrement soumise, et que ton _âne_

continue à regimber (ce qui est fort probable), tu te feras tirer

quelques onces de sang au-dessous des oreilles, suivant la pratique

des anciens Scythes, qui guérissaient par ce moyen les appétits les

plus désordonnés de nos sens.

»Avicenne est d’avis que l’on se frotte ensuite avec de l’extrait

d’ellébore, après les évacuations et purgations convenables, et je

penserais assez comme lui. Mais surtout ne mange que peu, ou point de

bouc ni de cerf; et abstiens-toi soigneusement, c’est-à-dire, autant

que tu le pourras, de paons, de grues, de foulques, de plongeons, et

de poules d’eau.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 37 / 59 段