Cependant nous devons considérer que parmi ces deux millions de

célibataires, il y a bien des malheureux chez lesquels le sentiment

profond de leur misère et des travaux obstinés éteignent l’amour;

Qu’ils n’ont pas tous passé par le collége, et qu’il y a bien des

artisans, bien des laquais (le duc de Gèvres, très-laid et petit, en

se promenant dans le parc de Versailles, aperçut des valets de riche

taille, et dit à ses amis:--Regardez comme nous faisons ces drôles-là,

et comme ils nous font!...), bien des entrepreneurs en bâtiment, bien

des industriels qui ne pensent qu’à l’argent; bien des courtauds de

boutique;

Qu’il y a des hommes plus bêtes et véritablement plus laids que Dieu ne

les aurait faits;

Qu’il y en a dont le caractère est comme une châtaigne sans pulpe;

Que le clergé est généralement chaste;

Qu’il y a des hommes placés de manière à ne pouvoir jamais entrer dans

la sphère brillante où se meuvent les femmes honnêtes, soit faute d’un

habit, soit timidité, soit manque d’un cornac qui les y introduise.

Mais laissons à chacun le soin d’augmenter le nombre des exceptions

suivant sa propre expérience (car, avant tout, le but d’un livre est

de faire penser); et supprimons tout d’un coup une moitié de la masse

totale, n’admettons qu’un million de cœurs dignes d’offrir leurs

hommages aux femmes honnêtes: c’est, à peu de chose près, le nombre de

nos supériorités en tout genre. Les femmes n’aiment pas que les gens

d’esprit! mais, encore une fois, donnons beau jeu à la vertu.

Maintenant, à entendre nos aimables célibataires, chacun d’eux raconte

une multitude d’aventures qui, toutes, compromettent gravement les

femmes honnêtes. Il y a beaucoup de modestie et de retenue à ne

distribuer que trois aventures par célibataire; mais si quelques-uns

comptent par dizaine, il en est tant qui s’en sont tenus à deux ou

trois passions, et même à une seule dans leur vie, que nous avons,

comme en statistique, pris le mode d’une répartition par tête. Or, si

l’on multiplie le nombre des célibataires par le nombre des bonnes

fortunes, on obtiendra trois millions d’aventures; et, pour y faire

face, nous n’avons que quatre cent mille femmes honnêtes?...

Si le Dieu de bonté et d’indulgence qui plane sur les mondes ne fait

pas une seconde lessive du genre humain, c’est sans doute à cause du

peu de succès de la première...

Voilà donc ce que c’est qu’un peuple! voilà une société tamisée, et

voilà ce qu’elle offre en résultat!

XVI.

Les mœurs sont l’hypocrisie des nations; l’hypocrisie est plus ou moins

perfectionnée.

XVII.

La vertu n’est peut-être que la politesse de l’âme.

* * * * *

L’amour physique est un besoin semblable à la faim, à cela près que

l’homme mange toujours, et qu’en amour son appétit n’est pas aussi

soutenu ni aussi régulier qu’en fait de table.

Un morceau de pain bis et une cruchée d’eau font raison de la faim de

tous les hommes; mais notre civilisation a créé la gastronomie.

L’amour a son morceau de pain, mais il a aussi cet art d’aimer, que

nous appelons la coquetterie, mot charmant qui n’existe qu’en France,

où cette science est née.

Eh! bien, n’y a-t-il pas de quoi faire frémir tous les maris s’ils

viennent à penser que l’homme est tellement possédé du besoin inné de

changer ses mets, qu’en quelque pays sauvage où les voyageurs aient

abordé, ils ont trouvé des boissons spiritueuses et des ragoûts?

Mais la faim n’est pas si violente que l’amour; mais les caprices de

l’âme sont bien plus nombreux, plus agaçants, plus recherchés dans

leur furie que les caprices de la gastronomie; mais tout ce que les

poètes et les événements nous ont révélé de l’amour humain arme nos

célibataires d’une puissance terrible: ils sont les lions de l’Évangile

cherchant des proies à dévorer.

Ici, que chacun interroge sa conscience, évoque ses souvenirs, et se

demande s’il a jamais rencontré d’homme qui s’en soit tenu à l’amour

d’une seule femme!

Comment, hélas! expliquer pour l’honneur de tous les peuples le

problème résultant de trois millions de passions brûlantes qui ne

trouve pour pâture que quatre cent mille femmes?... Veut-on distribuer

quatre célibataires par femme, et reconnaître que les femmes honnêtes

pourraient fort bien avoir établi, par instinct, et sans le savoir, une

espèce de roulement entre elles et les célibataires semblable à celui

qu’ont inventé les présidents de cours royales pour faire passer leurs

conseillers dans chaque chambre les uns après les autres au bout d’un

certain nombre d’années?....

Triste manière d’éclaircir la difficulté!

Veut-on même conjecturer que certaines femmes honnêtes agissent, dans

le partage des célibataires, comme le lion de la fable?... Quoi! une

moitié au moins de nos autels serait des sépulcres blanchis!...

Pour l’honneur des dames françaises, veut-on supposer qu’en temps

de paix les autres pays nous importent une certaine quantité de

leurs femmes honnêtes, principalement l’Angleterre, l’Allemagne, la

Russie?... Mais les nations européennes prétendront établir une balance

en objectant que la France exporte une certaine quantité de jolies

femmes.

La morale, la religion souffrent tant à de pareils calculs, qu’un

honnête homme, dans son désir d’innocenter les femmes mariées,

trouverait quelque agrément à croire que les douairières et les jeunes

personnes sont pour moitié dans cette corruption générale, ou mieux

encore, que les célibataires mentent.

Mais que calculons-nous? Songez à nos maris qui, à la honte des mœurs,

se conduisent presque tous comme des célibataires, et font gloire, _in

petto_, de leurs aventures secrètes.

Oh! alors, nous croyons que tout homme marié, s’il tient un peu à

sa femme à l’endroit de l’honneur, dirait le vieux Corneille, peut

chercher une corde et un clou: _fœnum habet in cornu_.

C’est cependant au sein de ces quatre cent mille femmes honnêtes qu’il

faut, lanterne en main, chercher le nombre des femmes vertueuses de

France!... En effet, par notre statistique conjugale, nous n’avons

retranché que des créatures de qui la société ne s’occupe réellement

pas. N’est-il pas vrai qu’en France _les honnêtes gens, les gens comme

il faut_, forment à peine le total de trois millions d’individus; à

savoir: notre million de célibataires, cinq cent mille femmes honnêtes,

cinq cent mille maris, et un million de douairières, d’enfants et de

jeunes filles.

Étonnez-vous donc maintenant du fameux vers de Boileau! Ce vers

annonce que le poète avait habilement approfondi les réflexions

mathématiquement développées à vos yeux dans ces affligeantes

Méditations, et qu’il n’est pas une hyperbole.

Cependant il existe des femmes vertueuses:

Oui, celles qui n’ont jamais été tentées et celles qui meurent à leurs

premières couches, en supposant que leurs maris les aient épousées

vierges.

Oui, celles qui sont laides comme la Kaïfakatadary des Mille et une

Nuits.

Oui, celles que Mirabeau appelle les _fées concombres_, et qui sont

composées d’atomes exactement semblables à ceux des racines de fraisier

et de nénuphar; cependant, ne nous y fions pas!...

Puis, avouons, à l’avantage du siècle, que, depuis la restauration de

la morale et de la religion, et, par le temps qui court, on rencontre

éparses quelques femmes si morales, si religieuses, si attachées à

leurs devoirs, si droites, si compassées, si roides, si vertueuses,

si... que le Diable n’ose seulement pas les regarder; elles sont

flanquées de rosaires, d’heures et de directeurs... Chut!

Nous n’essaierons pas de compter des femmes vertueuses par bêtise, il

est reconnu qu’en amour toutes les femmes ont de l’esprit.

Enfin, il ne serait cependant pas impossible qu’il y eût, dans quelque

coin, des femmes jeunes, jolies et vertueuses de qui le monde ne se

doute pas.

Mais ne donnez pas le nom de femme vertueuse à celle qui, combattant

une passion involontaire, n’a rien accordé à un amant qu’elle est au

désespoir d’idolâtrer. C’est la plus sanglante injure qui puisse être

faite à un mari amoureux. Que lui reste-t-il de sa femme? Une chose

sans nom, un cadavre animé. Au sein des plaisirs, sa femme demeure

comme ce convive averti par Borgia, au milieu du festin, que certains

mets sont empoisonnés: il n’a plus faim, mange du bout des dents, ou

feint de manger. Il regrette le repas qu’il a laissé pour celui du

terrible cardinal, et soupire après le moment où, la fête étant finie,

il pourra se lever de table.

Quel est le résultat de ces réflexions sur la vertu féminine? Le voici;

mais les deux dernières maximes nous ont été données par un philosophe

éclectique du dix-huitième siècle.

XVIII.

Une femme vertueuse a dans le cœur une fibre de moins ou de plus que

les autres femmes: elle est stupide ou sublime.

XIX.

La vertu des femmes est peut-être une question de tempérament.

XX.

Les femmes les plus vertueuses ont en elles quelque chose qui n’est

jamais chaste.

XXI.

«Qu’un homme d’esprit ait des doutes sur sa maîtresse, cela se conçoit;

mais sur sa femme!... il faut être par trop bête.»

XXII.

«Les hommes seraient trop malheureux si, auprès des femmes, ils se

souvenaient le moins du monde de ce qu’ils savent par cœur.»

* * * * *

Le nombre des femmes rares qui, semblables aux vierges de la parabole,

ont su garder leur lampe allumée, sera toujours trop faible aux

yeux des défenseurs de la vertu et des bons sentiments; mais encore

faudra-t-il le retrancher de la somme totale des femmes honnêtes, et

cette soustraction consolante rend encore le danger des maris plus

grand, le scandale plus affreux, et entache d’autant plus le reste des

épouses légitimes.

Quel mari pourra maintenant dormir tranquille à côté de sa jeune et

jolie femme, en apprenant que trois célibataires, au moins, sont à

l’affût; que s’ils n’ont pas encore fait de dégât dans sa petite

propriété, ils regardent la mariée comme une proie qui leur est due,

qui tôt ou tard leur écherra, soit par ruse, soit par force, par

conquête ou de bonne volonté? et il est impossible qu’ils ne soient

pas, un jour, victorieux dans cette lutte!

Effrayante conclusion!...

Ici, des puristes en morale, les _collets-montés_ enfin, nous

accuseront peut-être de présenter des calculs par trop désolants:

ils voudront prendre la défense, ou des femmes honnêtes, ou des

célibataires; mais nous leur avons réservé une dernière observation.

Augmentez, à volonté, le nombre des femmes honnêtes et diminuez le

nombre des célibataires, vous trouverez toujours, en résultat, plus

d’aventures galantes que de femmes honnêtes; vous trouverez toujours

une masse énorme de célibataires réduits par nos mœurs à trois genres

de crimes.

S’ils restent chastes, leur santé s’altérera au sein des irritations

les plus douloureuses; ils rendront vaines les vues sublimes de la

nature, et iront mourir de la poitrine en buvant du lait sur les

montagnes de la Suisse.

S’ils succombent à leurs tentations légitimes, ou ils compromettront

des femmes honnêtes, et alors nous rentrons dans le sujet de ce

livre, ou ils se dégraderont par le commerce horrible des cinq cent

mille femmes de qui nous avons parlé dans la dernière catégorie de la

première Méditation, et dans ce dernier cas, que de chances pour aller

boire encore du lait et mourir en Suisse!...

N’avez-vous donc jamais été frappés comme nous d’un vice d’organisation

de notre ordre social, et dont la remarque va servir de preuve morale à

nos derniers calculs?

L’âge moyen auquel l’homme se marie est celui de trente ans; l’âge

moyen auquel ses passions, ses désirs les plus violents de jouissances

génésiques se développent, est celui de vingt ans. Or, pendant les dix

plus belles années de sa vie, pendant la verte saison où sa beauté, sa

jeunesse et son esprit le rendent plus menaçant pour les maris qu’à

toute autre époque de son existence, il reste sans trouver à satisfaire

_légalement_ cet irrésistible besoin d’aimer qui ébranle son être tout

entier. Ce laps de temps représentant le sixième de la vie humaine,

nous devons admettre que le sixième au moins de notre masse d’hommes,

et le sixième le plus vigoureux, demeure perpétuellement dans une

attitude aussi fatigante pour eux que dangereuse pour la Société.

--Que ne les marie-t-on? va s’écrier une dévote.

Mais quel est le père de bon sens qui voudrait marier son fils à vingt

ans?

Ne connaît-on pas le danger de ces unions précoces? Il semble que le

mariage soit un état bien contraire aux habitudes naturelles, puisqu’il

exige une maturité de raison particulière. Enfin, tout le monde sait

que Rousseau a dit: «Il faut toujours un temps de libertinage, ou dans

un état ou dans l’autre. C’est un mauvais levain qui fermente tôt ou

tard.»

Or, quelle est la mère de famille qui exposerait le bonheur de sa fille

aux hasards de cette fermentation quand elle n’a pas eu lieu?

D’ailleurs, qu’est-il besoin de justifier un fait sous l’empire duquel

existent toutes les sociétés? N’y a-t-il pas en tous pays, comme nous

l’avons démontré, une immense quantité d’hommes qui vivent le plus

honnêtement possible hors du célibat et du mariage?

--Ces hommes ne peuvent-ils pas, dira toujours la dévote, rester dans

la continence comme les prêtres?

D’accord, madame.

Cependant nous ferons observer que le vœu de chasteté est une des plus

fortes exceptions de l’état naturel nécessitées par la société; que

la continence est le grand point de la profession du prêtre; qu’il

doit être chaste comme le médecin est insensible aux maux physiques,

comme le notaire et l’avoué le sont à la misère qui leur développe

ses plaies, comme le militaire l’est à la mort qui l’environne sur un

champ de bataille. De ce que les besoins de la civilisation ossifient

certaines fibres du cœur et forment des calus sur certaines membranes

qui doivent résonner, il n’en faut pas conclure que tous les hommes

soient tenus de subir ces morts partielles et exceptionnelles de l’âme.

Ce serait conduire le genre humain à un exécrable suicide moral.

Mais qu’il se produise cependant au sein du salon le plus janséniste

possible un jeune homme de vingt-huit ans qui ait bien précieusement

gardé sa robe d’innocence et qui soit aussi vierge que les coqs de

bruyère dont se festoient les gourmets, ne voyez-vous pas d’ici la

femme vertueuse la plus austère lui adressant quelque compliment bien

amer sur son courage, le magistrat le plus sévère qui soit monté sur

le siége hochant la tête et souriant, et toutes les dames se cachant

pour ne pas lui laisser entendre leurs rires? L’héroïque et introuvable

victime se retire-t-elle du salon, quel déluge de plaisanteries pleut

sur sa tête innocente!... Combien d’insultes! Qu’y a-t-il de plus

honteux en France que l’impuissance, que la froideur, que l’absence de

toute passion, que la niaiserie?

Le seul roi de France qui n’étoufferait pas de rire serait peut-être

Louis XIII; mais quant à son vert-galant de père, il aurait peut-être

banni un tel jouvenceau, soit en l’accusant de n’être pas Français,

soit en le croyant d’un dangereux exemple.

Étrange contradiction! Un jeune homme est également blâmé s’il passe

sa vie en _terre sainte_, pour nous servir d’une expression de la vie

de garçon! Serait-ce par hasard au profit des femmes honnêtes que les

préfets de police et les maires ont de tout temps ordonné aux passions

publiques de ne commencer qu’à la nuit tombante et de cesser à onze

heures du soir?

Où voulez-vous donc que notre masse de célibataires jette sa gourme? Et

qui trompe-t-on donc ici? comme demande Figaro. Est-ce les gouvernants

ou les gouvernés? L’ordre social est-il comme ces petits garçons qui

se bouchent les oreilles au spectacle pour ne pas entendre les coups

de fusil? A-t-il peur de sonder sa plaie? Ou serait-il reconnu que ce

mal est sans remède et qu’il faut laisser aller les choses? Mais il y

a ici une question de législation, car il est impossible d’échapper

au dilemme matériel et social qui résulte de ce bilan de la vertu

publique en fait de mariage. Il ne nous appartient pas de résoudre

cette difficulté; cependant supposons un moment que pour préserver tant

de familles, tant de femmes, tant de filles honnêtes, la Société se

vît contrainte de donner à des cœurs patentés le droit de satisfaire

aux célibataires: nos lois ne devraient-elles pas alors ériger en

corps de métier ces espèces de Décius femelles qui se dévouent pour la

république et font aux familles honnêtes un rempart de leurs corps? Les

législateurs ont bien eu tort de dédaigner jusqu’ici de régler le sort

des courtisanes.

XXIII.

La courtisane est une institution si elle est un besoin.

Cette question est hérissée de tant de _si_ et de _mais_, que nous

la léguons à nos neveux; il faut leur laisser quelque chose à faire.

D’ailleurs elle est tout à fait accidentelle dans cet ouvrage; car

aujourd’hui, plus qu’en aucun temps, la sensibilité s’est développée;

à aucune époque il n’y a eu autant de mœurs, parce qu’on n’a jamais

si bien senti que le plaisir vient du cœur. Or, quel est l’homme à

sentiment, le célibataire qui, en présence de quatre cent mille jeunes

et jolies femmes parées des splendeurs de la fortune et des grâces de

l’esprit, riches des trésors de la coquetterie et prodigues de bonheur,

voudraient aller...? Fi donc!

Mettons pour nos futurs législateurs, sous des formes claires et

brèves, le résultat de ces dernières années.

XXIV.

Dans l’ordre social, les abus inévitables sont des lois de la Nature

d’après lesquelles l’homme doit concevoir ses lois civiles et

politiques.

XXV.

L’adultère est une faillite, à cette différence près, dit Champfort,

que c’est celui à qui l’on fait banqueroute qui est déshonoré.

* * * * *

En France, les lois sur l’adultère et sur les faillites ont besoin de

grandes modifications. Sont-elles trop douces? pèchent-elles par leurs

principes? _Caveant consules!_

Eh! bien, courageux athlète, toi qui as pris pour ton compte la petite

apostrophe que notre première méditation adresse aux gens chargés d’une

femme, qu’en dis-tu? Espérons que ce coup d’œil jeté sur la question

ne te fait pas trembler, que tu n’es pas un de ces hommes dont l’épine

dorsale devient brûlante et dont le fluide nerveux se glace à l’aspect

d’un précipice ou d’un boa _constrictor_! Hé! mon ami, qui a terre

a guerre. Les hommes qui désirent ton argent sont encore bien plus

nombreux que ceux qui désirent ta femme.

Après tout, les maris sont libres de prendre ces bagatelles pour des

calculs, ou ces calculs pour des bagatelles. Ce qu’il y a de plus

beau dans la vie, c’est les illusions de la vie. Ce qu’il y a de plus

respectable, c’est nos croyances les plus futiles. N’existe-t-il pas

beaucoup de gens dont les principes ne sont que des préjugés, et qui,

n’ayant pas assez de force pour concevoir le bonheur et la vertu par

eux-mêmes, acceptent une vertu et un bonheur tout faits de la main des

législateurs? Aussi ne nous adressons-nous qu’à tous ces _Manfred_

qui, pour avoir relevé trop de robes, veulent lever tous les voiles

dans les moments où une sorte de spleen moral les tourmente. Pour

eux, maintenant la question est hardiment posée, et nous connaissons

l’étendue du mal.

Il nous reste à examiner les chances générales qui se peuvent

rencontrer dans le mariage de chaque homme, et le rendre moins fort

dans le combat dont notre champion doit sortir vainqueur.

MÉDITATION V.

DES PRÉDESTINÉS.

Prédestiné signifie destiné par avance au bonheur ou au malheur. La

Théologie s’est emparée de ce mot et l’emploie toujours pour désigner

les bienheureux; nous donnons à ce terme une signification fatale à

nos élus, de qui l’on peut dire le contraire de ceux de l’Évangile.

«Beaucoup d’appelés, beaucoup d’élus.»

L’expérience a démontré qu’il existait certaines classes d’hommes plus

sujettes que les autres à certains malheurs: ainsi, de même les Gascons

sont exagérés, les Parisiens vaniteux; comme on voit l’apoplexie

s’attaquer aux gens dont le cou est court, comme le _charbon_ (sorte

de peste) se jette de préférence sur les bouchers, la goutte sur les

riches, la santé sur les pauvres, la surdité sur les rois, la paralysie

sur les administrateurs, on a remarqué que certaines classes de maris

étaient plus particulièrement victimes des passions illégitimes.

Ces maris et leurs femmes accaparent les célibataires. C’est une

aristocratie d’un autre genre. Si quelque lecteur se trouvait dans

une de ces classes aristocratiques, il aura, nous l’espérons, assez

de présence d’esprit, lui ou sa femme, pour se rappeler à l’instant

l’axiome favori de la grammaire latine de Lhomond: Pas de règle sans

exception. Un ami de la maison peut même citer ce vers:

La personne présente est toujours exceptée.

Et alors chacun d’eux aura, _in petto_, le droit de se croire une

exception. Mais notre devoir, l’intérêt que nous portons aux maris et

l’envie que nous avons de préserver tant de jeunes et jolies femmes des

caprices et des malheurs que traîne à sa suite un amant, nous forcent à

signaler par ordre les maris qui doivent se tenir plus particulièrement

sur leurs gardes.

Dans ce dénombrement paraîtront les premiers tous les maris que leurs

affaires, places ou fonctions chassent du logis à certaines heures et

pendant un certain temps. Ceux-là porteront la bannière de la confrérie.

Parmi eux, nous distinguerons les magistrats, tant amovibles

qu’inamovibles, obligés de rester au Palais pendant une grande partie

de la journée; les autres fonctionnaires trouvent quelquefois les

moyens de quitter leurs bureaux; mais un juge ou un procureur du roi,

assis sur les lys, doit, pour ainsi dire, mourir pendant l’audience. Là

est son champ de bataille.

Il en est de même des députés et des pairs qui discutent les lois, des

ministres qui travaillent avec le roi, des directeurs qui travaillent

avec les ministres, des militaires en campagne, et enfin du caporal

en patrouille, comme le prouve la lettre de Lafleur, dans le _Voyage

Sentimental_.

Après les gens forcés de s’absenter du logis à des heures fixes,

viennent les hommes à qui de vastes et sérieuses occupations ne

laissent pas une minute pour être aimables; leurs fronts sont toujours

soucieux, leur entretien est rarement gai.

A la tête de ces troupes incornifistibulées, nous placerons ces

banquiers travaillant à remuer des millions, dont les têtes sont

tellement remplies de calculs que les chiffres finissent par percer

leur occiput et s’élever en colonnes d’additions au-dessus de leurs

fronts.

Ces millionnaires oublient la plupart du temps les saintes lois

du mariage et les soins réclamés par la tendre fleur qu’ils ont à

cultiver, jamais ne pensent à l’arroser, à la préserver du froid ou

du chaud. A peine savent-ils que le bonheur d’une épouse leur a été

confié; s’ils s’en souviennent, c’est à table en voyant devant eux une

femme richement parée, ou lorsque la coquette, craignant leur abord

brutal, vient, aussi gracieuse que Vénus, puiser à leur caisse... Oh!

alors, le soir, ils se rappellent quelquefois assez fortement les

droits spécifiés à l’article 213 du Code civil, et leurs femmes les

reconnaissent; mais comme ces forts impôts que les lois établissent sur

les marchandises étrangères, elles les souffrent et les acquittent en

vertu de cet axiome: Il n’y a pas de plaisir sans un peu de peine.

Les savants, qui demeurent des mois entiers à ronger l’os d’un animal

anté-diluvien, à calculer les lois de la nature ou à en épier les

secrets; les Grecs et les Latins qui dînent d’une pensée de Tacite,

soupent d’une phrase de Thucydide, vivent en essuyant la poussière

des bibliothèques, en restant à l’affût d’une note ou d’un papyrus,

sont tous prédestinés. Rien de ce qui se passe autour d’eux ne les

frappe, tant est grande leur absorption ou leur extase; leur malheur

se consommerait en plein midi, à peine le verraient-ils! Heureux! ô

mille fois heureux! Exemple: Beauzée qui, revenant chez lui après une

séance de l’Académie, surprend sa femme avec un Allemand.--Quand je

vous avertissais, madame, qu’il fallait que je m’en aille.... s’écrie

l’étranger.--Eh! monsieur, dites au moins: Que je m’en allasse! reprend

l’académicien.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 36 / 59 段