L’accent de charité infinie qu’il mit en cette seule phrase me remua si
fort qu’aussitôt je ruisselai de larmes heureuses: en effet jamais
encore je ne m’étais senti aussi étroitement adopté par Celui qui est
tout amour.
Il reprit:--_Je te laisse ma paix, je te donne ma paix... Que ton cœur
ne se trouble ni ne s’effraie; je vais venir en lui pour qu’il soit
toute paix._
A ouïr cette promesse, j’entrai dans un tel recueillement que je perdis
conscience des choses extérieures. Mon être, corps et âme, était lié à
Jésus. Même si je l’avais voulu--mais émettre une volonté dans ce sens
m’était impossible--je n’aurais pu articuler une syllabe. Je n’entendis
pas les coups de sonnette qui accompagnent le _Non sum dignus_ du
prêtre. Je ne vis pas celui-ci communier. Et lorsque le moment fut venu
pour moi de recevoir l’Eucharistie, ce fut d’une façon toute machinale,
comme si j’étais un aveugle et un sourd mené par un guide bénévole, que
je quittai ma place et que je vins m’agenouiller à la barre.
Je reçus l’hostie. Je revins, toujours comme un somnambule, à mon
prie-Dieu. Alors, avant que j’eusse eu l’intention de formuler mon
action de grâces, je sentis mon âme devenir le royaume de la Paix...
* * * * *
Toutes les puissances de mon âme étaient en suspens--sauf la volonté qui
conservait le pouvoir d’écarter toute pensée susceptible d’interrompre
mon absorption en Jésus. Encore ne lui fallait-il que produire un très
minime effort pour cela. Suppose une faible bouffée d’air qui ride, une
seconde, la surface ensoleillée et tranquille d’une mer sans rivages. Et
c’est bien, en effet, à un océan de quiétude radieuse que je puis
comparer l’état de mon âme durant que la présence de Jésus l’imprégnait
d’une clarté fluide--d’une clarté toute blanche, sans une seule ombre,
jusqu’à l’horizon le plus lointain. Elle se tenait immobile; elle
n’exprimait ni foi, ni espérance, ni charité: elle _était_ la foi,
l’espérance et la charité, calmes, sereines, dans la possession de la
Paix absolue...
Hélas! comme les formes humaines du langage tombent en poussière
lorsqu’on tâche de les employer à décrire cette merveille de l’amour
divin! Je n’essaierai donc pas davantage de te faire saisir ce que je ne
puis entièrement expliquer. Pour concevoir cette Paix adorable, il faut
l’avoir éprouvée... J’ajoute seulement ceci: quoiqu’elle n’ait peut-être
pas duré plus de cinq minutes, il me sembla qu’elle s’était prolongée
pendant des siècles car j’avais perdu la notion du temps. Mais quand
j’eus repris conscience de ce monde obscur où nous sommes en exil, le
souvenir de cette communion persista en moi. Il persiste encore et il
suffit à rendre toutes lumineuses beaucoup de mes communions
quotidiennes.