VIII

A la veille de souffrir...

Je rapporte, ci-dessous, le récit d’un mystique ignoré de qui j’ai déjà

esquissé le profil dans plusieurs de mes livres et notamment dans les

_Lettres à un indifférent_. Je crois que les personnes douées pour la

contemplation recevront quelque enseignement de cette narration si

conforme à ce qu’écrit sainte Thérèse au chapitre VIII du _Château

intérieur_.

* * * * *

Lapillus parle:

«L’autre jour, à la Messe, le prêtre allait consacrer l’Hostie. Je

suivais ses gestes avec attention, cela va sans dire; mais je dois

mentionner que, me préparant, comme c’était mon devoir, à l’adoration de

Notre-Seigneur descendu sur l’autel, je le faisais par habitude et sans

que mon âme fût avertie, par un surcroît de ferveur, de ce qui

l’attendait à cette minute même. J’étais recueilli, et rien de plus.

«Je prononçais les mots _Pridie quam pateretur_: _A la veille de

souffrir_... quand, tout à coup, je sentis que Jésus était là, tout près

de moi. Ce fut si brusque que j’en ressentis d’abord un peu de crainte.

Mais aussitôt une grande paix s’établit en mon être. Je ne voyais Jésus

ni des yeux du corps, ni des yeux de l’imagination, ni extérieurement,

ni intérieurement. Et pourtant, sa présence m’était si évidente qu’il

m’était impossible d’en douter, d’autant qu’elle se manifestait par un

courant d’amour qui me submergea.

«C’était d’ailleurs tout intellectuel. Je veux dire que ce n’était pas,

comme en d’autres occasions, ma sensibilité qui était atteinte mais mon

entendement.

«Un peu après que mon intelligence eut été conquise de la sorte, je

_dus_ répéter: _A la veille de souffrir_... Alors, non en images, mais

par une opération de l’esprit dont je ne saurais rendre compte, par un

regard _essentiel_ qui plongeait plus loin que les apparences, je reçus,

dans l’espace d’une seconde, une clarté _synthétique_ sur ce que Jésus

me signifiait par cette petite phrase interrompue soudain.

«Ce que je viens de t’exposer paraîtra très obscur à beaucoup. C’est

pourquoi comme cela comporte un avertissement des plus salutaires, je

vais essayer de te transposer dans un langage moins abstrait et de te

développer dans l’ordre des sentiments ce qu’une _idée_, aussi rapide et

lumineuse qu’un éclair m’apporta d’une façon si insolite. Mais retiens

que je n’arriverai pas à exprimer tout ce que la présence de Jésus lui

conférait d’autorité souveraine.

«J’assistais à la Cène. Le Maître, «prit du pain dans ses mains saintes

et vénérables». Au moment de le rompre non seulement pour les Apôtres

mais pour tous les fidèles de tous les temps, il me parut qu’il était

infiniment triste parce qu’il voyait combien notre union à son sacrifice

serait imparfaite.

«Sa pensée me fut transmise sans qu’il articulât une parole, mais

c’était comme s’il m’avait dit à moi et à toute l’Église:

«Ma Passion durera jusqu’à la fin du monde. Par vous, avec vous, en

vous, mes bien-aimés, toujours je serai à la veille de souffrir,

toujours je souffrirai. Ma souffrance ira s’accroissant du fait que vous

demandez à vous nourrir de moi et qu’en retour, vous ne me donnez pas

vos âmes avec l’abnégation que je vous ai prescrite. Vous donnez à

l’orgueil, vous donnez à l’envie, vous donnez à l’avarice, vous donnez à

la paresse, à la colère, à la gourmandise, à la luxure. Le peu qui vous

reste, vous me l’apportez comme une aumône dérisoire à un pauvre dont la

plainte vous importune.

«Je suis ce pauvre. Je suis le Pauvre absolu qui mendie pour avoir

prodigué sa chair et son sang aux ingrats qui avaient faim de lui. Je me

suis partagé tout entier entre vous. Maintenant je vous demande votre

amour sans restriction. Comment me répondez-vous?

«Mes Saints qui ne conçoivent pas d’autre volonté que la mienne, se sont

donnés généreusement. Mais vous, qui préférez la plupart du temps votre

volonté à la mienne, vous réduisez votre don à la mesure de vos cœurs

étroits. Je vous apportais tous les trésors du Ciel. Vous m’offrez un

petit sou démonétisé, rongé de vert-de-gris par votre égoïsme.

«Je vous ai prévenu que pour mériter la béatitude éternelle il vous

fallait acquérir l’esprit de pauvreté; je vous ai averti que votre

récompense serait incommensurable si, à cause de moi, vous supportiez

avec bonheur la haine, les malédictions, les persécutions, les calomnies

et les mépris de ceux qui me haïssent, me maudissent, persécutent,

calomnient et chargent d’opprobre mon Église.

«Mais vous n’avez pas eu confiance dans ma parole. Vous alléguez que,

par la faute de votre nature mauvaise, vous n’arrivez pas à comprimer

vos penchants délétères et que, par suite, vous ne pouvez aspirer à la

Sainteté. Est-ce que je ne le sais pas mieux que vous? Est-ce que pour

raffermir votre volonté, infirme pour le bien, je ne vous offre pas sans

cesse ma Grâce? Est-ce que je ne vous applique pas les mérites de ma

Croix? Mais ma Grâce, mais les vertus de mon supplice les

sollicitez-vous chaque fois que vous êtes sur le point de pactiser avec

le monde et ses tentations? Et quand vous les sollicitez, est-ce avec le

ferme désir d’abattre toutes les murailles qui la séparent de votre

cœur?

«Eh bien, parce que vous êtes les frères du Fils de l’Homme, je vous

pardonne votre inconstance. Aujourd’hui, comme tous les jours, je veux

souffrir pour votre rédemption: à l’appel du prêtre, je descendrai sur

l’autel. _Voici mon corps; Voici mon sang._ Il dépend de vous que mon

sacrifice ne soit pas offert en vain. Efforcez-vous d’y correspondre,

tâchez, une minute, de vous oublier, de ne penser qu’à moi seul.--Alors

vous ne lirez plus cette tristesse dans mon regard.»

* * * * *

Lapillus ajouta: «Je ne saurais te rendre combien je me sentis de peine

à considérer le peu que je faisais pour Notre Seigneur. Je me rappelai

les mille circonstances où j’étais venu à Lui les mains vides tandis

qu’il me prodiguait les richesses innombrables de son amour. Je compris

mon néant.

«Alors pour réduire définitivement ma nature arrogante, parmi les

merveilles de la Grâce, je lui demandai la souffrance quotidienne avec

Lui.

«Oh! je sais, cette imploration, c’était comme si un jonc du ruisseau

demandait à Dieu d’être changé en un cèdre de la montagne sainte. J’osai

pourtant la réitérer, une deuxième fois, puis une troisième fois, au nom

de la Trinité, car je ne pouvais plus supporter la tristesse de Jésus

lorsqu’il fixe les yeux sur mon âme...

«Je crois que j’ai été exaucé... Maintenant, il y a un sourire dans ce

divin regard. Je souffre tous les jours avec Jésus, je souffre

particulièrement lorsque le pain et le vin de l’autel se changent en son

Corps et en son Sang--et j’aime ma souffrance pour l’amour de Lui.»

Les rubis du calice · 第 20 / 31 题