Il y a quelques années, j’ai rencontré une dame «bien-pensante» qui ne
voulait pas qu’on méditât sur Notre-Seigneur en prenant pour point de
départ les circonstances les plus humbles de son passage sur la terre.
--Ainsi, lui dis-je, vous ne sauriez admettre que je me plaise à le
contempler lorsque, au temps de sa vie cachée, il façonne des charpentes
dans l’atelier de Saint Joseph?
--Fi donc, s’écria-t-elle avec scandale, c’est trop vulgaire!
Au risque de passer pour vulgaire auprès des personnes qui se guindent
si haut dans le sublime qu’elles ne sont peut-être pas loin de soutenir,
avec certains hérétiques du IIe siècle, que le corps de Jésus ne fut
qu’une apparence dont il enveloppa sa divinité, je me permets, sur ce
point, comme sur une quantité d’autres, de me mettre à l’école chez
Sainte Térèse.
Or la Sainte recommande, au contraire, et à diverses reprises, comme un
exercice d’entraînement à l’oraison fort efficace, de s’attacher à
l’humanité de Notre-Seigneur. Elle avertit les âmes, qui dédaignent
cette pratique, comme indigne de leur transcendance, qu’elles s’égarent.
Elle écrit avec l’incomparable bons sens qui la caractérise:
«Vivre séparé de tout ce qui est corporel et sans cesse embrasé d’amour,
c’est bon pour les esprits angéliques; mais ce n’est pas notre affaire à
nous qui habitons un corps mortel. Comment donc nous éloignerions-nous
de ce qui fait notre trésor et tout notre remède: la très sainte
humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ?
«Sans doute ces personnes n’en sont point là ou elles ne s’entendent pas
elles-mêmes. Manquant du vrai guide qui est le bon Jésus, elles ne
trouveront pas le chemin; ce sera beaucoup si elles restent en assurance
dans les autres. Lui-même a dit qu’_il est le chemin_. Il a dit aussi
qu’_il est la lumière_, que _nul ne peut aller au Père que par lui_ et
encore que _celui qui le voit, voit son Père_. Quelques-uns allèguent
que ces paroles doivent s’entendre dans un autre sens. Pour moi, je ne
conçois pas cet autre sens; le premier est celui que mon âme a toujours
senti être le vrai et je m’en suis très bien trouvée.» (_Le Château
intérieur_, _sixième demeure_, chapitre VII.)
Comme c’est bien dit. Comme, pour ma modeste part, je préfère aux visées
orgueilleuses de ceux qui, dès ce monde, se croient doués de la vision
béatifique, la simplicité d’une vieille femme dont un excellent prêtre
m’a raconté l’histoire.
C’était une très pauvre lavandière qui, ayant perdu prématurément son
mari et ses enfants, était obligée de travailler de l’aube au soir pour
gagner son pain avec pas grand’chose dessus. Une autre se fût peut-être
découragée ou elle aurait murmuré contre un sort aussi dur. Elle, point.
Malgré l’âge et les infirmités, elle accomplissait sa tâche avec une
joie paisible dont s’étonnaient les gens de la paroisse. Rivés
étroitement à la terre par un féroce esprit de lucre, ils ne pouvaient
concevoir qu’elle ne se souciât point de l’argent. Et même, la voyant
toujours prête à compatir aux afflictions de ses voisins et à leur
rendre des services désintéressés, ils la jugeaient un peu folle.
Le secret de sa sérénité résidait en ceci qu’elle vivait complètement
unie à Notre-Seigneur et à sa Mère. Par l’effet d’une de ces grâces de
choix que Dieu réserve aux âmes vraiment, essentiellement humbles, elle
était, si l’on peut dire, intime avec tous deux.
«Elle se montrait toute naturelle dans le Surnaturel, me rapporta le
curé. Un jour où j’étais allé la voir et où je la trouvai très fatiguée,
je ne pus m’empêcher de la plaindre. Mais elle me répondit en
souriant:--Oui je suis passablement lasse. Je viens de finir une forte
lessive pour le château. Cela pressait et il y avait tant de choses pas
trop faciles à mettre propres que, d’abord, je ne savais trop par quel
bout commencer. Mais j’ai demandé à la Sainte Vierge comment elle s’y
prenait pour laver les langes de Notre-Seigneur. Et elle m’a donné de
bons conseils, de sorte que je me suis tirée d’affaire sans presque m’en
apercevoir.
«Une autre fois, elle dit:--Je ne dors pas beaucoup. Alors pour passer
le temps, je vais avec Notre-Seigneur partout où il va. La nuit
dernière, je l’avais suivi au désert. Je me pensais qu’après son jeûne
de quarante jours, il devait avoir terriblement faim. Je réfléchissais à
la bonne soupe que je voudrais lui offrir. Et j’ai vu qu’il était
content que cette idée me soit venue.»
Le prêtre avait les larmes aux yeux en me citant ce magnifique exemple
de vie unitive. Étant lui-même très humble, il ajouta:--Cette bonne
vieille m’en apprend plus long sur l’amour de Dieu que tous les traités
de théologie.
Ce récit stimula mon penchant à méditer, dans la vie de Notre-Seigneur,
les passages où il apparaît le plus près de nous--pourvu que nous soyons
pauvres par dilection. D’ailleurs, est-ce qu’il ne nous y encourage
point par la tendresse qu’il témoigne aux gens obscurs que ne gâtent ni
la fortune ni les honneurs, par les comparaisons familières qu’il
emploie dans ses paraboles et par la façon dont il manifeste aux
disciples que s’il est Dieu, il est aussi un homme?
J’ouvre l’Évangile au hasard et je tombe sur le chapitre XXIV de Saint
Luc où il est dit que les deux disciples qui revenaient d’Emmaüs se
hâtèrent de se rendre dans la maison où les apôtres étaient réunis avec
d’autres fidèles pour leur apprendre qu’ils avaient vu le Bon Maître.
«_Ils furent accueillis par cette parole:--Le Seigneur est vraiment
ressuscité et il est apparu à Simon!_
_A leur tour, ils racontèrent ce qui leur était arrivé en route et
comment ils avaient reconnu Jésus à la fraction du pain. Mais
quelques-uns se refusaient toujours à croire._
_Pendant qu’ils discutaient ainsi, Jésus parut soudain au milieu d’eux
et leur dit:--La paix soit avec vous. C’est moi. Ne craignez point._
_Eux, pleins de trouble et de frayeur, ils croyaient voir un spectre._
--_Pourquoi cette épouvante? reprit Jésus. Pourquoi les pensées de doute
qui se lèvent dans vos cœurs? Voici mes mains et mes pieds. Touchez,
rendez-vous compte: un fantôme n’a ni chair ni os comme vous voyez que
j’en ai._
_Ayant dit cela, il leur montra ses mains et ses pieds_ [percés par les
clous du supplice].
_Ils reconnurent leur Maître, mais dans le saisissement de leur joie,
ils ne pouvaient encore en croire leurs yeux._
_Alors Jésus leur demanda:--Avez-vous ici quelque chose à manger?_
_Ils lui présentèrent un morceau de poisson grillé et un rayon de miel.
Et, après qu’il eut mangé devant eux, prenant ce qui restait, il le leur
distribua._»
Cette relation, si émouvante en sa simplicité, constitue, à mon avis,
l’une des preuves les plus décisives de la véracité des Évangiles.
Je suis convaincu que des imposteurs, se concertant pour fonder une
religion et voulant imposer la croyance à la résurrection du personnage
légendaire qu’ils prétendent faire passer pour un Dieu, s’y seraient
pris d’une autre manière. Ils auraient _composé_ l’apparition comme une
scène de féerie. Ils en auraient fait une sorte d’apothéose à grand
orchestre. Ils auraient prêté à leur soi-disant Messie un langage
emphatique. Probablement ils lui auraient fait prononcer, selon les
préceptes d’une pompeuse rhétorique, un discours aussi prolixe
qu’ampoulé.
Ici, au contraire, nul artifice, nulle avance à la superstition. Mais
quel sobre et puissant réalisme dans l’exposé des circonstances. Ce
n’est pas de l’art--c’est bien plus que de l’art.
On reconstitue facilement, par la pensée, l’entretien de ces âmes en
désarroi depuis la mort de Jésus _et qui n’ont pas encore reçu le
Saint-Esprit_.
Les disciples d’Emmaüs arrivent tout bouleversés de ce qu’ils viennent
de voir et pressés d’en informer les fidèles. Dès qu’ils sont entrés,
les plus confiants dans la toute-puissance de Jésus leur crient:--Le
Maître est ressuscité: Simon l’a vu.
--Oui, oui, répondent-ils, nous aussi nous l’avons rencontré sur la
route. A l’auberge, nous l’avons reconnu à la fraction du pain. Et
tandis qu’il nous parlait, notre cœur brûlait d’amour dans notre
poitrine comme quand il nous menait par les chemins en nous expliquant
l’Écriture. C’est lui! C’est lui!...
Et ils rapportent, avec une éloquence spontanée, tous les détails de la
rencontre.
Mais, dans l’assemblée, il y a des esprits méfiants qui, si naguère ils
subissaient l’ascendant de Jésus, étaient toujours enclins à rapetisser
ses enseignements à la mesure de la pauvre sagesse humaine. Ceux-là
tiennent, on le devine, des propos de ce genre:--Madeleine qui, la
première, a cru voir le Seigneur, est bien exaltée. Elle ne mérite pas
beaucoup de créance. Quant à Simon, depuis son reniement, il vit dans
une fièvre de chagrin. Il aura eu quelque hallucination.
--Mais, insistent les disciples d’Emmaüs, nous que vous connaissez, nous
ne sommes pas des exaltés et nous n’avons pas la fièvre. Nous avons vu
le Seigneur et nous lui avons parlé comme nous vous voyons et comme nous
vous parlons.
--Bah! vous aurez pris pour lui quelqu’un qui lui ressemblait et qui
s’est amusé de vous...
Tel est l’aveuglement de notre raison, si la Grâce ne l’éclaire, que les
arguments des sceptiques et le ton d’assurance avec lequel ils les
formulent, commencent d’ébranler les plus disposés à croire. Ils ne
savent que répondre. Et il est à remarquer que Saint Pierre, qui est là
et qui devrait semble-t-il corroborer de son témoignage l’affirmation de
disciples d’Emmaüs, Saint Pierre garde le silence.
Un doute angoissant pèse sur tous.
A ce moment, Jésus se dresse au milieu de ces hommes perplexes, sans que
la porte soigneusement verrouillée, «par crainte des Juifs» se soit même
entr’ouverte. Ils ont peur; croyant à un fantôme, ils s’écartent de lui
en tremblant; peut-être vont-ils fuir.
Mais lui prononce les mots par lesquels il a coutume de les saluer. Et
comme cette phrase bien connue ne suffit pas à les rassurer, il les
invite à le toucher. Puis, comme il l’a fait tant de fois, il leur
demande de la nourriture, mange devant eux et les convie à partager avec
lui ce repas improvisé, suivant le rite qu’il institua pour bien leur
démontrer qu’après comme avant la croix et le tombeau, il est
l’Homme-Dieu qu’ils vénèrent autant qu’ils le chérissent. Alors
seulement ils le reconnaissent tout-à-fait et leur joie éclate...
J’imagine que si, d’aventure, elle lit l’Évangile, la dame raffinée,
dont j’ai parlé au commencement du chapitre, juge passablement
_vulgaires_ ce rayon de miel et ce poisson grillé. Quoi, pas même une
périphrase élégante pour désigner des aliments qu’elle se ferait
scrupule d’offrir à son directeur de conscience lorsqu’elle l’invite à
dîner!...
Mais il est à supposer qu’elle ne lit guère l’Évangile parce que le
Saint Livre choque sans cesse le sentiment «distingué» qu’elle se forge
de Notre-Seigneur.
Or _qui veut faire l’ange fait la bête_ disait Pascal...
Pour moi, la religion affadie, enrubannée de fanfreluches, où se
complaisent les mondains m’écœure. J’adore, jusque dans les plus humbles
détails, tout ce qui se rapporte au Bon Maître. Je ne fais pas de choix.
J’aime Jésus lorsqu’il se transfigure au Thabor. Je l’aime également
lorsqu’il prend son repos dans la maison de Zachée, homme décrié parmi
les Pharisiens. Aux heures où Il daigne s’offrir à ma contemplation dans
la lumière de l’oraison, je n’ignore pas que cette faveur insigne m’est
octroyée parce que _d’abord_, docile à la Grâce, j’ai ramassé les
miettes qui tombent de sa table et que je m’en suis nourri. Et combien
d’autres font mieux que moi pour lui plaire!...