LETTRE AU SÉNAT

Messieurs les Sénateurs,

Le jour où, la mort dans l'âme, vous avez voté la loi dite de

dessaisissement, vous avez commis une première faute. Vous, les

gardiens de la loi, vous avez permis un attentat à la loi, en enlevant

un accusé à ses juges naturels, soupçonnés d'être des juges intègres.

Et c'était déjà sous la pression gouvernementale que vous cédiez, au

nom du bien public, pour obtenir l'apaisement qu'on vous promettait, si

vous consentiez à trahir la justice.

L'apaisement! Souvenez-vous qu'au lendemain de l'arrêt de la Cour de

cassation, toutes Chambres réunies, l'agitation a repris plus violente,

plus meurtrière. Vous vous étiez déshonorés en pure perte, du moment

que votre loi de circonstance, dont on attendait l'injustice désirée,

tournait au triomphe de l'innocent. Et souvenez-vous qu'il s'est trouvé

un tribunal militaire pour consommer quand même la suprême iniquité,

soufflet à notre plus haute magistrature, dont la conscience nationale

aura à rougir, tant que l'outrage n'aura pas été réparé.

Aujourd'hui, on vous demande de commettre une seconde faute, la

dernière, la plus maladroite et la plus dangereuse. Ce n'est plus d'une

loi de dessaisissement qu'il s'agit, c'est d'une loi d'étranglement.

Vous n'aviez fait que changer les juges, vous êtes sollicités cette

fois de dire qu'il n'y a plus de juges. Après avoir accepté la vilaine

besogne d'adultérer la justice, vous voilà chargés de déclarer la

justice en faillite. Et, de nouveau, on vous met sur la gorge la

nécessité politique, on vous arrache votre vote au nom du salut de la

patrie, on vous affirme que, seule, votre mauvaise action peut nous

donner l'apaisement.

L'apaisement! Il ne saurait être que dans la vérité et dans la justice.

Vous ne l'obtiendrez pas plus en supprimant les juges que vous de

l'avez obtenu en les changeant. Vous l'obtiendrez moins encore, car

vous aggravez la décomposition sociale, vous jetez le pays à plus de

mensonge et à plus de haine. Et, lorsque apparaîtra la misère de cet

expédient d'une heure, lorsque tant d'ordures enterrées achèveront

d'empoisonner et d'affoler la nation, c'est vous qui serez les

responsables, les coupables, les mandataires dont l'histoire dira la

criminelle faiblesse.

* * * * *

Il y a plus de deux mois déjà, messieurs les Sénateurs, lorsque j'ai

demandé à être entendu par votre Commission, mon désir était surtout

de protester devant elle contre le projet d'amnistie dont on nous

menaçait. Cette protestation, je n'écris aujourd'hui cette lettre que

pour la renouveler avec plus d'énergie encore, à la veille du jour

où vous allez être appelés à discuter cette loi d'amnistie, que je

considère à mon point de vue personnel comme un déni de justice, et au

point de vue de notre honneur national comme une tache ineffaçable.

Ce que j'ai dit devant votre Commission, ai-je besoin de vous le

répéter ici? On finit par éprouver quelque fatigue et quelque honte

à redire sans cesse les mêmes choses. C'est une histoire que sait le

monde entier, qu'il a jugée depuis longtemps, au sujet de laquelle des

Français seuls peuvent continuer à se battre, dans le coup de démence

des passions politiques et religieuses! J'ai dit qu'après m'avoir

brutalement fermé la bouche à Paris, par l'impudent «La question ne

sera pas posée», et qu'après avoir voulu, à Versailles «serrer la vis

à Labori», il était vraiment monstrueux de me refuser le procès que

j'ai voulu, les juges que j'ai payés à l'avance de tant d'outrages, de

tant de tourments et de près d'une année d'exil, pour l'unique triomphe

de la vérité. J'ai dit que jamais amnistie plus extravagante ni plus

inquiétante n'aura bafoué le droit, car on n'a jamais amnistié à la

fois que des délits et des crimes du même ordre, en faveur de condamnés

subissant déjà leur peine, tandis qu'il s'agit ici d'amnistier le plus

étrange mélange d'actes différents, commis dans des ordres divers, dont

plusieurs n'ont pas même encore été soumis aux tribunaux. Et j'ai dit

que l'amnistie était faite contre nous, contre les défenseurs du droit,

pour sauver les véritables criminels, en nous fermant la bouche par

une clémence hypocrite et injurieuse, en mettant dans le même sac les

honnêtes gens et les coquins, suprême équivoque qui achèvera de pourrir

la conscience nationale.

D'ailleurs, je n'ai pas été le seul à dire ces choses, ce jour-là. Le

colonel Picquart et M. Joseph Reinach avaient voulu, comme moi, être

entendus par votre Commission. Et cette dernière a donc eu l'édifiant

spectacle de trois hommes dont les cas sont absolument différents, et

dont on entend se débarrasser par le même moyen expéditif du déni de

justice. Ils ne se connaissaient pas avant l'Affaire, ils sont venus

de trois mondes opposés, ils se trouvent l'un sous la seule menace

d'une action devant un conseil de guerre, l'autre avec un procès en

cours devant les assises, le troisième condamné par défaut à trois

mille francs d'amende et à un an de prison. N'importe, on confond leurs

cas, on les jette à la même solution bâtarde, sans se soucier de la

situation atroce où on les laisse, de leur vie brisée, des accusations

dont ils ne pourront se laver, des preuves de leur bonne foi qu'ils ne

pourront apporter. On achève de les salir en les renvoyant dos à dos

avec des bandits, par une comédie infâme qui entend donner une couleur

de magnanimité patriotique à une mesure d'iniquité et de lâcheté

universelles. Et vous ne voulez pas que ces trois hommes protestent

de toute leur douleur de citoyens lésés dans leurs intérêts et dans

leur amour de la grande France, dont ils n'ont cru être que les dignes

enfants! Certes, je proteste encore, et je sais bien que le colonel

Picquart et M. Joseph Reinach protestent ici avec moi, comme ils l'ont

fait le jour où nous avons déposé devant votre Commission.

Mais, ces choses, messieurs les Sénateurs, tout le monde les sait,

vous les savez vous-mêmes mieux que personne, étant dans la coulisse

politique où la monstrueuse aventure s'est cuisinée. Votre Commission

les savait, ce qui explique l'angoisse juridique où elle s'est

longtemps débattue, la répugnance qu'elle éprouvait à patronner un

projet indigne, répugnance dont la pression gouvernementale, dans les

circonstances que vous connaissez, a pu seule avoir raison. Vous-mêmes,

j'en suis certain, vous convenez tout bas que jamais on ne vit pareil

amas de turpitudes, de mensonges et de crimes, d'illégalités flagrantes

et de dénis de justice. C'est même l'épouvantable entassement des

attentats et des hontes qui vous terrifie. Comment nettoyer le pays

de tout cela? Comment faire rendre la justice à chacun, sans que la

France du passé en soit ruinée, jusque dans ses vieilles fondations,

et sans être obligé de reconstruire enfin la jeune et glorieuse France

de demain? Et les pensées lâches naissent dans les esprits les plus

fermes, il y a trop de cadavres, on va creuser un trou pour les enfouir

à la hâte, avec l'espoir qu'on n'en parlera plus quand on ne les verra

plus, quitte à ce que leur décomposition perce la mince couche de terre

qui les recouvre, et fasse bientôt crever de la peste le pays tout

entier.

C'est bien cela, n'est-ce pas? et nous sommes d'accord sur ce point

que le mal, monté des profondeurs cachées du corps social, révélé au

plein jour, est effroyable. Et nous ne différons que sur la manière de

tenter la guérison. Vous, hommes de gouvernement, vous enterrez, vous

paraissez croire que ce qu'on ne voit plus n'existe plus; tandis que

nous autres, simples citoyens, nous voudrions purifier tout de suite,

brûler les éléments pourris, en finir avec les ferments de destruction,

pour que le corps tout entier retrouve la santé et la force.

Et l'avenir dira qui avait raison.

* * * * *

L'histoire est fort simple, messieurs les Sénateurs, mais il n'est pas

inutile de la résumer ici.

Au début, dans l'affaire Dreyfus, il n'y a eu qu'une question de

justice, l'erreur judiciaire dont quelques citoyens, de cœur plus

juste, plus tendre que les autres sans doute, ont voulu la réparation.

Personnellement, je n'y ai pas vu d'abord autre chose. Et voilà que,

bientôt, à mesure que la monstrueuse aventure se déroulait, que les

responsabilités remontaient plus haut, gagnaient les chefs militaires,

les fonctionnaires, les hommes au pouvoir, la question s'est emparée

du corps politique tout entier, transformant la cause célèbre en une

crise, terrible et générale, où le sort de la France elle-même semblait

devoir se décider. C'est ainsi que, peu à peu, deux partis se sont

trouvés aux prises: d'un côté, toute la réaction, tous les adversaires

de la véritable République que nous devrions avoir, tous les esprits

qui, sans qu'ils le sachent peut-être, sont pour l'autorité sous ses

diverses formes, religieuse, militaire, politique; de l'autre, toute la

libre action vers l'avenir, tous les cerveaux libérés par la science,

tous ceux qui vont à la vérité, à la justice, qui croient au progrès

continu, dont les conquêtes finiront par réaliser un jour le plus de

bonheur possible. Et, dès lors, la bataille a été sans merci.

De judiciaire qu'elle était, qu'elle aurait dû rester, l'affaire

Dreyfus est devenue politique. Tout le venin est là. Elle a été

l'occasion qui a fait monter brusquement à la surface l'obscur

travail d'empoisonnement et de décomposition dont les adversaires

de la République minaient le régime depuis trente ans. Il apparaît

aujourd'hui à tous les yeux que la France, la dernière des grandes

nations catholiques restée debout et puissante, a été choisie par le

catholicisme, je dirai mieux par le papisme, pour restaurer le pouvoir

défaillant de Rome; et c'est ainsi qu'un envahissement sourd s'est

fait, que les jésuites, sans parler des autres instruments religieux,

se sont emparés de la jeunesse, avec une adresse incomparable; si bien

qu'un beau matin, la France de Voltaire, la France qui n'est pourtant

pas encore retournée avec les curés, s'est réveillée cléricale, aux

mains d'une administration, d'une magistrature, d'une haute armée qui

prend son mot d'ordre à Rome. Les apparences illusoires sont tombées

d'un seul coup, on s'est aperçu que nous n'avions de la République

que l'étiquette, on a senti que nous marchions sur un terrain miné

de toutes parts, où cent années de conquêtes démocratiques allaient

s'effondrer.

La France était sur le point d'appartenir à la réaction, voilà le cri,

voilà la terreur. Cela explique toute la déchéance morale où la lâcheté

des Chambres et du gouvernement nous laisse glisser peu à peu. Dès

qu'une Chambre, dès qu'un gouvernement redoute d'agir, dans la crainte

de n'être plus avec les maîtres de demain, la chute est prompte et

fatale. Imaginez-vous les hommes au pouvoir s'apercevant qu'ils n'ont

plus dans la main aucun des rouages nécessaires, ni des fonctionnaires

obéissants, ni des militaires scrupuleux de la discipline, ni des

magistrats intègres. Comment poursuivre le général Mercier, menteur et

faussaire, quand tous les généraux se solidarisent avec lui? Comment

déférer les vrais coupables aux tribunaux, lorsqu'on sait qu'il y

a des magistrats pour les absoudre? Comment gouverner enfin avec

honnêteté, lorsque pas un fonctionnaire n'exécutera honnêtement les

ordres? Il faudrait au pouvoir, dans de telles circonstances, un héros,

un grand homme d'État, résolu à sauver son pays, même par l'action

révolutionnaire. Et, comme de tels hommes manquent pour l'instant, nous

avons vu la débandade de nos ministres, impuissants et maladroits,

quand ils n'étaient pas complices et canailles, culbutés les uns

sur les autres, sous les coups des Chambres affolées, en proie aux

factions, tombées à l'ignominie de l'égoïsme étroit et des questions

personnelles.

Mais ce n'est pas tout, le plus grave et le plus douloureux est qu'on a

laissé empoisonner le pays par une presse immonde, qui l'a gorgé avec

impudence de mensonges, de calomnies, d'ordures et d'outrages, jusqu'à

le rendre fou. L'antisémitisme n'a été que l'exploitation grossière de

haines ancestrales, pour réveiller les passions religieuses chez un

peuple d'incroyants qui n'allaient plus à l'église. Le nationalisme

n'a été que l'exploitation tout aussi grossière du noble amour de la

patrie, tactique d'abominable politique qui mènera droit le pays à la

guerre civile, le jour où l'on aura convaincu une moitié des Français

que l'autre moitié les trahit et les vend à l'étranger, du moment

qu'elle pense autrement. Et c'est ainsi que des majorités ont pu se

faire, qui ont professé que le vrai était le faux, que le juste était

l'injuste, qui même n'ont rien voulu entendre, condamnant un homme

parce qu'il était juif, poursuivant de cris de mort les prétendus

traîtres dont l'unique passion était de sauver l'honneur de la France,

dans le désastre de la raison nationale.

Dès ce moment, dès qu'on a pu croire que le pays lui-même passait à

la réaction, dans son coup de folie morbide, c'en a été fait du peu

de bravoure des Chambres et du gouvernement. Se mettre contre les

majorités possibles, y pense-t-on! Le suffrage universel, qui paraît si

juste, si logique, a cette tare affreuse que tout élu du peuple n'est

plus que le candidat de demain, esclave du peuple, dans son âpre besoin

d'être réélu; de sorte que, lorsque le peuple devient fou, en une de

ces crises dont nous avons un, exemple, l'élu est à la merci de ce fou,

il dit comme lui, s'il n'a pas le cœur de penser et d'agir en homme

libre. Et voilà donc à quel douloureux spectacle nous assistons depuis

trois ans: un Parlement qui ne sait comment user de son mandat, dans

la crainte de le perdre, un gouvernement qui après avoir laissé tomber

la France aux mains des réacteurs, des empoisonneurs publics, tremble

à chaque heure d'être renversé, fait les pires concessions aux ennemis

du régime qu'il représente, pour en être simplement le maître quelques

jours de plus.

* * * * *

N'est-ce pas ces raisons, messieurs les Sénateurs, qui vont vous

décider à cette concession nouvelle d'une amnistie dont le résultat

sera de soustraire au châtiment les hauts coupables, que pas un

ministère n'a osé poursuivre? Vous pensez vous sauver vous-mêmes, en

disant qu'il faut bien sauver le gouvernement de l'embarras mortel où

il s'est enlisé par ses continuelles faiblesses. Si un homme d'État,

énergique, simplement honnête, avait mis la main au collet du général

Mercier, dès son premier crime, tout serait depuis longtemps rentré

dans l'ordre. Mais, à chaque recul nouveau de la justice, l'audace des

criminels a naturellement grandi; et il est très vrai que le tas des

abominations a grossi si démesurément, qu'il faudrait à cette heure

un beau courage pour liquider l'Affaire, selon la justice, au mieux

des intérêts de la France. Personne n'a ce courage, tous frissonnent

à l'idée de s'exposer au flot d'injures des antisémites et des

nationalistes, tous ménagent la folie où le poison a jeté certaines

majorités d'électeurs, de sorte que vous voilà acculés à une lâcheté

encore, à une faute suprême qui achèvera de livrer le pays à la

réaction, de plus en plus triomphante et audacieuse.

Pourtant, n'avez-vous pas conscience que c'est une singulière opération

que d'enterrer les questions gênantes, avec l'idée enfantine qu'on

les supprime? Voici trois ans que j'entends répéter par les hommes

politiques qu'il n'y a pas ou qu'il n'y a plus d'affaire Dreyfus,

lorsqu'ils ont un intérêt à le croire. Et l'affaire Dreyfus n'en suit

pas moins son développement logique, car il est certain qu'elle finira

seulement lorsqu'elle sera finie. Aucune puissance humaine ne peut

arrêter la vérité en marche. Aujourd'hui que souffle une nouvelle

panique, vous voilà terrifiés, bien résolus de nouveau à décréter qu'il

n'y a plus d'affaire Dreyfus, que jamais plus il n'y en aura. Vous

espérez, en creusant davantage le trou dans lequel vous l'enfouissez,

et en jetant la loi d'amnistie par-dessus, que désormais elle ne

ressuscitera pas. Vains efforts, elle reviendra comme un spectre, comme

une âme en peine, tant que justice ne sera pas faite. Il n'est de

repos, pour un peuple, que dans la vérité et l'équité.

Et le pis est que vous êtes peut-être de bonne foi, lorsque vous vous

imaginez que, grâce à cet étranglement de toute justice, vous allez

faire de l'apaisement. C'est pour l'apaisement tant désiré que vous

sacrifiez, sur l'autel de la patrie, vos consciences de législateurs

honnêtes. Ah! pauvres naïfs, ou simples égoïstes maladroits, qui

vont une fois de plus se déshonorer en pure perte! Il est beau,

l'apaisement, depuis qu'on livre, membre à membre, la République à

ses ennemis, pour obtenir leur silence. Ils crient plus fort, ils

redoublent d'injures, à chaque satisfaction qu'on leur donne. Cette

loi d'amnistie que vous faites pour eux, pour sauver leurs chefs du

bagne, ils hurlent que c'est nous qui vous l'arrachons. Vous êtes

des traîtres, les ministres sont des traîtres, le Président de la

République est un traître. Et, lorsque vous aurez voté la loi, vous

aurez fait œuvre de traîtres, pour sauver des traîtres. Ce sera

l'apaisement, je vous attends à ce lendemain de l'amnistie, sous le

flot de boue dont on vous couvrira, aux applaudissements des cannibales

qui danseront la danse du massacre.

Ne voyez-vous pas, n'entendez-vous pas? Depuis qu'il est convenu qu'on

se taira, qu'on ne parlera plus de l'Affaire pendant la trêve de

l'Exposition, qui donc en parle toujours? Qui a violenté Paris, aux

dernières élections municipales, en reprenant la campagne de mensonges

et d'outrages? Qui mêle de nouveau l'armée à ces hontes, qui continue à

colporter des dossiers secrets, pour tenter de renverser le ministère?

L'affaire Dreyfus est devenue le spectre rouge des nationalistes et

des antisémites. Ils ne peuvent régner sans elle, ils ont un continuel

besoin d'elle pour dominer le pays par la terreur. Comme autrefois les

ministres de l'Empire obtenaient tout du Corps législatif en agitant

le spectre rouge, ils n'ont qu'à brandir l'Affaire, pour hébéter

les pauvres gens dont ils ont détraqué la cervelle. Et, encore une

fois, voilà l'apaisement: votre amnistie ne sera qu'une arme nouvelle

aux mains de la faction qui a exploité l'Affaire pour que la France

républicaine en crevât, et qui continuera à l'exploiter d'autant plus

que votre amnistie va donner force de loi à l'équivoque, sans que la

nation puisse désormais savoir de quel côté étaient la vérité et la

justice.

Dans ce grave péril, il n'y avait qu'une chose à faire, accepter

la lutte contre toutes les forces du passé coalisées, refaire

l'administration, refaire la magistrature, refaire le haut

commandement, puisque tout cela, apparaissait dans sa pourriture

cléricale. Éclairer le pays par des actes, dire toute la vérité,

rendre toute la justice. Profiter de la prodigieuse leçon de choses

qui se déroulait, pour faire avancer le peuple, en trois ans, du pas

gigantesque qu'il mettra cent ans peut-être à franchir. Accepter du

moins la bataille, au nom de l'avenir, et en tirer pour notre grandeur

future toute la victoire possible. Aujourd'hui encore, bien que tant de

lâchetés aient rendu la besogne presque impossible, il n'y a toujours

qu'une chose à faire, revenir à la vérité, revenir à la justice, dans

la certitude qu'en dehors d'elles il n'y a pour un pays que déchéance

et que mort prochaine.

Mon cher et grand Labori, qu'on a réduit au silence, en une de ces

heures lâches dont j'ai parlé, a eu cependant l'occasion de le dire

avec son éloquence superbe, dans une circonstance récente. Puisque le

gouvernement, puisque les hommes politiques n'ont cessé d'intervenir

dans l'Affaire, de la soustraire aux tribunaux qui seuls, devaient la

résoudre, ce sont les hommes politiques, c'est vous, messieurs les

Sénateurs, qui avez charge de la finir, pour la plus grande paix et le

plus grand bien de la nation. Et je vous répète que, si vous comptez

que votre misérable loi d'amnistie atteindra ce résultat, vous aggravez

vos fautes anciennes d'une faute dernière, d'une erreur qui peut être

mortelle et qui pèsera lourdement sur vos mémoires.

* * * * *

Un de mes étonnements, messieurs les Sénateurs, est qu'on nous accuse

de vouloir recommencer l'affaire Dreyfus. Je ne comprends pas. Il y

a eu une affaire Dreyfus, un innocent torturé par des bourreaux qui

savaient son innocence, et cette affaire-là, grâce à nous, est finie,

relativement à la victime elle-même, que les bourreaux ont dû rendre

à sa famille. Le monde entier sait aujourd'hui la vérité, nos pires

adversaires ne l'ignorent pas, la confessent, les portes closes.

La réhabilitation ne sera guère qu'une formule juridique, lorsque

l'heure viendra, de sorte que Dreyfus n'a plus même besoin de nous,

puisqu'il est libre et qu'il a autour de lui, pour l'aider, l'admirable

et vaillante famille qui n'a jamais douté de son honneur et de sa

délivrance.

Alors, pourquoi recommencerions-nous l'affaire Dreyfus? Outre que cela

n'aurait aucun sens, cela serait sans profit pour personne. Ce que nous

voulons, c'est que l'affaire Dreyfus finisse par l'unique dénouement

qui puisse rendre la force et le calme au pays, c'est que les coupables

soient frappés, non pour nous réjouir de leur châtiment, mais pour que

le peuple sache enfin et que la justice fasse l'apaisement, le seul

véritable et solide. Nous croyons que le salut de la France est dans

la victoire des forces de demain contre les forces d'hier, des hommes

de vérité contre les hommes d'autorité. Et c'est pourquoi nous ne

pouvons admettre que l'affaire Dreyfus n'ait pas comme conclusion la

justice pour tous et qu'on n'en tire pas les leçons qui aideraient à

fonder demain définitivement la République, si on réalisait toutes les

réformes dont elles ont montré la nécessité impérieuse.

Encore un coup, ce n'est pas nous qui recommençons l'affaire Dreyfus,

qui l'utilisons pour nos besoins électoraux, qui en rebattons les

oreilles de la foule afin de l'étourdir. Nous ne réclamons que nos

juges naturels, nous mettons dans la justice pour tous l'espoir qu'elle

fera promptement la vérité et qu'elle pacifiera ainsi la nation. On dit

que l'Affaire a fait beaucoup de mal à la France, c'est un lieu commun

que des ministres eux-mêmes emploient, quand ils veulent enlever des

votes. A quelle France l'Affaire a-t-elle fait tant de mal? Si c'est à

la France d'hier, tant mieux! Et il est certain, en effet, que toutes

les vieilles institutions en sont disloquées, qu'elle a fait apparaître

l'irrémédiable pourriture du vieil édifice social, si bien qu'il ne

reste guère qu'à le jeter bas. Mais pourquoi m'affligerais-je de ce mal

qu'elle a fait au passé, si elle a servi l'avenir, si elle a travaillé

à la propreté, à la santé de la France de demain? Jamais fièvre n'aura

plus nettement fait monter à la peau la maladie qu'il faut guérir. Et

ce n'est pas l'affaire Dreyfus que nous voulons reprendre, nous ne

voulons plus que soigner et guérir la maladie dont elle a servi à nous

montrer la virulence.

Mais il est encore un but plus grave, une pressante nécessité qui me

hante. L'amnistie qui enterre, l'amnistie qui prétend tout finir dans

le mensonge et l'équivoque, a pour terrible conséquence de nous laisser

à la merci d'une divulgation publique de l'Allemagne. J'ai déjà fait

plusieurs fois allusion à cette effroyable situation, qui devrait

angoisser les véritables patriotes, troubler leurs nuits, leur faire

exiger la liquidation complète et définitive de l'affaire Dreyfus,

comme une mesure de salut public, dont l'honneur et la vie même de la

France dépendent. Et, puisque aujourd'hui il faut enfin parler haut et

clair, je parlerai.

Personne n'ignore que les nombreux documents fournis par Esterhazy à

l'attaché militaire allemand, M. de Schwartzkoppen, sont au ministère

de la guerre, à Berlin. Il y a là des pièces de toutes sortes, des

notes; des lettres, entre autres, dit-on, toute une série de lettres

dans lesquelles Esterhazy juge ses chefs, donne des détails sur leur

vie privée, peu édifiants. D'autres bordereaux s'y trouvent, je veux

dire d'autres énumérations de documents offerts et livrés, dont le

moindre prouve sans discussion possible l'innocence de Dreyfus et

la culpabilité de l'homme que deux de nos conseils de guerre ont

innocenté, malgré l'évidence éclatante de son crime. Eh bien! j'admets

qu'une guerre éclate demain entre la France et l'Allemagne, et nous

voilà sous l'épouvantable menace! avant même qu'on ait tiré un coup de

fusil, avant qu'une bataille soit livrée, l'Allemagne publie en une

brochure le dossier Esterhazy; et je dis que la bataille est perdue,

que nous sommes battus devant le monde entier, sans même avoir pu

nous défendre. Notre armée est atteinte dans le respect et dans la

foi qu'elle doit à ses chefs, trois de nos Conseils de guerre sont

convaincus d'iniquité et de cruauté, toute la monstrueuse aventure crie

notre déchéance sous le soleil, et la patrie croule, nous ne sommes

plus qu'une nation de menteurs et de faussaires.

J'en ai eu souvent le mortel frisson. Comment un gouvernement qui

sait peut-il accepter une minute de vivre sous une menace pareille?

Comment peut-il parler de faire le silence, de rester dans le péril

où nous sommes, sous le prétexte que le pays veut être apaisé? Cela

passe l'entendement, et je dis même que c'est trahir la patrie que de

ne pas immédiatement faire la lumière par tous les moyens possibles,

sans attendre que cette lumière vienne de l'étranger, dans quelque

coup de foudre. Le jour où l'innocent sera réhabilité, le jour où les

vrais coupables seront frappés, ce jour-là seulement on aura brisé dans

la main de l'Allemagne l'arme qu'elle a contre nous, car la France,

d'elle-même, aura reconnu et réparé son erreur.

Et l'amnistie vient fermer ainsi une des dernières portes ouvertes à

la vérité. Je n'ai cessé de le répéter, on n'a pas voulu entendre le

seul témoin qui, d'un mot, peut faire la lumière, M. de Schwartzkoppen.

Devant la cour d'assises de Versailles, ce serait mon témoin, celui

dont je demanderais l'audition par commission rogatoire, celui qui ne

pourrait se refuser à dire enfin la vérité entière et à l'appuyer sur

les documents qu'il a eus entre les mains. La solution souveraine est

là, elle n'est pas ailleurs. Elle viendra de là tôt ou tard, et c'est

folie à nous de ne pas la provoquer, pour en avoir l'honneur, au lieu

d'attendre qu'on nous la jette à la face, en quelque circonstance

tragique.

Ma stupeur a été grande, le jour où je me suis présenté devant votre

Commission, lorsque le président m'a demandé, de la part du président

du conseil des ministres, si j'étais en possession d'un fait nouveau,

pour le produire à Versailles. Cela voulait dire que, si je n'avais pas

la vérité dans ma poche, comme j'y ai mon mouchoir, je n'avais qu'à me

laisser amnistier, sans tant de protestations. Une telle question m'a

étonné, de la part du président du conseil, qui sait très bien qu'on ne

porte pas ainsi la vérité sur soi, et que les procès sont précisément

faits pour la faire jaillir des interrogatoires, des témoignages et

des plaidoiries. Mais, surtout, l'ironie d'une telle demande, adressée

à moi, devenait extraordinaire, lorsqu'on se souvenait de tout ce qui

a été fait pour me fermer la bouche, pour m'empêcher d'établir cette

vérité dont on se préoccupait maintenant de constater la présence dans

ma poche. J'ai répondu au président de votre Commission que j'étais en

possession du fait nouveau, que si je n'avais pas la vérité sur moi,

je savais parfaitement où la trouver, et que je priais simplement le

président du conseil d'inviter le garde des sceaux à conseiller au

président des assises, à Versailles, de ne pas arrêter en chemin ma

commission rogatoire, lorsque je lui demanderais de faire interroger

M. de Schwartzkoppen. Et l'affaire Dreyfus finirait, la France serait

sauvée de la plus redoutable des catastrophes.

Votez donc la loi d'amnistie, messieurs les Sénateurs, achevez

l'étranglement, dites avec le président Delegorgue que la question

ne sera pas posée, serrez la vis à Labori avec le premier président

Périvier; et, si la France un jour est déshonorée devant le monde

entier, ce sera votre œuvre.

* * * * *

Je n'ai pas, messieurs les Sénateurs, la naïveté de croire que cette

lettre vous ébranlera, même un instant, dans le parti formel où je

vous soupçonne de voter la loi d'amnistie. Votre vote est facile à

prévoir, car il sera fait de votre longue faiblesse et de votre longue

impuissance. Vous vous imaginez que vous ne pouvez pas faire autrement,

parce que vous n'avez pas le courage de faire autrement.

J'écris simplement, cette lettre pour le grand honneur de l'avoir

écrite. Je fais mon devoir, et je doute que vous fassiez le vôtre. La

loi de dessaisissement a été un crime juridique, la loi d'amnistie va

être une trahison civique, l'abandon de la République aux mains de ses

pires ennemis.

Votez-la, vous en serez punis avant peu, et elle sera plus tard votre

honte.

La vérité en marche: L'affaire Dreyfus · 第 57 / 72 题