Madame,
On vous rend l'innocent, le martyr, on rend à sa femme, à son fils, à
sa fille, le mari et le père, et ma première pensée va vers la famille
réunie enfin, consolée, heureuse. Quel que soit encore mon deuil
de citoyen, malgré la douleur indignée, la révolte où continuent à
s'angoisser les âmes justes, je vis avec vous cette minute délicieuse,
trempée de bonnes larmes, la minute où vous avez serré dans vos bras le
mort ressuscité, sorti vivant et libre du tombeau. Et, quand même, ce
jour est un grand jour de victoire et de fête.
Je m'imagine la première soirée, sous la lampe, dans l'intimité
familiale, lorsque les portes sont fermées et que toutes les
abominations de la rue meurent au seuil domestique. Les deux enfants
sont là, le père est revenu du lointain voyage, si long, si obscur. Ils
le baisent, ils attendent de lui le récit qu'il leur fera plus tard.
Et quelle paix confiante, quel espoir d'un avenir réparateur, tandis
que la mère s'empresse doucement, ayant encore, après tant d'héroïsme,
une tâche héroïque à remplir, celle d'achever par ses soins et par sa
tendresse le salut du crucifié, du pauvre être qu'on lui rend. Une
douceur endort la maison close, une infinie bonté baigne de toutes
parts la chambre discrète où sourit la famille, et nous sommes là
dans l'ombre, muets, récompensés, nous tous qui avons voulu cela, qui
luttons depuis tant de mois pour cette minute de bonheur.
Quant à moi, je le confesse, mon œuvre n'a été d'abord qu'une œuvre de
solidarité humaine, de pitié et d'amour. Un innocent souffrait le plus
effroyable des supplices, je n'ai vu que cela, je ne me suis mis en
campagne que pour le délivrer de ses maux. Dès que son innocence me fut
prouvée, il y eut en moi une hantise affreuse, cette pensée de tout ce
que le misérable avait souffert, de tout ce qu'il souffrait encore dans
le cachot muré où il agonisait, sous la fatalité monstrueuse dont il ne
pouvait même déchiffrer l'énigme. Quelle tempête sous ce crâne, quelle
attente dévorante, ramenée par chaque aurore! Et je n'ai plus vécu, et
mon courage n'a été fait que de ma pitié, et mon but unique a été de
mettre fin à la torture, de soulever la pierre pour que le supplicié
revînt à la clarté du jour, fût rendu aux siens, qui panseraient ses
plaies.
Affaire de sentiment, comme disent les politiques, avec un léger
haussement d'épaules. Mon Dieu! oui, mon cœur seul était pris,
j'allais au secours d'un homme en détresse, fût-il juif, catholique ou
mahométan. Je croyais alors à une simple erreur judiciaire, j'ignorais
la grandeur du crime qui tenait cet homme enchaîné, écrasé au fond de
la fosse scélérate, où l'on guettait son agonie. Aussi étais-je sans
colère contre les coupables, inconnus encore. Simple écrivain, arraché
par la compassion à sa besogne coutumière, je ne poursuivais aucun but
politique, je ne travaillais pour aucun parti. Mon parti, à moi, dès ce
début de la campagne, ce n'était que l'humanité à servir.
Et ce que je compris, ensuite, ce fut la terrible difficulté de notre
tâche. A mesure que la bataille se déroulait, s'étendait, je sentais
que la délivrance de l'innocent demanderait des efforts surhumains.
Toutes les puissances sociales se liguaient contre nous, et nous
n'avions pour nous que la force de la vérité. Il nous faudrait faire
un miracle, pour ressusciter l'enseveli. Que de fois, pendant ces deux
cruelles années, j'ai désespéré de l'avoir, de le rendre vivant à sa
famille! Il était toujours là-bas, dans sa tombe, et nous avions beau
nous mettre à cent, à mille, à vingt mille, la pierre était si lourde
des iniquités entassées, que je craignais de voir nos bras s'user,
avant le suprême effort. Jamais, jamais plus! Peut-être un jour, dans
longtemps, ferions-nous la vérité, obtiendrions-nous la justice. Mais
lui, le malheureux serait mort, jamais sa femme, jamais ses enfants ne
lui auraient donné le baiser triomphant du retour.
Aujourd'hui, madame, voilà que nous avons fait le miracle. Deux années
de luttes géantes ont réalisé l'impossible, notre rêve est accompli,
puisque le supplicié est descendu de sa croix, puisque l'innocent
est libre, puisque votre mari vous est rendu. Il ne souffrira plus,
la souffrance de nos cœurs est donc finie, l'image intolérable cesse
de troubler notre sommeil. Et c'est pourquoi, je le répète, c'est
aujourd'hui jour de grande fête, de grande victoire. Discrètement, tous
nos cœurs communient avec le vôtre, il n'est pas une femme, pas une
mère, qui n'ait senti son cœur se fondre, en songeant à cette première
soirée intime, sous la lampe, dans l'affectueuse émotion du monde
entier, dont la sympathie vous entoure.
* * * * *
Sans doute, madame, cette grâce est amère. Est-il possible qu'une telle
torture morale soit imposée après tant de tortures physiques? et quelle
révolte à se dire qu'on obtient de la pitié ce qu'on ne devrait tenir
que de la justice!
Le pis est que tout semble avoir été concerté pour aboutir à cette
iniquité dernière. Les juges ont voulu cela, frapper encore l'innocent,
pour sauver les coupables, quittes à se réfugier dans l'hypocrisie
affreuse d'une apparence de miséricorde. «Tu veux l'honneur, nous ne te
ferons que l'aumône de la liberté, pour que ton déshonneur légal couvre
les crimes de tes bourreaux.» Et il n'est pas, dans la longue série
des ignominies commises, un attentat plus abominable contre la dignité
humaine. Cela dépasse tout, faire mentir la divine pitié, en faire
l'instrument du mensonge, en souffleter l'innocence pour que le meurtre
se promène au soleil, galonné et empanaché!
Et quelle tristesse, en outre, que le gouvernement d'un grand pays se
résigne, par une faiblesse désastreuse, à être miséricordieux, quand
il devrait être juste! Trembler devant l'arrogance d'une faction,
croire qu'on va faire de l'apaisement avec de l'iniquité, rêver je
ne sais quelle embrassade menteuse et empoisonnée, est le comble de
l'aveuglement volontaire. Est-ce que le gouvernement, au lendemain
de l'arrêt scandaleux de Rennes, ne devait pas le déférer à la
Cour de cassation, cette juridiction suprême qu'il bafoue d'une si
insolente façon? Est-ce que le salut du pays n'était pas dans cet acte
d'énergie nécessaire, qui sauvait notre honneur aux yeux du monde,
qui rétablissait chez nous le règne de la loi? Il n'y a d'apaisement
définitif que dans la justice, toute lâcheté ne sera qu'une cause
de fièvre nouvelle, et ce qui nous a manqué jusqu'ici, c'est un
gouvernement de bravoure qui veuille bien aller jusqu'au bout de son
devoir, pour remettre dans le droit chemin la nation égarée, affolée de
mensonges.
Mais notre déchéance est telle, que nous en sommes réduits à féliciter
le gouvernement de s'être montré pitoyable. Il a osé être bon, grand
Dieu! Quelle audace folle, quelle extraordinaire vaillance, qui
l'expose aux morsures des fauves, dont les bandes sauvages, sorties
de la forêt ancestrale, rôdent parmi nous! Être bon quand on ne peut
peut pas être fort, c'est déjà méritoire. Et, d'ailleurs, madame, cette
réhabilitation qui aurait dû être immédiate, pour la juste gloire du
pays lui-même, votre mari peut l'attendre, le front haut, car il n'est
pas d'innocent qui soit plus innocent, devant tous les peuples de la
terre.
Votre mari, ah! madame, laissez-moi vous dire quelle est pour lui notre
admiration, notre vénération, notre culte. Il a tant souffert, et sans
cause, sous l'assaut de l'imbécillité, de la méchanceté humaines, que
nous voudrions panser d'une tendresse chacune de ses plaies. Nous
sentons bien que la réparation est impossible, que jamais la société ne
pourra payer sa dette envers le martyr, tenaillé avec une obstination
si atroce, et c'est pourquoi nous lui élevons un autel dans nos cœurs,
n'ayant à lui donner rien de plus pur ni de plus précieux que ce culte
de fraternité émue. Il est devenu un héros, plus grand que les autres
parce qu'il a plus souffert. La douleur injuste l'a sacré, il est
entré, auguste, épuré désormais, dans ce temple de l'avenir, où sont
les dieux, ceux dont les images touchent les cœurs, y font pousser
une éternelle floraison de bonté. Les lettres impérissables qu'il
vous a écrites, madame, resteront comme le plus beau cri d'innocence
torturée qui soit sorti d'une âme. Et si, jusqu'ici, aucun homme n'a
été foudroyé par un destin plus tragique, il n'en est pas qui soit
aujourd'hui monté plus haut dans le respect et dans l'amour des hommes.
Puis, comme si ses bourreaux l'avaient voulu grandir encore, voilà
qu'ils lui ont imposé la torture suprême du procès de Rennes. Devant
ce martyr décloué de sa croix, épuisé, ne se soutenant plus que par la
force morale, ils ont défilé sauvagement, bassement, le couvrant de
crachats, le lardant à coups de couteau, versant sur ses plaies le fiel
et le vinaigre. Et lui, le stoïcien, il s'est montré admirable, sans
une plainte, d'un courage hautain, d'une tranquille certitude dans la
vérité, qui feront plus tard l'étonnement des générations. Le spectacle
a été si beau, si poignant, que l'arrêt d'iniquité a soulevé les
peuples, après ces monstrueux débats d'un mois, dont chaque audience
criait plus haut l'innocence de l'accusé. Le destin s'accomplissait,
l'innocent passait dieu, pour qu'un exemple inoubliable fût donné au
monde.
Ici, madame, nous arrivons au sommet. Il n'est pas de gloire, il n'est
pas d'exaltation plus haute. Une réhabilitation légale, une formule
d'innocence juridique, on serait presque tenté de se demander à quoi
bon, puisqu'on ne trouverait pas un honnête homme dans l'univers qui ne
soit dès aujourd'hui convaincu de cette innocence. Et, cet innocent, le
voilà devenu le symbole de la solidarité humaine, d'un bout à l'autre
de la terre. Lorsque la religion du Christ avait mis quatre siècles à
se formuler, à conquérir quelques nations, la religion de l'innocent,
condamné deux fois, a fait, d'un coup, le tour du monde, réunissant
dans une immense humanité toutes les nations civilisées. Je cherche,
au cours de l'histoire, un pareil mouvement de fraternité universelle,
et je ne le trouve pas. L'innocent condamné deux fois a plus fait pour
la fraternité des peuples, pour l'idée de solidarité et de justice,
que cent ans de discussions philosophiques, de théories humanitaires.
Pour la première fois, dans les temps, l'humanité, entière a eu un cri
de libération, une révolte d'équité et de générosité, comme si elle ne
formait plus qu'un peuple, le peuple unique et fraternel rêvé par les
poètes.
Et qu'il soit donc honoré, qu'il soit vénéré, l'homme élu par la
souffrance, en qui la communion universelle vient de se faire!
* * * * *
Il peut dormir tranquille et confiant, madame, dans le doux refuge,
familial, réchauffé par vos mains pieuses. Et comptez sur nous, pour
sa glorification. C'est nous, les poètes, qui donnons la gloire, et
nous lui ferons la part si belle que pas un homme de notre âge ne
laissera un souvenir si poignant. Déjà bien des livres sont écrits
en son honneur, toute une bibliothèque s'est multipliée pour prouver
son innocence, pour exalter son martyre. Tandis que, du côté de ses
bourreaux, on compte les rares documents écrits, volumes et brochures,
les amants de la vérité et de la justice n'ont cessé et ne cesseront
de contribuer à l'histoire, de publier les pièces innombrables de
l'immense enquête, qui permettra un jour de fixer définitivement
les faits. C'est le verdict de demain qui se prépare, et celui-là
sera l'acquittement triomphal, la réparation éclatante, toutes les
générations à genoux, et demandant, à la mémoire du supplicié glorieux,
le pardon du crime de leurs pères.
Et c'est nous encore, madame, c'est nous, les poètes, qui clouons les
coupables à l'éternel pilori. Ceux que nous condamnons, les générations
les méprisent et les huent. Il est des noms criminels qui, frappés
par nous d'infamie, ne sont plus que des épaves immondes dans la
suite des âges. La justice immanente s'est réservé ce châtiment, elle
a chargé les poètes de léguer à l'exécration des siècles ceux dont
la malfaisance sociale, dont les crimes trop grands échappent aux
tribunaux ordinaires. Je sais bien que, pour ces âmes basses, pour
ces jouisseurs d'un jour, c'est là un châtiment lointain dont ils
se moquent. L'insolence immédiate leur suffit. Triompher à coups de
bottes, c'est le succès brutal qui contente leur faim grossière. Et
qu'importe le lendemain de la tombe, qu'importe l'infamie, si l'on
n'est plus là pour en rougir! L'explication du honteux spectacle
qui nous a été donné, est dans cette bassesse d'âme: les effrontés
mensonges, les fraudes les plus avérées, les impudences éclatantes,
tout ce qui ne saurait durer qu'une heure et qui doit précipiter
la ruine des coupables. Ils n'ont donc pas de descendance, ils ne
craignent donc pas que la rougeur de la honte ne remonte plus tard sur
les joues de leurs enfants et de leurs petits-enfants?
Ah! les pauvres fous! Ils ne semblent pas même se douter que ce
pilori, où nous clouerons leurs noms, ce sont eux qui l'ont dressé.
Je veux croire qu'il y a là des crânes obtus, dont un milieu spécial,
un esprit professionnel ont amené la déformation. Ainsi, ces juges de
Rennes, qui recondamnent l'innocent, pour sauver l'honneur de l'armée,
peut-on imaginer quelque chose de plus sot? L'armée, ah! ils l'ont
bien servie, en la compromettant dans cette inique aventure. Toujours
le but grossier, immédiat, sans aucune prévoyance du lendemain. Il
fallait sauver les quelques chefs coupables, quitte à ce que ce fût un
véritable suicide des conseils de guerre, une suspicion jetée sur le
haut commandement, solidaire désormais. Et c'est là, d'ailleurs, un de
leurs crimes encore, d'avoir déshonoré l'armée, de s'être faits les
ouvriers de plus de désordre et de plus de colère, à ce point que, si
le gouvernement a gracié l'innocence, il a sans doute cédé au besoin
urgent de réparer la faute, en se croyant réduit à ce déni de justice
pour faire un peu d'apaisement.
Mais il faut oublier, madame, il faut surtout mépriser. C'est un grand
soutien dans la vie que de mépriser les vilenies et les outrages. Je
m'en suis toujours bien trouvé. Voici quarante ans que je travaille,
quarante ans que je me tiens debout par le mépris des injures que m'a
values chacune de mes œuvres. Et, depuis deux ans que nous nous battons
pour la vérité et la justice, l'ignoble flot a tellement grossi autour
de nous, que nous en sortons cuirassés à jamais, invulnérables aux
blessures. Pour mon compte, il est des feuilles immondes, des hommes de
boue, que j'ai rayés de ma vie. Ils ne sont plus, je passe leurs noms
quand ils me tombent sous les yeux, je saute jusqu'aux extraits qu'on
peut citer de leurs écrits. C'est de l'hygiène, simplement. J'ignore
s'ils continuent, mon mépris les a chassés de ma pensée, en attendant
que l'égout les prenne tout entiers.
Et c'est l'oubli dédaigneux de tant d'injures atroces, que je conseille
à l'innocent. Il est si à part, si haut, qu'il ne doit plus en être
atteint. Qu'il revive à votre bras, sous le clair soleil, loin des
foules ameutées, n'entendant plus que le concert des sympathies
universelles qui montent vers lui! Paix au martyrisé qui a tant besoin
de repos, et qu'il n'y ait plus autour de lui, dans la retraite où vous
allez l'aimer et le guérir, que la caresse émue des êtres et des choses!
* * * * *
Nous autres, madame, nous allons continuer la lutte, nous battre demain
pour la justice aussi âprement qu'hier. Il nous faut la réhabilitation
de l'innocent, moins pour le réhabiliter, lui qui a tant de gloire,
que pour réhabiliter la France, qui mourrait sûrement de cet excès
d'iniquité.
Réhabiliter la France aux yeux des nations, le jour où elle cassera
l'arrêt infâme, tel va être notre effort de chaque heure. Un grand
pays ne peut pas vivre sans justice, et le nôtre restera en deuil,
tant qu'il n'aura pas effacé la souillure, ce soufflet à sa plus
haute juridiction, ce refus du droit qui atteint chaque citoyen. Le
lien social est dénoué, tout croule, dès que la garantie des lois
n'existe plus. Et il y a eu, dans ce refus du droit, une telle carrure
d'insolence, une bravade si impudente, que nous n'avons pas même la
ressource de faire le silence sur le désastre, d'enterrer le cadavre
secrètement, pour ne pas rougir devant nos voisins. Le monde entier a
vu, a entendu, et c'est devant le monde entier que la réparation doit
avoir lieu, retentissante comme a été la faute.
Vouloir une France sans honneur, une France isolée, méprisée, est un
rêve criminel. Sans doute les étrangers viendront à notre Exposition,
je n'ai jamais douté qu'ils n'envahissent Paris, l'été prochain,
comme on court à la fête foraine, dans l'éclat des lampes et dans le
vacarme des musiques. Mais est-ce que cela doit suffire à notre fierté?
Est-ce que nous ne devons pas tenir autant à l'estime qu'à l'argent
de ces visiteurs venus des quatre coins du globe? Nous fêtons notre
industrie, nos sciences, nos arts, nous exposons nos travaux du siècle.
Oserons-nous exposer notre justice? Et je vois encore cette caricature
étrangère, l'île du Diable, reconstituée, montrée au Champ de Mars.
Pour moi, la honte me brûle, je ne comprends pas que l'Exposition
puisse être ouverte, sans que la France ait repris son rang de juste
nation. Que l'innocent soit réhabilité, et seulement alors la France
sera réhabilitée avec lui.
Mais je le dis encore en terminant, madame, vous pouvez vous en
remettre aux bons citoyens qui ont fait rendre la liberté à votre mari
et qui lui feront rendre l'honneur. Pas un ne désertera le combat,
ils savent qu'ils luttent pour le pays en luttant pour la justice.
L'admirable frère de l'innocent leur donnera de nouveau l'exemple du
courage et de la sagesse. Et, puisque nous n'avons pu, d'un coup, vous
rendre l'être aimé, libre et lavé de l'accusation mensongère, nous
ne vous demandons qu'un peu de patience encore, nous espérons bien
que vos enfants n'ont plus beaucoup à grandir avant que leur nom soit
légalement pur de toute tache.
Ces chers enfants, ma pensée aujourd'hui retourne invinciblement vers
eux, et je les vois aux bras de leur père. Je sais avec quel soin
jaloux, par quel miracle de délicatesse, vous les avez tenus dans une
complète ignorance. Ils croyaient leur père en voyage; puis, leur
intelligence avait fini par s'éveiller, ils devenaient exigeants,
questionnaient, voulaient des explications à une si longue absence.
Que leur dire, lorsque le martyr était encore là-bas, dans la tombe
scélérate, lorsque la preuve de son innocence n'était faite que pour
quelques rares croyants? Votre cœur a dû se briser affreusement.
Mais, dans ces dernières semaines, lorsque son innocence a éclaté
pour tous, d'un flamboiement de soleil, j'aurais voulu que vous les
prissiez tous les deux par la main, et que vous les conduisiez à cette
prison de Rennes, pour qu'ils eussent à jamais dans leur mémoire leur
père retrouvé là, en plein héroïsme. Et vous leur auriez dit ce qu'il
avait souffert, injustement, quelle grandeur morale était la sienne,
de quelle tendresse passionnée ils devaient l'aimer, pour lui faire
oublier l'iniquité des hommes. Leurs petites âmes se seraient trempées
à ce bain de mâle vertu.
D'ailleurs, il n'est pas trop tard. Un soir, sous la lampe familiale,
dans la paix émue du foyer domestique, le père les prendra, les assoira
sur ses genoux, et il leur dira toute la tragique histoire. Il faut
qu'ils sachent, pour qu'ils le respectent, pour qu'ils l'adorent,
comme il mérite de l'être. Quand il aura parlé, ils sauront qu'il n'y
a pas au monde un héros plus acclamé, un martyr dont la souffrance
ait bouleversé plus profondément les cœurs. Et ils seront très fiers
de lui, ils porteront son nom avec gloire, comme le nom d'un brave et
d'un stoïque qui s'est épuré jusqu'au sublime, sous le plus effroyable
destin que la scélératesse et la lâcheté humaines aient laissé
s'accomplir. Un jour, ce n'est ni le fils ni la fille de l'innocent, ce
sont les enfants des bourreaux qui auront à rougir, dans l'exécration
universelle.
Veuillez agréer, madame, l'assurance de mon profond respect.