Ah! quel spectacle, depuis trois semaines, et quels tragiques, quels
inoubliables jours nous venons de traverser! Je n'en connais pas
qui aient remué en moi plus d'humanité, plus d'angoisse et plus de
généreuse colère. J'ai vécu exaspéré, dans la haine de la bêtise et
de la mauvaise foi, dans une telle soif de vérité et de justice, que
j'ai compris les grands mouvements d'âme qui peuvent jeter un bourgeois
paisible au martyre.
C'est, en vérité, que le spectacle a été inouï, dépassant en brutalité,
en effronterie, en ignoble aveu tout ce que la bête humaine a jamais
confessé de plus instinctif et de plus bas. Un tel exemple est rare de
la perversion, de la démence d'une foule, et sans doute est-ce pour
cela que je me suis passionné à ce point, outre ma révolte humaine, en
romancier, en dramaturge, bouleversé d'enthousiasme devant un cas d'une
beauté si effroyable.
Aujourd'hui, voici l'affaire qui entre dans la phase régulière et
logique, celle que nous avons désirée, demandée sans relâche. Un
conseil de guerre est saisi, la vérité est au bout de ce nouveau
procès, nous en sommes convaincus. Jamais nous n'avons voulu autre
chose. Il ne nous reste qu'à nous taire et à attendre; car, la vérité,
ce n'est pas nous encore qui devons la dire, c'est le conseil de guerre
qui doit la faire, éclatante. Et nous n'interviendrions de nouveau
que si elle n'en sortait point complète, ce qui est, d'ailleurs, une
hypothèse inadmissible.
Mais, la première phase étant terminée, ce gâchis en pleines ténèbres,
ce scandale où tant de laides consciences se sont mises à nu, le
procès-verbal doit en être dressé, il faut conclure sur elle. Car,
dans la tristesse profonde des constatations qui s'imposent, il y
a l'enseignement viril, le fer rouge dont on cautérise les plaies.
Songeons-y tous, l'affreux spectacle que nous venons de nous donner à
nous-mêmes doit nous guérir.
* * * * *
D'abord, la presse.
Nous avons vu la basse presse en rut, battant monnaie avec les
curiosités malsaines, détraquant la foule pour vendre son papier
noirci, qui cesse de trouver des acheteurs, dès que la nation est
calme, saine et forte. Ce sont surtout les aboyeurs du soir, les
feuilles de tolérance qui raccrochent les passants avec leurs titres en
gros caractères, prometteurs de débauches. Celles-là n'étaient que dans
leur habituel commerce, mais avec une impudence significative.
Nous avons vu, plus haut dans l'échelle, les journaux populaires, les
journaux à un sou, ceux qui s'adressent au plus grand nombre et qui
font l'opinion de la foule, nous les avons vus souffler les passions
atroces, mener furieusement une campagne de sectaires, tuant dans notre
cher peuple de France toute générosité, tout désir de vérité et de
justice. Je veux croire à leur bonne foi. Mais quelle tristesse, ces
cerveaux de polémistes vieillis, d'agitateurs déments, de patriotes
étroits, devenus des conducteurs d'hommes, commettant le plus noir des
crimes, celui d'obscurcir la conscience publique et d'égarer tout un
peuple! Cette besogne est d'autant plus exécrable qu'elle est faite,
dans certains journaux, avec une bassesse de moyens, une habitude du
mensonge, de la diffamation et de la délation, qui resteront la grande
honte de notre époque.
Nous avons vu, enfin, la grande presse, la presse dite sérieuse et
honnête, assister à cela avec une impassibilité, j'allais dire une
sérénité que je déclare stupéfiante. Ces journaux honnêtes se sont
contentés de tout enregistrer avec un soin scrupuleux, la vérité comme
l'erreur. Le fleuve empoisonné a coulé chez eux, sans qu'ils omettent
une abomination. Certes, c'est là de l'impartialité. Mais quoi? à peine
çà et là une timide appréciation, pas une voix haute et noble, pas
une, entendez-vous! qui se soit élevée dans cette presse honnête, pour
prendre le parti de l'humanité, de l'équité outragées!
Et nous avons vu surtout ceci--car au milieu de tant d'horreurs il
doit suffire de choisir la plus révoltante--nous avons vu la presse,
la presse immonde continuer à défendre un officier français, qui avait
insulté l'armée et craché sur la nation. Nous avons vu cela, des
journaux l'excusant, d'autres ne lui infligeant un blâme qu'avec des
restrictions. Comment! il n'y a pas eu un cri unanime de révolte et
d'exécration! Que se passe-t-il donc pour que ce crime, qui, à un autre
moment, aurait soulevé la conscience publique, en un besoin furieux de
répression immédiate, ait pu trouver des circonstances atténuantes,
dans ces mêmes journaux si chatouilleux sur les questions de félonie et
de traîtrise?
Nous avons vu cela. Et j'ignore ce qu'un tel symptôme a produit chez
les autres spectateurs, puisque personne ne parle, puisque personne ne
s'indigne. Mais, moi, il m'a fait frissonner, car il révèle, avec une
violence inattendue, la maladie dont nous souffrons. La presse immonde
a dévoyé la nation, et un accès de la perversion, de la corruption où
elle l'a jetée, vient d'étaler l'ulcère, au plein jour.
* * * * *
L'antisémitisme, maintenant.
Il est le coupable. J'ai déjà dit combien cette campagne barbare, qui
nous ramène de mille ans en arrière, indigne mon besoin de fraternité,
ma passion de tolérance et d'émancipation humaine. Retourner aux
guerres de religion, recommencer les persécutions religieuses, vouloir
qu'on s'extermine de race à race, cela est d'un tel non-sens, dans
notre siècle d'affranchissement, qu'une pareille tentative me semble
surtout imbécile. Elle n'a pu naître que d'un cerveau fumeux, mal
équilibré de croyant, que d'une grande vanité d'écrivain longtemps
inconnu, désireux de jouer à tout prix un rôle, fût-il odieux. Et je ne
veux pas croire encore qu'un tel mouvement prenne jamais une importance
décisive en France, dans ce pays de libre examen, de fraternelle bonté
et de claire raison.
Pourtant, voilà des méfaits terribles. Je dois confesser que le mal
est déjà très grand. Le poison est dans le peuple, si le peuple
entier n'est pas empoisonné. Nous devons à l'antisémitisme la
dangereuse virulence que les scandales du Panama ont prise chez nous.
Et toute cette lamentable affaire Dreyfus est son œuvre: c'est lui
seul qui a rendu possible l'erreur judiciaire, c'est lui seul qui
affole aujourd'hui la foule, qui empêche que cette erreur ne soit
tranquillement, noblement reconnue, pour notre santé et pour notre
bon renom. Était-il rien de plus simple, de plus naturel que de faire
la vérité, aux premiers doutes sérieux, et ne comprend-on pas, pour
qu'on en soit arrivé à la folie furieuse où nous en sommes, qu'il y a
forcément là un poison caché qui nous fait délirer tous?
Ce poison, c'est la haine enragée des juifs, qu'on verse au peuple,
chaque matin, depuis des années. Ils sont une bande à faire ce métier
d'empoisonneurs, et le plus beau, c'est qu'ils le font au nom de la
morale, au nom du Christ, en vengeurs et en justiciers. Et qui nous dit
que cet air ambiant où il délibérait, n'a pas agi sur le conseil de
guerre? Un juif traître, vendant son pays, cela va de soi. Si l'on ne
trouve aucune raison humaine expliquant le crime, s'il est riche, sage,
travailleur, sans aucune passion, d'une vie impeccable, est-ce qu'il ne
suffit pas qu'il soit juif?
Aujourd'hui, depuis que nous demandons la lumière, l'attitude de
l'antisémitisme est plus violente, plus renseignante encore. C'est
son procès qu'on va instruire, et si l'innocence d'un juif éclatait,
quel soufflet pour les antisémites! Il pourrait donc y avoir un juif
innocent? Puis, c'est tout un échafaudage de mensonges qui croule,
c'est de l'air, de la bonne foi, de l'équité, la ruine même d'une secte
qui n'agit sur la foule des simples que par l'excès de l'injure et
l'impudence des calomnies.
Voilà encore ce que nous avons vu, la fureur de ces malfaiteurs
publics, à la pensée qu'un peu de clarté allait se faire. Et nous avons
vu aussi, hélas! le désarroi de la foule qu'ils ont pervertie, toute
cette opinion publique égarée, tout ce cher peuple des petits et des
humbles, qui court sus aux juifs aujourd'hui, et qui demain ferait une
révolution pour délivrer le capitaine Dreyfus, si quelque honnête homme
l'enflammait du feu sacré de la justice.
* * * * *
Enfin, les spectateurs, les acteurs, vous et moi, nous tous.
Quelle confusion, quel bourbier sans cesse accru! Nous avons vu la
mêlée des intérêts et des passions s'enfiévrer de jour en jour, des
histoires ineptes, des commérages honteux, les démentis les plus
impudents, le simple bon sens souffleté chaque matin, le vice acclamé,
la vertu huée, toute une agonie de ce qui fait l'honneur et la joie
de vivre. Et l'on a fini par trouver cela hideux. Certes! mais qui
avait voulu ces choses, qui les traînait en longueur? Nos maîtres,
ceux qui, avertis depuis plus d'un an, n'avaient rien osé faire. On
les avait suppliés, leur prophétisant, phase par phase, le terrifiant
orage qui s'amoncelait. L'enquête, ils l'avaient faite; le dossier, ils
l'avaient entre les mains. Et, jusqu'à la dernière heure, malgré des
adjurations patriotiques, ils se sont entêtés dans leur inertie, plutôt
que de prendre eux-mêmes l'affaire en main, pour la limiter, quittes à
sacrifier tout de suite les individualités compromises. Le fleuve de
boue a débordé, comme on le leur avait prédit, et c'est leur faute.
Nous avons vu des énergumènes triompher en exigeant la vérité de
ceux qui disaient la savoir, lorsque ceux-ci ne pouvaient la dire,
tant qu'une enquête restait ouverte. La vérité, elle a été dite au
général chargé de cette enquête, et lui seul a eu mission de la faire
connaître. La vérité, elle sera dite encore au juge instructeur, et
il aura, seul qualité pour l'entendre, pour baser sur elle son acte
de justice. La vérité! quelle conception avez-vous d'elle, dans une
pareille aventure, qui ébranle toute une vieille organisation, pour
croire qu'elle est un objet simple et maniable, qu'on promène dans le
creux de sa main et qu'on met à volonté dans la main des autres, telle
qu'un caillou ou qu'une pomme? La preuve, ah! oui, la preuve qu'on
voulait là, tout de suite, comme les enfants veulent qu'on leur montre
le vent qui passe. Soyez patients, elle éclatera, la vérité; mais il y
faudra tout de même un peu d'intelligence et de probité morale.
Nous avons vu une basse exploitation du patriotisme, le spectre de
l'étranger agité dans une affaire d'honneur qui regarde la seule
famille française. Les pires révolutionnaires ont clamé qu'on insultait
l'armée et ses chefs, lorsque, justement, on ne veut que les mettre
hors de toute atteinte, très haut. Et, en face des meneurs de foule,
des quelques journaux qui ameutent l'opinion, la terreur a régné. Pas
un homme de nos assemblées n'a eu un cri d'honnête homme, tous sont
restés muets, hésitants, prisonniers de leurs groupes, tous ont eu
peur de l'opinion, dans la prévision inquiète sans doute des élections
prochaines. Ni un modéré, ni un radical, ni un socialiste, aucun de
ceux qui ont la garde des libertés publiques, ne s'est levé encore pour
parler selon sa conscience. Comment voulez-vous que le pays sache son
chemin, dans la tourmente, si ceux-là mêmes qui se disent ses guides,
se taisent, par tactique de politiciens étroits, ou par crainte de
compromettre leurs situations personnelles?
Et le spectacle a été si lamentable, si cruel, si dur à notre fierté,
que j'entends répéter autour de moi: «La France est bien malade pour
qu'une pareille crise d'aberration publique puisse se produire.» Non!
elle n'est que dévoyée, hors de son cœur et de son génie. Qu'on lui
parle humanité et justice, elle se retrouvera toute, dans sa générosité
légendaire.
* * * * *
Le premier acte est fini, le rideau est tombé sur l'affreux spectacle.
Espérons que le spectacle de demain nous rendra courage et nous
consolera.
J'ai dit que la vérité était en marche et que rien ne l'arrêterait.
Un premier pas est fait, un autre se fera, puis un autre, puis le pas
décisif. Cela est mathématique.
Pour le moment, dans l'attente de la décision du conseil de guerre,
mon rôle est donc terminé; et je désire ardemment que, la vérité étant
faite, la justice rendue, je n'aie plus à lutter pour elles.