On en connaît la conception. Elle est d'une bassesse et d'une niaiserie
simpliste, dignes de ceux qui l'ont imaginée.
Le capitaine Dreyfus est condamné par un conseil de guerre pour crime
de trahison. Dès lors, il devient le traître, non plus un homme, mais
une abstraction, incarnant l'idée de la patrie égorgée, livrée à
l'ennemi vainqueur. Il n'est pas que la trahison présente et future,
il représente aussi la trahison passée, car on l'accable de la défaite
ancienne, dans l'idée obstinée que seule la trahison a pu nous faire
battre.
Voilà l'âme noire, l'abominable figure, la honte de l'armée, le bandit
qui vend ses frères, ainsi que Judas a vendu son Dieu. Et, comme il est
juif, c'est bien simple, les juifs qui sont riches et puissants, sans
patrie d'ailleurs, vont travailler souterrainement, par leurs millions,
à tirer d'affaire, en achetant des consciences, en enveloppant la
France d'un exécrable complot, pour obtenir la réhabilitation du
coupable, quittes à lui substituer un innocent. La famille du condamné,
juive elle aussi naturellement, entre dans l'affaire. Et c'est bien une
affaire, il s'agit à prix d'or de déshonorer la justice, d'imposer le
mensonge, de salir un peuple par la plus impudente des campagnes. Tout
cela pour sauver un juif de l'infamie et l'y remplacer par un chrétien.
Donc, un syndicat se crée. Ce qui veut dire que des banquiers se
réunissent, mettent de l'argent en commun, exploitent la crédulité
publique. Quelque part, il y a une caisse qui paye toute la boue
remuée. C'est une vaste entreprise ténébreuse, des gens masqués,
de fortes sommes remises la nuit, sous les ponts, à des inconnus,
de grands personnages que l'on corrompt, dont on achète la vieille
honnêteté à des prix fous.
Et le syndicat s'élargit ainsi peu à peu, il finit par être une
puissante organisation, dans l'ombre, toute une conspiration éhontée
pour glorifier le traître et noyer la France sous un flot d'ignominie.
* * * * *
Examinons-le, ce syndicat.
Les juifs ont fait l'argent, et ce sont eux qui payent l'honneur
des complices, à bureau ouvert. Mon Dieu! je ne sais pas ce qu'ils
ont pu dépenser déjà. Mais, s'ils n'en sont qu'à une dizaine de
millions, je comprends qu'ils les aient donnés. Voilà des citoyens
français, nos égaux et nos frères, que l'imbécile antisémitisme
traîne quotidiennement dans la boue. On a prétendu les écraser avec
le capitaine Dreyfus, on a tenté de faire, du crime de l'un d'eux, le
crime de la race entière. Tous des traîtres, tous des vendus, tous
des condamnés. Et vous ne voulez pas que ces gens, furieusement,
protestent, tâchent de se laver, de rendre coup pour coup, dans
cette guerre d'extermination qui leur est faite! Certes, on comprend
qu'ils souhaitent passionnément de voir éclater l'innocence de leur
coreligionnaire; et, si la réhabilitation leur apparaît possible, ah!
de quel cœur ils doivent la poursuivre!
Ce qui me tracasse, c'est que, s'il existe un guichet où l'on touche,
il n'y ait pas quelques gredins avérés dans le syndicat. Voyons, vous
les connaissez bien: comment se fait-il qu'un tel, et celui-ci, et cet
autre, n'en soient pas? L'extraordinaire est même que tous les gens que
les juifs ont, dit-on, achetés, sont précisément d'une réputation de
probité solide. Peut-être ceux-ci y mettent-ils de la coquetterie, ne
veulent-ils avoir que de la marchandise rare, en la payant son prix. Je
doute donc fortement du guichet, bien que je sois tout prêt à excuser
les juifs, si, poussés à bout, ils se défendaient avec leurs millions.
Dans les massacres, on se sert de ce qu'on a. Et je parle d'eux bien
tranquillement, car je ne les aime ni ne les hais. Je n'ai parmi eux
aucun, ami qui soit près de mon cœur. Ils sont pour moi des hommes, et
cela suffit.
Mais, pour la famille du capitaine Dreyfus, il en va autrement, et
ici quiconque ne comprendrait pas, ne s'inclinerait pas, serait un
triste cœur. Entendez-vous! tout son or, tout son sang, la famille a
le droit, le devoir de le donner, si elle croit son enfant innocent.
Là est le seuil sacré que personne n'a le droit de salir. Dans cette
maison qui pleure, où il y a une femme, des frères, des parents en
deuil, il ne faut entrer que le chapeau à la main; et les goujats seuls
se permettent de parler haut et d'être insolents. Le frère du traître!
c'est l'insulte qu'on jette à la face de ce frère! Sous quelle morale,
sous quel Dieu vivons-nous donc, pour que la chose soit possible, pour
que la faute d'un des membres soit reprochée à la famille entière? Rien
n'est plus bas, plus indigne de notre culture et de notre générosité.
Les journaux qui injurient le frère du capitaine Dreyfus parce qu'il
fait son devoir, sont une honte pour la presse française.
Et qui donc aurait parlé, si ce n'était lui? Il est dans son rôle.
Lorsque sa voix s'est élevée demandant justice, personne n'avait plus à
intervenir, tous se sont effacés. Il avait seul qualité pour soulever
cette redoutable question de l'erreur judiciaire possible, de la vérité
à faire, éclatante. On aura beau entasser les injures, on n'obscurcira
pas cette notion que la défense de l'absent est entre les mains de
ceux de son sang, qui ont gardé l'espérance et la foi. Et la plus
forte preuve morale en faveur de l'innocence du condamné, est encore
l'inébranlable conviction de toute une famille honorable, d'une probité
et d'un patriotisme sans tache.
Puis, après les juifs fondateurs, après la famille directrice, viennent
les simples membres du syndicat, ceux qu'on a achetés. Deux des plus
anciens sont MM. Bernard Lazare et le commandant Forzinetti. Ensuite,
il y a eu M. Scheurer-Kestner et M. Monod. Dernièrement, on a découvert
le colonel Picquart, sans compter M. Leblois. Et j'espère bien que,
depuis mon premier article, je fais partie de la bande. D'ailleurs,
est du syndicat, est convaincu d'être un malfaiteur et d'avoir été
payé, quiconque, hanté par l'effroyable frisson d'une erreur judiciaire
possible, se permet de vouloir que la vérité soit faite, au nom de la
justice.
* * * * *
Mais, vous tous qui poussez à cet affreux gâchis, faux patriotes,
antisémites braillards, simples exploiteurs vivant de la débâcle
publique, c'est vous qui l'avez voulu, qui l'avez fait, ce syndicat!
Est-ce que l'évidence n'est pas complète, d'une clarté de plein jour?
S'il y avait eu syndicat, il y aurait eu entente, et où est-elle
donc, l'entente? Ce qu'il y a simplement, dès le lendemain de la
condamnation, c'est un malaise dans certaines consciences, c'est un
doute, devant le misérable qui hurle à tous son innocence. La crise
terrible, la folie publique à laquelle nous assistons, est sûrement
partie de là, de ce frisson léger resté dans les âmes. Et c'est le
commandant Forzinetti qui est l'homme de ce frisson, éprouvé par tant
d'autres, et dont il nous a fait un récit si poignant.
Puis, c'est M. Bernard Lazare. Il est pris de doute, et il travaille
à faire la lumière. Son enquête solitaire se poursuit d'ailleurs au
milieu de ténèbres qu'il ne peut percer. Il publie une brochure, il en
fait paraître une seconde, à la veille des révélations d'aujourd'hui;
et la preuve qu'il travaillait seul, qu'il n'était en relation avec
aucun des autres membres du syndicat, c'est qu'il n'a rien su, n'a rien
pu dire de la vraie vérité. Un drôle de syndicat, dont les membres
s'ignorent!
Puis, c'est M. Scheurer-Kestner, que le besoin de vérité et de
justice torture de son côté, et qui cherche, et qui tâche de se faire
une certitude, sans rien savoir de l'enquête officielle--je dis
officielle--qui était faite au même moment par le colonel Picquart,
mis sur la bonne piste par sa fonction même au ministère de la guerre.
Il a fallu un hasard, une rencontre, comme on le saura plus tard, pour
que ces deux hommes qui ne se connaissaient pas, qui travaillaient à la
même œuvre, chacun de son côté, finissent, à la dernière heure, par se
rejoindre et par marcher côte à côte.
Toute l'histoire du syndicat est là: des hommes de bonne volonté, de
vérité et d'équité, partis des quatre bouts de l'horizon, travaillant
à des lieues et sans se connaître, mais marchant tous par des chemins
divers au même but, cheminant en silence, fouillant la terre, et
aboutissant tous un beau matin au même point d'arrivée. Tous,
fatalement, se sont trouvés, la main dans la main, à ce carrefour de la
vérité, à ce rendez-vous fatal de la justice.
Vous voyez bien que c'est vous qui, maintenant, les réunissez, les
forcez de serrer leurs rangs, de travailler à une même besogne de
santé et d'honnêteté, ces hommes que vous couvrez d'insultes, que vous
accusez du plus noir complot, lorsqu'ils n'ont voulu qu'une œuvre de
suprême réparation.
* * * * *
Dix, vingt journaux, où se mêlent les passions et les intérêts les plus
divers, toute une presse immonde que je ne puis lire sans que mon cœur
se brise d'indignation, n'a donc cessé de persuader au public qu'un
syndicat de juifs, achetant les consciences à prix d'or, s'employait au
plus exécrable des complots. D'abord, il fallait sauver le traître, le
remplacer par un innocent; puis, c'était l'armée qu'on déshonorerait,
la France qu'on vendrait, comme en 1870. Je passe les détails
romanesques de la ténébreuse machination.
Et, je le confesse, cette opinion est devenue celle de la grande
majorité du public. Que de gens simples m'ont abordé depuis huit
jours, pour me dire d'un air stupéfait: «Comment! M. Scheurer-Kestner
n'est donc pas un bandit? et vous vous mettez avec ses gens-là! Mais
vous ne savez donc pas qu'ils ont vendu la France!» Mon cœur se serre
d'angoisse, car je sens bien qu'une telle perversion de l'opinion va
permettre tous les escamotages. Et le pis est que les braves sont
rares, quand il faut remonter le flot. Combien vous murmurent à
l'oreille qu'ils sont convaincus de l'innocence du capitaine Dreyfus,
mais qu'ils n'ont que faire de se mettre en dangereuse posture, dans la
bagarre!
Derrière l'opinion publique, comptant sans doute s'appuyer sur elle,
il y a les bureaux du ministère de la guerre. Je n'en veux pas parler
aujourd'hui, car j'espère encore que justice sera faite. Mais qui ne
sent que nous sommes devant la plus têtue des mauvaises volontés? On ne
veut pas avouer qu'on a commis des erreurs, j'allais dire des fautes.
On s'obstine à couvrir les personnages compromis. On est résolu à tout,
pour éviter l'énorme coup de balai. Et cela est si grave, en effet, que
ceux-là mêmes qui ont la vérité en main, de qui on exige furieusement
cette vérité, hésitent encore, attendent pour la crier publiquement,
dans l'espérance qu'elle s'imposera d'elle-même et qu'ils n'auront pas
la douleur de la dire.
Mais il est une vérité du moins que, dès aujourd'hui, je voudrais
répandre par la France entière. C'est qu'on est en train de lui faire
commettre, à elle la juste, la généreuse, un véritable crime. Elle
n'est donc plus la France, qu'on peut la tromper à ce point, l'affoler
contre un misérable qui, depuis trois ans, expie, dans des conditions
atroces, un crime qu'il n'a pas commis. Oui, il existe là-bas, dans un
îlot perdu, sous le dur soleil, un être qu'on a séparé des humains.
Non seulement la grande mer l'isole, mais onze gardiens l'enferment
nuit et jour d'une muraille vivante. On a immobilisé onze hommes pour
en garder un seul. Jamais assassin, jamais fou furieux n'a été muré si
étroitement. Et l'éternel silence, et la lente agonie sous l'exécration
de tout un peuple! Maintenant, osez-vous dire que cet homme n'est pas
coupable?
Eh bien! c'est ce que nous disons, nous autres, les membres du
syndicat. Et nous le disons à la France, et nous espérons qu'elle
finira par nous entendre, car elle s'est toujours enflammée pour les
causes justes et belles. Nom lui disons que nous voulons l'honneur de
l'armée, la grandeur de la nation. Une erreur judiciaire a été commise
et tant qu'elle ne sera pas réparée, la France souffrira, maladive,
comme d'un cancer secret qui peu à peu ronge les chairs. Et si, pour
lui refaire de la santé, il y a quelques membres à couper, qu'on les
coupe!
* * * * *
Un syndicat pour agir sur l'opinion, pour la guérir de la démence où la
presse immonde l'a jetée, pour la ramener à sa fierté, à sa générosité
séculaires. Un syndicat pour répéter chaque matin que nos relations
diplomatiques ne sont pas en jeu, que l'honneur de l'armée n'est point
en cause, que des individualités seules peuvent être compromises. Un
syndicat pour démontrer que toute erreur judiciaire est réparable et
que s'entêter dans une erreur de ce genre, sous le prétexte qu'un
conseil de guerre ne peut se tromper, est la plus monstrueuse des
obstinations, la plus effroyable des infaillibilités. Un syndicat pour
mener campagne jusqu'à ce que la vérité soit faite, jusqu'à ce que la
justice soit rendue, au travers de tous les obstacles, même-si des
années de lutte sont encore nécessaires.
De ce syndicat, ah! oui, j'en suis, et j'espère bien que tous les
braves gens de France vont en être!