Augustine baisa la main de la duchesse, qui la pressa sur son coeur et

l'embrassa avec une tendresse d'autant plus vive qu'elle devait être

oubliée le lendemain. Cette scène aurait peut-être à jamais ruiné la

candeur et la pureté d'une femme moins vertueuse qu'Augustine, à qui

les secrets révélés par la duchesse pouvaient être également salutaires

et funestes. La politique astucieuse des hautes sphères sociales ne

convenait pas plus à Augustine que l'étroite raison de Joseph Lebas, ou

que la niaise morale de madame Guillaume. Etrange effet des fausses

positions où nous jettent les moindres contresens commis dans la vie !

Augustine ressemblait alors à un pâtre des Alpes surpris par une

avalanche : s'il hésite, ou s'il veut écouter les cris de ses

compagnons, le plus souvent il périt. Dans ces grandes crises, le coeur

se brise ou se bronze.

Madame de Sommervieux revint chez elle en proie à une agitation qu'il

serait difficile de décrire. Sa conversation avec la duchesse de

Carigliano éveillait une foule d'idées contradictoires dans son esprit.

Elle était comme les moutons de la fable, pleine de courage en

l'absence du loup. Elle se haranguait elle-même et se traçait

d'admirables plans de conduite ; elle concevait mille stratagèmes de

coquetterie ; elle parlait même à son mari, retrouvant, loin de lui,

toutes les ressources de cette éloquence vraie qui n'abandonne jamais

les femmes ; puis, en songeant au regard fixe et clair de Théodore,

elle tremblait déjà. Quand elle demanda si monsieur était chez lui, la

voix lui manqua. En apprenant qu'il ne reviendrait pas dîner, elle

éprouva un mouvement de joie inexplicable. Semblable au criminel qui se

pourvoit en cassation contre son arrêt de mort, un délai, quelque court

qu'il pût être, lui semblait une vie entière. Elle plaça le portrait

dans sa chambre, et attendit son mari en se livrant à toutes les

angoisses de l'espérance Elle pressentait trop bien que cette tentative

allait décider de tout son avenir, pour ne pas frissonner à toute

espèce de bruit, même au murmure de sa pendule qui semblait appesantir

ses terreurs en les lui mesurant. Elle tâcha de tromper le temps par

mille artifices. Elle eut l'idée de faire une toilette qui la rendit

semblable en tout point au portrait. Puis, connaissant le caractère

inquiet de son mari, elle fit éclairer son appartement d'une manière

inusitée, certaine qu'en rentrant la curiosité l'amènerait chez elle.

Minuit sonna, quand, au cri du jockey, la porte de l'hôtel s'ouvrit. La

voiture du peintre roula sur le pavé de la cour silencieuse.

-- Que signifie cette illumination ? demanda Théodore d'une voix

joyeuse en entrant dans la chambre de sa femme.

Augustine saisit avec adresse un moment si favorable, elle s'élança au

cou de son mari et lui montra le portrait. L'artiste resta immobile

comme un rocher. Ses yeux se dirigèrent alternativement sur Augustine

et sur la toile accusatrice. La timide épouse, demi-morte, épiait le

front changeant, le front terrible de son mari. Elle en vit par degrés

les rides expressives s'amonceler comme des nuages ; puis, elle crut

sentir son sang se figer dans ses veines, quand, par un regard

flamboyant et d'une voix profondément sourde, elle fut interrogée.

-- Où avez-vous trouvé ce tableau ?

-- La duchesse de Carigliano me l'a rendu.

-- Vous le lui avez demandé ?

-- Je ne savais pas qu'il fût chez elle.

La douceur ou plutôt la mélodie enchanteresse de la voix de cet ange

eût attendri des Cannibales, mais non un artiste en proie aux tortures

de la vanité blessée.

-- Cela est digne d'elle, s'écria l'artiste d'une voix tonnante. Je me

vengerai ! dit-il en se promenant à grands pas. Elle en mourra de

honte : je la peindrai ! oui, je la représenterai sous les traits de

Messaline sortant à la nuit du palais de Claude.

-- Théodore ! dit une voix mourante.

-- Je la tuerai.

-- Mon ami !

-- Elle aime ce petit colonel de cavalerie, parce qu'il monte bien à

cheval...

-- Théodore !

-- Eh ! laissez-moi, dit le peintre à sa femme avec un son de voix qui

ressemblait presque à un rugissement.

Il serait odieux de peindre toute cette scène à la fin de laquelle

l'ivresse de la colère suggéra à l'artiste des paroles et des actes

qu'une femme, moins jeune qu'Augustine, aurait attribués à la démence.

Sur les huit heures du matin, le lendemain, madame Guillaume surprit

sa fille pâle, les yeux rouges, la coiffure en désordre, tenant à la

main un mouchoir trempé de pleurs, contemplant sur le parquet les

fragments épars d'une toile déchirée et les morceaux d'un grand cadre

doré mis en pièce. Augustine, que la douleur rendait presque insensible,

montra ces débris par un geste empreint de désespoir.

-- Et voilà peut-être une grande perte, s'écria la vieille régente du

Chat-qui-pelote. Il était ressemblant, c'est vrai ; mais j'ai appris

qu'il y a sur le boulevard un homme qui fait des portraits charmants

pour cinquante écus.

-- Ah, ma mère !

-- Pauvre petite, tu as bien raison ! répondit madame Guillaume qui

méconnut l'expression du regard que lui jeta sa fille. Va, mon enfant,

l'on n'est jamais si tendrement aimé que par sa mère. Ma mignonne, je

devine tout ; mais viens me confier tes chagrins, je te consolerai. Ne

t'ai-je pas déjà dit que cet homme-là était un fou ! Ta femme de

chambre m'a conté de belles choses... Mais c'est donc un véritable

monstre !

Augustine mit un doigt sur ses lèvres pâlies, comme pour implorer de

sa mère un moment de silence. Pendant cette terrible nuit, le malheur

lui avait fait trouver cette patiente résignation qui, chez les mères

et chez les femmes aimantes, surpasse, dans ses effets, l'énergie

humaine et révèle peut-être dans le coeur des femmes l'existence de

certaines cordes que Dieu a refusées à l'homme.

Une inscription gravée sur un cippe du cimetière Montmartre indiquait

que madame de Sommervieux était morte à vingt-sept ans. Un poète, ami

de cette timide créature, voyait, dans les simples lignes de son

épitaphe, la dernière scène d'un drame. Chaque année, au jour solennel

du 2 novembre, il ne passait jamais devant ce jeune marbre sans se

demander s'il ne fallait pas des femmes plus fortes que ne l'était

Augustine pour les puissantes étreintes du génie.

-- Les humbles et modestes fleurs, écloses dans les vallées, meurent

peut-être, se disait-il, quand elles sont transplantées trop près des

cieux, aux régions où se forment les orages, où le soleil est brûlant.

Maffliers, octobre 1829.

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La Maison du Chat-qui-pelote · 第 5 / 5 段