-- Le mal est fait, ma femme, dit Joseph Lebas, il faut chercher à

donner de bons conseils à notre soeur. Puis, l'habile négociant analysa

lourdement les ressources que les lois et les moeurs pouvaient offrir à

Augustine pour sortir de cette crise ; il en numérota pour ainsi dire

les considérations, les rangea par leur force dans des espèces de

catégories, comme s'il se fût agi de marchandises de diverses

qualités ; puis il les mit en balance, les pesa, et conclut en

développant la nécessité où était sa belle-soeur de prendre un parti

violent qui ne satisfit point l'amour qu'elle ressentait encore pour

son mari. Aussi ce sentiment se réveilla-t-il dans toute sa force quand

elle entendit Joseph Lebas parlant de voies judiciaires. Elle remercia

ses deux amis, et revint chez elle encore plus indécise qu'elle ne

l'était avant de les avoir consultés. Elle hasarda de se rendre alors à

l'antique hôtel de la rue du Colombier, dans le dessein de confier ses

malheurs à son père et à sa mère. La pauvre petite femme ressemblait à

ces malades qui, arrivés à un état désespéré, essaient de toutes les

recettes et se confient même aux remèdes de bonne femme. Les deux

vieillards la reçurent avec une effusion de sentiment qui l'attendrit.

Cette visite leur apportait une distraction qui, pour eux, valait un

trésor. Depuis quatre ans, ils marchaient dans la vie comme des

navigateurs sans but et sans boussole. Assis au coin de leur feu, ils

se racontaient l'un à l'autre tous les désastres du Maximum, leurs

anciennes acquisitions de draps, la manière dont ils avaient évité les

banqueroutes, et surtout cette célèbre faillite Lecocq, la bataille de

Marengo du père Guillaume. Puis, quand ils avaient épuisé les vieux

procès, ils récapitulaient les additions de leurs inventaires les plus

productifs, et se narraient encore les vieilles histoires du quartier

Saint-Denis. A deux heures, le père Guillaume allait donner un coup

d'oeil à l'établissement du Chat-qui-pelote. En revenant il s'arrêtait

à toutes les boutiques, autrefois ses rivales, et dont les jeunes

propriétaires espéraient entraîner le vieux négociant dans quelque

escompte aventureux, que, selon sa coutume, il ne refusait jamais

positivement. Deux bons chevaux normands mouraient de gras-fondu dans

l'écurie de l'hôtel ; madame Guillaume ne s'en servait que pour se

faire traîner tous les dimanches à la grand'messe de sa paroisse. Trois

fois par semaine ce respectable couple tenait table ouverte. Grâce à

l'influence de son gendre Sommervieux, le père Guillaume avait été

nommé membre du comité consultatif pour l'habillement des troupes.

Depuis que son mari s'était ainsi trouvé placé haut dans

l'administration, madame Guillaume avait pris la détermination de

représenter. Leurs appartements étaient encombrés de tant d'ornements

d'or et d'argent, et de meubles sans goût mais de valeur certaine, que

la pièce la plus simple y ressemblait à une chapelle. L'économie et la

prodigalité semblaient se disputer dans chacun des accessoires de cet

hôtel. L'on eût dit que monsieur Guillaume avait eu en vue de faire un

placement d'argent jusque dans l'acquisition d'un flambeau. Au milieu

de ce bazar, dont la richesse accusait le désoeuvrement des deux époux,

le célèbre tableau de Sommervieux avait obtenu la place d'honneur. Il

faisait la consolation de monsieur et de madame Guillaume qui

tournaient vingt fois par jour leurs yeux harnachés de bésicles vers

cette image de leur ancienne existence, pour eux si active et si

amusante. L'aspect de cet hôtel et de ces appartements où tout avait

une senteur de vieillesse et de médiocrité, le spectacle donné par ces

deux êtres qui semblaient échoués sur un rocher d'or loin du monde et

des idées qui font vivre, surprirent Augustine. Elle contemplait en ce

moment la seconde partie du tableau dont le commencement l'avait

frappée chez Joseph Lebas, celui d'une vie agitée quoique sans

mouvement, espèce d'existence mécanique et instinctive semblable à

celle des castors. Elle eut alors je ne sais quel orgueil de ses

chagrins, en pensant qu'ils prenaient leur source dans un bonheur de

dix-huit mois qui valait à ses yeux mille existences comme celle dont

le vide lui semblait horrible. Cependant elle cacha ce sentiment peu

charitable, et déploya pour ses vieux parents les grâces nouvelles de

son esprit, les coquetteries de tendresse que l'amour lui avait

révélées, et les disposa favorablement à écouter ses doléances

matrimoniales. Les vieilles gens ont un faible pour ces sortes de

confidences. Madame Guillaume voulut être instruite des plus légers

détails de cette vie étrange qui, pour elle, avait quelque chose de

fabuleux. Les voyages du baron de La Hontan, qu'elle commençait

toujours sans jamais les achever, ne lui apprirent rien de plus inouï

sur les sauvages du Canada.

-- Comment, mon enfant, ton mari s'enferme avec des femmes nues,

et tu as la simplicité de croire qu'il les dessine ?

A cette exclamation, la grand'mère posa ses lunettes sur une petite

travailleuse, secoua ses jupons et plaça ses mains jointes sur ses

genoux élevés par une chaufferette, son piédestal favori.

-- Mais, ma mère, tous les peintres sont obligés d'avoir des modèles.

-- Il s'est bien gardé de nous dire tout cela quand il t'a demandée en

mariage. Si je l'avais su, je n'aurais pas donné ma fille à un homme

qui fait un pareil métier. La religion défend ces horreurs-là, ça n'est

pas moral. A quelle heure nous disais-tu donc qu'il rentre chez lui ?

-- Mais à une heure, deux heures...

Les deux époux se regardèrent dans un profond étonnement.

-- Il joue donc ? dit monsieur Guillaume. Il n'y avait que les joueurs

qui, de mon temps, rentrassent si tard.

Augustine fit une petite moue qui repoussait cette accusation.

-- Il doit te faire passer de cruelles nuits à l'attendre, reprit

madame Guillaume. Mais, non, tu te couches, n'est-ce pas ? Et quand il

a perdu, le monstre te réveille.

-- Non, ma mère, il est au contraire quelquefois très-gai. Assez

souvent même, quand il fait beau, il me propose de me lever pour aller

dans les bois.

-- Dans les bois, à ces heures-là ? Tu as donc un bien petit

appartement qu'il n'a pas assez de sa chambre, de ses salons, et qu'il

lui faille ainsi courir pour... Mais c'est pour t'enrhumer, que le

scélérat te propose ces parties-là. Il veut se débarrasser de toi.

A-t-on jamais vu un homme établi, qui a un commerce tranquille, galoper

comme un loup-garou ?

-- Mais, ma mère, vous ne comprenez donc pas que, pour développer son

talent, il a besoin d'exaltation. Il aime beaucoup les scènes qui...

-- Ah ! je lui en ferais de belles, des scènes, moi, s'écria madame

Guillaume en interrompant sa fille. Comment peux-tu garder des

ménagements avec un homme pareil ? D'abord, je n'aime pas qu'il ne

boive que de l'eau. Ça n'est pas sain. Pourquoi montre-t-il de la

répugnance à voir les femmes quand elles mangent ? Quel singulier

genre ! Mais c'est un fou. Tout ce que tu nous en as dit n'est pas

possible, Un homme ne peut pas partir de sa maison sans souffler mot et

ne revenir que dix jours après. Il te dit qu'il a été à Dieppe pour

peindre la mer. Est-ce qu'on peint la mer ? Il te fait des contes à

dormir debout.

Augustine ouvrit la bouche pour défendre son mari ; mais madame

Guillaume lui imposa silence par un geste de main auquel un reste

d'habitude la fit obéir, et sa mère s'écria d'un ton sec :

-- Tiens, ne me parle pas de cet homme-là ! il n'a jamais mis le

pied dans une église que pour te voir et t'épouser. Les gens sans

religion sont capables de tout. Est-ce que Guillaume s'est jamais

avisé de me cacher quelque chose, de rester des trois jours sans

me dire ouf, et de babiller ensuite comme une pie borgne ?

-- Ma chère mère, vous jugez trop sévèrement les gens supérieurs.

S'ils avaient des idées semblables à celles des autres, ce ne seraient

plus des gens à talent.

-- Eh bien ! que les gens à talent restent chez eux et ne se marient

pas. Comment ! un homme à talent rendra sa femme malheureuse ! et parce

qu'il a du talent, ce sera bien ? Talent, talent ! Il n'y a pas tant

de talent à dire comme lui blanc et noir à toute minute, à couper la

parole aux gens, à battre du tambour chez soi, à ne jamais vous laisser

savoir sur quel pied danser, à forcer une femme de ne pas s'amuser

avant que les idées de monsieur ne soient gaies, d'être triste, dès

qu'il est triste.

-- Mais, ma mère, le propre de ces imaginations-là...

-- Qu'est-ce que c'est que ces imaginations-là ? reprit madame

Guillaume en interrompant encore sa fille. Il en a de belles, ma foi !

Qu'est-ce qu'un homme auquel il prend tout à coup, sans consulter de

médecin, la fantaisie de ne manger que des légumes ? Encore, si c'était

par religion, sa diète lui servirait à quelque chose ; mais il n'en a

pas plus qu'un huguenot. A-t-on jamais vu un homme aimer, comme lui,

les chevaux plus qu'il n'aime son prochain, se faire friser les cheveux

comme un païen, coucher des statues sous de la mousseline, faire fermer

ses fenêtres le jour pour travailler à la lampe ? Tiens, laisse-moi,

s'il n'était pas si grossièrement immoral, il serait bon à mettre aux

Petites-Maisons. Consulte monsieur Loraux, le vicaire de Saint-Sulpice,

demande-lui son avis sur tout cela, il te dira que ton mari ne se

conduit pas comme un chrétien...

-- Oh ! ma mère ! pouvez-vous croire...

-- Oui, je le crois ! Tu l'as aimé, tu n'aperçois rien de ces

choses-là. Mais, moi, vers les premiers temps de son mariage, je me

souviens de l'avoir rencontré dans les Champs-Elysées. Il était à

cheval. Eh bien ! il galopait par moment ventre à terre, et puis il

s'arrêtait pour aller pas à pas. Je me suis dit alors : « Voilà un

homme qui n'a pas de jugement. »

-- Ah ! s'écria monsieur Guillaume en se frottant les mains, comme

j'ai bien fait de t'avoir mariée séparée de biens avec cet

original-là !

Quand Augustine eut l'imprudence de raconter les griefs véritables

qu'elle avait à exposer contre son mari, les deux vieillards restèrent

muets d'indignation. Le mot de divorce fut bientôt prononcé par madame

Guillaume. Au mot de divorce, l'inactif négociant fut comme réveillé.

Stimulé par l'amour qu'il avait pour sa fille, et aussi par l'agitation

qu'un procès allait donner à sa vie sans événements, le père Guillaume

prit la parole. Il se mit à la tête de la demande en divorce, la

dirigea, plaida presque, il offrit à sa fille de se charger de tous les

frais, de voir les juges, les avoués, les avocats, de remuer ciel et

terre. Madame de Sommervieux, effrayée, refusa les services de son

père, dit qu'elle ne voulait pas se séparer de son mari, dût-elle être

dix fois plus malheureuse encore, et ne parla plus de ses chagrins.

Après avoir été accablée par ses parents de tous ces petits soins muets

et consolateurs par lesquels les deux vieillards essayèrent de la

dédommager, mais en vain, de ses peines de coeur, Augustine se retira

en sentant l'impossibilité de parvenir à faire bien juger les hommes

supérieurs par des esprits faibles. Elle apprit qu'une femme devait

cacher à tout le monde, même à ses parents, des malheurs pour lesquels

on rencontre si difficilement des sympathies. Les orages et les

souffrances des sphères élevées ne peuvent être appréciés que par les

nobles esprits qui les habitent. En toute chose, nous ne pouvons être

jugés que par nos pairs.

La pauvre Augustine se retrouva donc dans la froide atmosphère de son

ménage, livrée à l'horreur de ses méditations. L'étude n'était plus

rien pour elle, puisque l'étude ne lui avait pas rendu le coeur de son

mari. Initiée aux secrets de ces âmes de feu mais privée de leurs

ressources, elle participait avec force à leurs peines sans partager

leurs plaisirs. Elle s'était dégoûtée du monde, qui lui semblait

mesquin et petit devant les événements des passions. Enfin, sa vie

était manquée. Un soir, elle fut frappée d'une pensée qui vint

illuminer ses ténébreux chagrins comme un rayon céleste. Cette idée ne

pouvait sourire qu'à un coeur aussi pur, aussi vertueux que l'était le

sien. Elle résolut d'aller chez la duchesse de Carigliano, non pas pour

lui redemander le coeur de son mari, mais pour s'y instruire des

artifices qui le lui avaient enlevé ; mais pour intéresser à la mère

des enfants de son ami cette orgueilleuse femme du monde ; mais pour la

fléchir et la rendre complice de son bonheur à venir comme elle était

l'instrument de son malheur présent.

Un jour donc, la timide Augustine, armée d'un courage surnaturel,

monta en voiture, à deux heures après midi, pour essayer de pénétrer

jusqu'au boudoir de la célèbre coquette, qui n'était jamais visible

avant cette heure-là. Madame de Sommervieux ne connaissait pas encore

les antiques et somptueux hôtels du faubourg Saint-Germain. Quand elle

parcourut ces vestibules majestueux, ces escaliers grandioses, ces

salons immenses ornés de fleurs malgré les rigueurs de l'hiver, et

décorés avec ce goût particulier aux femmes qui sont nées dans

l'opulence ou avec les habitudes distinguées de l'aristocratie,

Augustine eut un affreux serrement de coeur. Elle envia les secrets de

cette élégance de laquelle elle n'avait jamais eu l'idée. Elle respira

un air de grandeur qui lui expliqua l'attrait de cette maison pour son

mari. Quand elle parvint aux petits appartements de la duchesse, elle

éprouva de la jalousie et une sorte de désespoir, en y admirant la

voluptueuse disposition des meubles, des draperies et des étoffes

tendues. Là le désordre était une grâce, là le luxe affectait une

espèce de dédain pour la richesse. Les parfums répandus dans cette

douce atmosphère flattaient l'odorat sans l'offenser. Les accessoires

de l'appartement s'harmoniaient avec une vue ménagée par des glaces

sans tain sur les pelouses d'un jardin planté d'arbres verts. Tout

était séduction, et le calcul ne s'y sentait point. Le génie de la

maîtresse de ces appartements respirait tout entier dans le salon où

attendait Augustine. Elle tâcha d'y deviner le caractère de sa rivale

par l'aspect des objets épars ; mais il y avait là quelque chose

d'impénétrable dans le désordre comme dans la symétrie, et pour la

simple Augustine ce fut lettres closes. Tout ce qu'elle put y voir,

c'est que la duchesse était une femme supérieure en tant que femme.

Elle eut alors une pensée douloureuse.

-- Hélas ! serait-il vrai, se dit-elle, qu'un coeur aimant et simple

ne suffit pas à un artiste ; et pour balancer le poids de ces âmes

fortes, faut-il les unir à des âmes féminines dont la puissance soit

pareille à la leur ? Si j'avais été élevée comme cette sirène, au moins

nos armes eussent été égales au moment de la lutte.

-- Mais je n'y suis pas ! Ces mots secs et brefs, quoique prononcés à

voix basse dans le boudoir voisin, furent entendus par Augustine, dont

le coeur palpita.

-- Cette dame est là, répliqua la femme de chambre.

-- Vous êtes folle, faites donc entrer ! répondit la duchesse dont la

voix devenue douce avait pris l'accent affectueux de la politesse.

Evidemment, elle désirait alors être entendue.

Augustine s'avança timidement. Au fond de ce frais boudoir elle vit la

duchesse voluptueusement couchée sur une ottomane en velours vert

placée au centre d'une espèce de demi-cercle dessiné par les plis

moelleux d'une mousseline tendue sur un fond jaune. Des ornements de

bronze doré, disposés avec un goût exquis, rehaussaient encore cette

espèce de dais sous lequel la duchesse était posée comme une statue

antique. La couleur foncée du velours ne lui laissait perdre aucun

moyen de séduction. Un demi-jour, ami de sa beauté, semblait être

plutôt un reflet qu'une lumière. Quelques fleurs rares élevaient leurs

têtes embaumées au dessus des vases de Sèvres les plus riches. Au

moment où ce tableau s'offrit aux yeux d'Augustine étonnée, elle avait

marché si doucement, qu'elle put surprendre un regard de

l'enchanteresse. Ce regard semblait dire à une personne que la femme du

peintre n'aperçut pas d'abord :

-- Restez, vous allez voir une jolie femme, et vous me rendrez sa visite

moins ennuyeuse.

A l'aspect d'Augustine, la duchesse se leva et la fit asseoir auprès

d'elle.

-- A quoi dois-je le bonheur de cette visite, madame ? dit-elle avec

un sourire plein de grâces.

-- Pourquoi tant de fausseté ? pensa Augustine, qui ne répondit que

par une inclination de tête.

Ce silence était commandé. La jeune femme voyait devant elle un témoin

de trop à cette scène. Ce personnage était, de tous les colonels de

l'armée, le plus jeune, le plus élégant et le mieux fait. Son costume

demi-bourgeois faisait ressortir les grâces de sa personne. Sa figure

pleine de vie, de jeunesse, et déjà fort expressive, était encore

animée par de petites moustaches relevées en pointe et noires comme du

jais, par une impériale bien fournie, par des favoris soigneusement

peignés et par une forêt de cheveux noirs assez en désordre. Il

badinait avec une cravache, en manifestant une aisance et une liberté

qui seyaient à l'air satisfait de sa physionomie ainsi qu'à la

recherche de sa toilette. Les rubans attachés à sa boutonnière étaient

noués avec dédain, et il paraissait bien plus vain de sa jolie tournure

que de son courage. Augustine regarda la duchesse de Carigliano en lui

montrant le colonel par un coup d'oeil dont toutes les prières furent

comprises.

-- Eh bien, adieu, monsieur d'Aiglemont, nous nous retrouverons au

bois de Boulogne.

Ces mots furent prononcés par la sirène comme s'ils étaient le

résultat d'une stipulation antérieure à l'arrivée d'Augustine ; elle

les accompagna d'un regard menaçant que l'officier méritait peut-être

pour l'admiration qu'il témoignait en contemplant la modeste fleur qui

contrastait si bien avec l'orgueilleuse duchesse. Le jeune fat

s'inclina en silence, tourna sur les talons de ses bottes, et s'élança

gracieusement hors du boudoir. En ce moment, Augustine, épiant sa

rivale qui semblait suivre des yeux le brillant officier, surprit dans

ce regard un sentiment dont les fugitives expressions sont connues de

toutes les femmes. Elle songea avec la douleur la plus profonde que sa

visite allait être inutile : cette artificieuse duchesse était trop

avide d'hommages pour ne pas avoir le coeur sans pitié.

-- Madame, dit Augustine d'une voix entrecoupée, la démarche que je

fais en ce moment auprès de vous va vous sembler bien singulière ; mais

le désespoir a sa folie, et doit faire tout excuser. Je m'explique trop

bien pourquoi Théodore préfère votre maison à toute autre, et pourquoi

votre esprit exerce tant d'empire sur lui. Hélas ! je n'ai qu'à rentrer

en moi-même pour en trouver des raisons plus que suffisantes. Mais

j'adore mon mari, madame. Deux ans de larmes n'ont point effacé son

image de mon coeur, quoique j'aie perdu le sien. Dans ma folie, j'ai

osé concevoir l'idée de lutter avec vous ; et je viens à vous, vous

demander par quels moyens je puis triompher de vous-même. Oh, madame !

s'écria la jeune femme en saisissant avec ardeur la main de sa rivale,

qui la lui laissa prendre, je ne prierai jamais Dieu pour mon propre

bonheur avec autant de ferveur que je l'implorerais pour le vôtre, si

vous m'aidiez à reconquérir, je ne dirai pas l'amour, mais la

tendresse de Sommervieux. Je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Ah !

dites-moi comment vous avez pu lui plaire et lui faire oublier les

premiers jours de...

A ces mots, Augustine, suffoquée par des sanglots mal contenus, fut

obligée de s'arrêter. Honteuse de sa faiblesse, elle cacha son visage

dans un mouchoir qu'elle inonda de ses larmes.

-- Etes-vous donc enfant, ma chère petite belle ! dit la duchesse,

qui, séduite par la nouveauté de cette scène et attendrie malgré elle

en recevant l'hommage que lui rendait la plus parfaite vertu qui fût

peut-être à Paris, prit le mouchoir de la jeune femme et se mit à lui

essuyer elle-même les yeux en la flattant par quelques monosyllabes

murmurés avec une gracieuse pitié.

Après un moment de silence, la coquette, emprisonnant les jolies mains

de la pauvre Augustine entre les siennes qui avaient un rare caractère

de beauté noble et de puissance, lui dit d'une voix douce et

affectueuse :

-- Pour premier avis, je vous conseillerai de ne pas

pleurer ainsi, les larmes enlaidissent. Il faut savoir prendre son

parti sur les chagrins ; ils rendent malade, et l'amour ne reste pas

long-temps sur un lit de douleur. La mélancolie donne bien d'abord une

certaine grâce qui plaît ; mais elle finit par allonger les traits et

flétrir la plus ravissante de toutes les figures. Ensuite, nos tyrans

ont l'amour-propre de vouloir que leurs esclaves soient toujours gaies.

-- Ah, madame ! il ne dépend pas de moi de ne pas sentir ! Comment

peut-on, sans éprouver mille morts, voir terne, décolorée,

indifférente, une figure qui jadis rayonnait d'amour et de joie ? Ah !

je ne sais pas commander à mon coeur.

-- Tant pis, chère belle ; mais je crois déjà savoir toute votre

histoire. D'abord, imaginez-vous bien que si votre mari vous a été

infidèle, je ne suis pas sa complice. Si j'ai tenu à l'avoir dans mon

salon, c'est, je l'avouerai, par amour-propre : il était célèbre et

n'allait nulle part. Je vous aime déjà trop pour vous dire toutes les

folies qu'il a faites pour moi. Je ne vous en révélerai qu'une seule,

parce qu'elle nous servira peut-être à vous le ramener et à le punir de

l'audace qu'il met dans ses procédés avec moi. Il finirait par me

compromettre. Je connais trop le monde, ma chère, pour vouloir me

mettre à la discrétion d'un homme trop supérieur. Sachez qu'il faut se

laisser faire la cour par eux, mais les épouser ! c'est une faute. Nous

autres femmes, nous devons admirer les hommes de génie, en jouir comme

d'un spectacle, mais vivre avec eux ! jamais. Fi donc ! c'est vouloir

prendre plaisir à regarder les machines de l'opéra, au lieu de rester

dans une loge, à y savourer ses brillantes illusions. Mais chez vous,

ma pauvre enfant, le mal est arrivé, n'est-ce pas ? Eh bien ! il faut

essayer de vous armer contre la tyrannie.

-- Ah, madame ! avant d'entrer ici, en vous y voyant, j'ai déjà

reconnu quelques artifices que je ne soupçonnais pas.

-- Eh bien, venez me voir quelquefois, et vous ne serez pas long-temps

sans posséder la science de ces bagatelles, d'ailleurs assez

importantes. Les choses extérieures sont, pour les sots, la moitié de

la vie ; et pour cela, plus d'un homme de talent se trouve un sot

malgré tout son esprit. Mais je gage que vous n'avez jamais rien su

refuser à Théodore ?

-- Le moyen, madame, de refuser quelque chose à celui qu'on aime !

-- Pauvre innocente, je vous adorerais pour votre niaiserie. Sachez

donc que plus nous aimons, moins nous devons laisser apercevoir à un

homme, surtout à un mari, l'étendue de notre passion. C'est celui qui

aime le plus qui est tyrannisé, et, qui pis est, délaissé tôt ou tard.

Celui qui veut régner, doit...

-- Comment, madame ! faudra-t-il donc dissimuler, calculer, devenir

fausse, se faire un caractère artificiel et pour toujours ? Oh !

comment peut-on vivre ainsi ? Est-ce que vous pouvez...

Elle hésita, la duchesse sourit.

-- Ma chère, reprit la grande dame d'une voix grave, le bonheur

conjugal a été de tout temps une spéculation, une affaire qui demande

une attention particulière. Si vous continuez à parler passion quand je

vous parle mariage, nous ne nous entendrons bientôt plus. Ecoutez-moi,

continua-t-elle en prenant le ton d'une confidence. J'ai été à même de

voir quelques-uns des hommes supérieurs de notre époque. Ceux qui se

sont mariés ont, à quelques exceptions près, épousé des femmes nulles.

Eh bien ! ces femmes-là les gouvernaient, comme l'empereur nous

gouverne, et étaient, sinon aimées, du moins respectées par eux. J'aime

assez les secrets, surtout ceux qui nous concernent, pour m'être amusée

à chercher le mot de cette énigme. Eh bien, mon ange ! ces bonnes

femmes avaient le talent d'analyser le caractère de leurs maris. Sans

s'épouvanter comme vous de leurs supériorités, elles avaient

adroitement remarqué les qualités qui leur manquaient. Soit qu'elles

possédassent ces qualités, ou qu'elles feignissent de les avoir, elles

trouvaient moyen d'en faire un si grand étalage aux yeux de leurs maris

qu'elles finissaient par leur imposer. Enfin, apprenez encore que ces

âmes qui paraissent si grandes ont toutes un petit grain de folie que

nous devons savoir exploiter. En prenant la ferme volonté de les

dominer, en ne s'écartant jamais de ce but, en y rapportant toutes nos

actions, nos idées, nos coquetteries, nous maîtrisons ces esprits

éminemment capricieux qui, par la mobilité même de leurs pensées, nous

donnent les moyens de les influencer.

-- Oh ciel ! s'écria la jeune femme épouvantée, voilà donc la vie.

C'est un combat...

-- Où il faut toujours menacer, reprit la duchesse en riant. Notre

pouvoir est tout factice. Aussi ne faut-il jamais se laisser mépriser

par un homme ; on ne se relève d'une pareille chute que par des

manoeuvres odieuses. Venez, ajouta-t-elle, je vais vous donner un moyen

de mettre votre mari à la chaîne.

Elle se leva, pour guider en souriant la jeune et innocente apprentie

des ruses conjugales à travers le dédale de son petit palais. Elles

arrivèrent toutes deux à un escalier dérobé qui communiquait aux

appartements de réception. Quand la duchesse tourna le secret de la

porte, elle s'arrêta, regarda Augustine avec un air inimitable de

finesse et de grâce :

-- Tenez, le duc de Carigliano m'adore ! eh bien, il n'ose pas entrer

par cette porte sans ma permission. Et c'est un homme qui a

l'habitude de commander à des milliers de soldats. Il sait

affronter les batteries, mais devant moi ! il a peur.

Augustine soupira. Elles parvinrent à une somptueuse galerie où la

femme du peintre fut amenée par la duchesse devant le portrait que

Théodore avait fait de mademoiselle Guillaume. A cet aspect, Augustine

jeta un cri.

-- Je savais bien qu'il n'était plus chez moi, dit-elle, mais... ici !

-- Ma chère, je ne l'ai exigé que pour voir jusqu'à quel degré de

bêtise un homme de génie peut atteindre. Tôt ou tard, il vous aurait

été rendu par moi ; mais je ne m'attendais pas au plaisir de voir ici

l'original devant la copie. Pendant que nous allons achever notre

conversation, je le ferai porter dans votre voiture. Si, armée de ce

talisman, vous n'êtes pas maîtresse de votre mari pendant cent ans,

vous n'êtes pas une femme, et vous méritez votre sort !

La Maison du Chat-qui-pelote · 第 4 / 5 段