En ce moment, les deux jeunes gens étaient convenus de se voir à une

certaine heure du jour et le dimanche, à Saint-Leu, pendant la messe et

les vêpres. Augustine avait envoyé à son cher Théodore la liste des

parents et des amis de la famille, chez lesquels le jeune peintre tâcha

d'avoir accès afin d'intéresser à ses amoureuses pensées, s'il était

possible, une de ces âmes occupées d'argent, de commerce, et auxquelles

une passion véritable devait sembler la spéculation la plus

monstrueuse, une spéculation inouïe. D'ailleurs, rien ne changea dans

les habitudes du Chat-qui-pelote. Si Augustine fut distraite, si,

contre toute espèce d'obéissance aux lois de la charte domestique, elle

monta à sa chambre pour y aller, grâce à un pot de fleurs, établir des

signaux ; si elle soupira, si elle pensa enfin, personne, pas même sa

mère, ne s'en aperçut. Cette circonstance causera quelque surprise à

ceux qui auront compris l'esprit de cette maison, où une pensée

entachée de poésie devait produire un contraste avec les êtres et les

choses, où personne ne pouvait se permettre ni un geste, ni un regard

qui ne fussent vus et analysés. Cependant rien de plus naturel : le

vaisseau si tranquille qui naviguait sur la mer orageuse de la place de

Paris, sous le pavillon du Chat-qui-pelote, était la proie d'une de ces

tempêtes qu'on pourrait nommer équinoxiales à cause de leur retour

périodique. Depuis quinze jours, les quatre hommes de l'équipage,

madame Guillaume et mademoiselle Virginie s'adonnaient à ce travail

excessif désigné sous le nom d'inventaire. On remuait tous les ballots

et l'on vérifiait l'aunage des pièces pour s'assurer de la valeur

exacte du coupon. On examinait soigneusement la carte appendue au

paquet pour reconnaître en quel temps les draps avaient été achetés. On

fixait le prix actuel. Toujours debout, son aune à la main, la plume

derrière l'oreille, monsieur Guillaume ressemblait à un capitaine

commandant la manoeuvre. Sa voix aiguë, passant par un judas pour

interroger la profondeur des écoutilles du magasin d'en bas, faisait

entendre ces barbares locutions du commerce, qui ne s'exprime que par

énigmes : -- Combien d'H-N-Z ? -- Enlevé. -- Que reste-t-il de Q-X ? --

Deux aunes. -- Quel prix ? -- Cinq-cinq-trois. -- Portez à trois A tout

J-J, tout M-P, et le reste de V-D-O. Mille autres phrases tout aussi

intelligibles ronflaient à travers les comptoirs comme des vers de la

poésie moderne que des romantiques se seraient cités afin d'entretenir

leur enthousiasme pour un de leurs poètes. Le soir, Guillaume, enfermé

avec son commis et sa femme, soldait les comptes, portait à nouveau,

écrivait aux retardataires, et dressait des factures. Tous trois

préparaient ce travail immense dont le résultat tenait sur un carré de

papier tellière, et prouvait à la maison Guillaume qu'il existait tant

en argent, tant en marchandises, tant en traites et billets ; qu'elle

ne devait pas un sou, qu'il lui était dû cent ou deux cent mille

francs ; que le capital avait augmenté ; que les fermes, les maisons,

les rentes allaient être ou arrondies, ou réparées, ou doublées. De là

résultait la nécessité de recommencer avec plus d'ardeur que jamais à

ramasser de nouveaux écus, sans qu'il vînt en tête à ces courageuses

fourmis de se demander : A quoi bon ?

A la faveur de ce tumulte annuel, l'heureuse Augustine échappait à

l'investigation de ses Argus. Enfin, un samedi soir, la clôture de

l'inventaire eut lieu. Les chiffres du total actif offrirent assez de

zéros pour qu'en cette circonstance Guillaume levât la consigne sévère

qui régnait toute l'année au dessert. Le sournois drapier se frotta les

mains, et permit à ses commis de rester à sa table. A peine chacun des

hommes de l'équipage achevait-il son petit verre d'une liqueur de

ménage, on entendit le roulement d'une voiture. La famille alla voir

Cendrillon aux Variétés, tandis que les deux derniers commis reçurent

chacun un écu de six francs et la permission d'aller où bon leur

semblerait, pourvu qu'ils fussent rentrés à minuit. Malgré cette

débauche, le dimanche matin, le vieux marchand drapier fit sa barbe dès

six heures, endossa son habit marron dont les superbes reflets lui

causaient toujours le même contentement, il attacha des boucles d'or

aux oreilles de son ample culotte de soie ; puis, vers sept heures, au

moment où tout dormait encore dans la maison, il se dirigea vers le

petit cabinet attenant à son magasin du premier étage. Le jour y venait

d'une croisée armée de gros barreaux de fer, et qui donnait sur une

petite cour carrée formée de murs si noirs qu'elle ressemblait assez à

un puits. Le vieux négociant ouvrit lui-même ces volets garnis de tôle

qu'il connaissait si bien, et releva une moitié du vitrage en le

faisant glisser dans sa coulisse. L'air glacé de la cour vint

rafraîchir la chaude atmosphère de ce cabinet, qui exhalait l'odeur

particulière aux bureaux. Le marchand resta debout la main posée sur le

bras crasseux d'un fauteuil de canne doublé de maroquin dont la couleur

primitive était effacée, il semblait hésiter à s'y asseoir. Il regarda

d'un air attendri le bureau à double pupitre, où la place de sa femme

se trouvait ménagée, dans le côté opposé à la sienne, par une petite

arcade pratiquée dans le mur. Il contempla les cartons numérotés, les

ficelles, les ustensiles, les fers à marquer le drap, la caisse, objets

d'une origine immémoriale, et crut se revoir devant l'ombre évoquée du

sieur Chevrel. Il avança le même tabouret sur lequel il s'était jadis

assis en présence de son défunt patron. Ce tabouret garni de cuir noir,

et dont le crin s'échappait depuis long-temps par les coins mais sans

se perdre, il le plaça d'une main tremblante au même endroit où son

prédécesseur l'avait mis ; puis, dans une agitation difficile à

décrire, il tira la sonnette qui correspondait au chevet du lit de

Joseph Lebas. Quand ce coup décisif eut été frappé, le vieillard, pour

qui ces souvenirs furent sans doute trop lourds, prit trois ou quatre

lettres de change qui lui avaient été présentées, et les regarda sans

les voir, quand Joseph Lebas se montra soudain.

-- Asseyez-vous là, lui dit Guillaume en lui désignant le tabouret.

Comme jamais le vieux maître-drapier n'avait fait asseoir son commis

devant lui, Joseph Lebas tressaillit.

-- Que pensez-vous de ces traites ? demanda Guillaume.

-- Elles ne seront pas payées.

-- Comment ?

-- Mais j'ai su qu'avant-hier Etienne et compagnie ont fait leurs

paiements en or.

-- Oh ! oh ! s'écria le drapier, il faut être bien malade pour laisser

voir sa bile. Parlons d'autre chose. Joseph, l'inventaire est fini.

-- Oui, monsieur, et le dividende est un des plus beaux que vous ayez

eus.

-- Ne vous servez donc pas de ces nouveaux mots ! Dites le produit,

Joseph. Savez-vous, mon garçon, que c'est un peu à vous que nous devons

ces résultats ! aussi, ne veux-je plus que vous ayez d'appointements.

Madame Guillaume m'a donné l'idée de vous offrir un intérêt. Hein,

Joseph ! Guillaume et Lebas, ces mots ne feraient-ils pas une belle

raison sociale ? On pourrait mettre et compagnie pour arrondir la

signature.

Les larmes vinrent aux yeux de Joseph Lebas, qui s'efforça de les

cacher.

-- Ah, monsieur Guillaume ! comment ai-je pu mériter tant de

bontés ? Je n'ai fait que mon devoir. C'était déjà tant que de vous

intéresser à un pauvre orph...

Il brossait le parement de sa manche gauche avec la manche droite, et

n'osait regarder le vieillard qui souriait en pensant que ce modeste

jeune homme avait sans doute besoin, comme lui autrefois, d'être

encouragé pour rendre l'explication complète.

-- Cependant, reprit le père de Virginie, vous ne méritez pas beaucoup

cette faveur, Joseph ! Vous ne mettez pas en moi autant de confiance

que j'en mets en vous. (Le commis releva brusquement la tête.)

-- Vous avez le secret de la caisse. Depuis deux ans je vous ai dit

presque toutes mes affaires. Je vous ai fait voyager en fabrique.

Enfin, pour vous, je n'ai rien sur le coeur. Mais vous ?...

vous avez une inclination, et ne m'en avez pas touché un seul mot.

(Joseph Lebas rougit.)

-- Ah ! ah ! s'écria Guillaume, vous pensiez donc tromper un

vieux renard comme moi ? Moi ! à qui vous avez vu deviner la faillite

Lecoq.

-- Comment, monsieur ? répondit Joseph Lebas en examinant son patron

avec autant d'attention que son patron l'examinait, comment, vous

sauriez qui j'aime ?

-- Je sais tout, vaurien, lui dit le respectable et rusé marchand en

lui tordant le bout de l'oreille. Et je te pardonne, j'ai fait de même.

-- Et vous me l'accorderiez ?

-- Oui, avec cinquante mille écus, et je t'en laisserai autant, et

nous marcherons sur nouveaux frais avec une nouvelle raison sociale.

Nous brasserons encore des affaires, garçon, s'écria le vieux marchand

en s'exaltant, se levant et agitant ses bras. Vois-tu, mon gendre, il

n'y a que le commerce ! Ceux qui se demandent quels plaisirs on y

trouve sont des imbéciles. Etre à la piste des affaires, savoir

gouverner sur la place, attendre avec anxiété, comme au jeu, si les

Etienne et compagnie font faillite, voir passer un régiment de la garde

impériale habillé de notre drap, donner un croc en jambe au voisin,

loyalement s'entend ! fabriquer à meilleur marché que les autres ;

suivre une affaire qu'on ébauche, qui commence, grandit, chancelle et

réussit ; connaître comme un ministre de la police tous les ressorts

des maisons de commerce pour ne pas faire fausse route ; se tenir

debout devant les naufrages ; avoir des amis, par correspondance, dans

toutes les villes manufacturières, n'est-ce pas un jeu perpétuel,

Joseph ? Mais c'est vivre, ça ! Je mourrai dans ce tracas-là, comme le

vieux Chevrel, n'en prenant cependant plus qu'à mon aise. Dans la

chaleur de sa plus forte improvisation, le père Guillaume n'avait

presque pas regardé son commis qui pleurait à chaudes larmes.

-- Eh bien ! Joseph, mon pauvre garçon, qu'as-tu donc ?

-- Ah ! je l'aime tant, tant, monsieur Guillaume, que le coeur me

manque, je crois...

-- Eh bien ! garçon, dit le marchand attendri, tu es plus heureux que

tu ne crois, sarpejeu, car elle t'aime. Je le sais, moi !

Et il cligna ses deux petits yeux verts en regardant son commis.

-- Mademoiselle Augustine, mademoiselle Augustine ! s'écria Joseph

Lebas dans son enthousiasme.

Il allait s'élancer hors du cabinet, quand il se sentit arrêté par un

bras de fer, et son patron stupéfait le ramena vigoureusement devant

lui.

-- Qu'est-ce que fait donc Augustine dans cette affaire-là ?

demanda Guillaume dont la voix glaça sur-le-champ le malheureux Joseph

Lebas.

-- N'est-ce pas elle... que... j'aime ? dit le commis en balbutiant.

Déconcerté de son défaut de perspicacité, Guillaume se rassit et mit sa

tête pointue dans ses deux mains pour réfléchir à la bizarre position

dans laquelle il se trouvait. Joseph Lebas honteux et au désespoir

resta debout.

-- Joseph, reprit le négociant avec une dignité froide, je vous

parlais de Virginie. L'amour ne se commande pas, je le sais. Je connais

votre discrétion, nous oublierons cela. Je ne marierai jamais Augustine

avant Virginie. Votre intérêt sera de dix pour cent.

Le commis, auquel l'amour donna je ne sais quel degré de courage et

d'éloquence, joignit les mains, prit la parole, parla pendant un quart

d'heure à Guillaume avec tant de chaleur et de sensibilité, que la

situation changea. S'il s'était agi d'une affaire commerciale, le vieux

négociant aurait eu des règles fixes pour prendre une résolution ;

mais, jeté à mille lieues du commerce, sur la mer des sentiments, et

sans boussole, il flotta irrésolu devant un événement si original, se

disait-il. Entraîné par sa bonté naturelle, il battit un peu la

campagne.

-- Et, diantre, Joseph, tu n'es pas sans savoir que j'ai eu mes deux

enfants à dix ans de distance ! Mademoiselle Chevrel n'était pas belle,

elle n'a cependant pas à se plaindre de moi. Fais donc comme moi.

Enfin, ne pleure pas, es-tu bête ? Que veux-tu ? cela s'arrangera

peut-être, nous verrons. Il y a toujours moyen de se tirer d'affaire.

Nous autres hommes nous ne sommes pas toujours comme des Céladons pour

nos femmes. Tu m'entends ? Madame Guillaume est dévote, et... Allons,

sarpejeu, mon enfant, donne ce matin le bras à Augustine pour aller à

la messe.

Telles furent les phrases jetées à l'aventure par Guillaume. La

conclusion qui les terminait ravit l'amoureux commis : il songeait déjà

pour mademoiselle Virginie à l'un de ses amis, quand il sortit du

cabinet enfumé en serrant la main de son futur beau-père, après lui

avoir dit, d'un petit air entendu, que tout s'arrangerait au mieux.

« Que va penser madame Guillaume ? » Cette idée tourmenta prodigieusement

le brave négociant quand il fut seul.

Au déjeuner, madame Guillaume et Virginie, auxquelles le

marchand-drapier avait laissé provisoirement ignorer son

désappointement, regardèrent assez malicieusement Joseph Lebas qui

resta grandement embarrassé. La pudeur du commis lui concilia l'amitié

de sa belle-mère. La matrone redevint si gaie qu'elle regarda monsieur

Guillaume en souriant, et se permit quelques petites plaisanteries d'un

usage immémorial dans ces innocentes familles. Elle mit en question la

conformité de la taille de Virginie et de celle de Joseph, pour leur

demander de se mesurer. Ces niaiseries préparatoires attirèrent

quelques nuages sur le front du chef de famille, et il afficha même un

tel amour pour le décorum, qu'il ordonna à Augustine de prendre le bras

du premier commis en allant à Saint-Leu. Madame Guillaume, étonnée de

cette délicatesse masculine, honora son mari d'un signe de tête

d'approbation. Le cortége partit donc de la maison dans un ordre qui ne

pouvait suggérer aucune interprétation malicieuse aux voisins.

-- Ne trouvez-vous pas, mademoiselle Augustine, disait le commis en

tremblant, que la femme d'un négociant qui a un bon crédit, comme

monsieur Guillaume, par exemple, pourrait s'amuser un peu plus que ne

s'amuse madame votre mère, pourrait porter des diamants, aller en

voiture ? Oh ! moi, d'abord, si je me mariais, je voudrais avoir toute

la peine, et voir ma femme heureuse. Je ne la mettrais pas dans mon

comptoir. Voyez-vous, dans la draperie, les femmes n'y sont plus aussi

nécessaires qu'elles l'étaient autrefois. Monsieur Guillaume a eu

raison d'agir comme il a fait, et d'ailleurs c'était le goût de son

épouse. Mais qu'une femme sache donner un coup de main à la

comptabilité, à la correspondance, au détail, aux commandes, à son

ménage, afin de ne pas rester oisive, c'est tout. A sept heures, quand

la boutique serait fermée, moi je m'amuserais, j'irais au spectacle et

dans le monde. Mais vous ne m'écoutez pas.

-- Si fait, monsieur Joseph. Que dites-vous de la peinture ? C'est là

un bel état.

-- Oui, je connais un maître peintre en bâtiment, monsieur Lourdois,

qui a des écus.

En devisant ainsi, la famille atteignit l'église de Saint-Leu. Là,

madame Guillaume retrouva ses droits, et fit mettre, pour la première

fois, Augustine à côté d'elle. Virginie prit place sur la quatrième

chaise à côté de Lebas. Pendant le prône, tout alla bien entre

Augustine et Théodore qui, debout derrière un pilier, priait sa madone

avec ferveur ; mais au lever-Dieu, madame Guillaume s'aperçut, un peu

tard, que sa fille Augustine tenait son livre de messe au rebours. Elle

se disposait à la gourmander vigoureusement, quand, rabaissant son

voile, elle interrompit sa lecture et se mit à regarder dans la

direction qu'affectionnaient les yeux de sa fille. A l'aide de ses

bésicles, elle vit le jeune artiste dont l'élégance mondaine annonçait

plutôt quelque capitaine de cavalerie en congé, qu'un négociant du

quartier. Il est difficile d'imaginer l'état violent dans lequel se

trouva madame Guillaume, qui se flattait d'avoir parfaitement élevé ses

filles, en reconnaissant dans le coeur d'Augustine un amour clandestin

dont le danger lui fut exagéré par sa pruderie et par son ignorance.

Elle crut sa fille gangrenée jusqu'au coeur.

-- Tenez d'abord votre livre à l'endroit, mademoiselle, dit-elle à

voix basse mais en tremblant de colère. Elle arracha vivement le

Paroissien accusateur, et le remit de manière à ce que les lettres

fussent dans leur sens naturel.

-- N'ayez pas le malheur de lever les yeux autre part que sur vos

prières, ajouta-t-elle, autrement, vous auriez affaire à moi.

Après la messe, votre père et moi nous aurons à vous parler.

Ces paroles furent comme un coup de foudre pour la pauvre Augustine.

Elle se sentit défaillir ; mais combattue entre la douleur qu'elle

éprouvait et la crainte de faire un esclandre dans l'église, elle eut

le courage de cacher ses angoisses. Cependant, il était facile de

deviner l'état violent de son âme en voyant son Paroissien trembler et

des larmes tomber sur chacune des pages qu'elle tournait. Au regard

enflammé que lui lança madame Guillaume, l'artiste vit le péril où

tombaient ses amours, et sortit, la rage dans le coeur, décidé à tout

oser.

-- Allez dans votre chambre, mademoiselle ! dit madame Guillaume à sa

fille en rentrant au logis ; nous vous ferons appeler ; et surtout, ne

vous avisez pas d'en sortir.

La conférence que les deux époux eurent ensemble fut si secrète, que

rien n'en transpira d'abord. Cependant, Virginie, qui avait encouragé

sa soeur par mille douces représentations, poussa la complaisance

jusqu'à se glisser auprès de la porte de la chambre à coucher de sa

mère, chez laquelle la discussion avait lieu, pour y recueillir

quelques phrases. Au premier voyage qu'elle fit du troisième au second

étage, elle entendit son père qui s'écriait :

-- Madame, vous voulez donc tuer votre fille ?

-- Ma pauvre enfant, dit Virginie à sa soeur éplorée, papa prend

ta défense !

-- Et que veulent-ils faire à Théodore ? demanda l'innocente créature.

La curieuse Virginie redescendit alors ; mais cette fois elle resta

plus long-temps : elle apprit que Lebas aimait Augustine. Il était

écrit que, dans cette mémorable journée, une maison ordinairement si

calme serait un enfer. Monsieur Guillaume désespéra Joseph Lebas en lui

confiant l'amour d'Augustine pour un étranger. Lebas, qui avait averti

son ami de demander mademoiselle Virginie en mariage, vit ses

espérances renversées. Mademoiselle Virginie, accablée de savoir que

Joseph l'avait en quelque sorte refusée, fut prise d'une migraine. La

zizanie, semée entre les deux époux par l'explication que monsieur et

madame Guillaume avaient eue ensemble, et où, pour la troisième fois de

leur vie, ils se trouvèrent d'opinions différentes, se manifesta d'une

manière terrible. Enfin, à quatre heures après midi, Augustine, pâle,

tremblante et les yeux rouges, comparut devant son père et sa mère. La

pauvre enfant raconta naïvement la trop courte histoire de ses amours.

Rassurée par l'allocution de son père, qui lui avait promis de

l'écouter en silence, elle prit un certain courage en prononçant devant

ses parents le nom de son cher Théodore de Sommervieux, et en fit

malicieusement sonner la particule aristocratique. En se livrant au

charme inconnu de parler de ses sentiments, elle trouva assez de

hardiesse pour déclarer avec une innocente fermeté qu'elle aimait

monsieur de Sommervieux, qu'elle le lui avait écrit, et ajouta, les

larmes aux yeux :

-- Ce serait faire mon malheur que de me sacrifier à un autre.

-- Mais, Augustine, vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un

peintre ? s'écria sa mère avec horreur.

-- Madame Guillaume ! dit le vieux père en imposant silence à sa

femme.

-- Augustine, dit-il, les artistes sont en général des

meure-de-faim. Ils sont trop dépensiers pour ne pas être toujours de

mauvais sujets. J'ai fourni feu M. Joseph Vernet, feu M. Lekain et feu

M. Noverre. Ah ! si tu savais combien ce M. Noverre, M. le chevalier de

Saint-Georges, et surtout M. Philidor, ont joué de tours à ce pauvre

père Chevrel ! Ce sont de drôles de corps, je le sais bien. Ça vous a

tous un babil, des manières... Ah ! jamais ton monsieur Sumer... Somm...

-- De Sommervieux, mon père !

-- Eh bien ! de Sommervieux, soit ! Jamais il n'aura été aussi

agréable avec toi que M. le chevalier de Saint-Georges le fut avec moi,

le jour où j'obtins une sentence des consuls contre lui. Aussi était-ce

des gens de qualité d'autrefois.

-- Mais, mon père, monsieur Théodore est noble, et m'a écrit qu'il

était riche. Son père s'appelait le chevalier de Sommervieux avant la

révolution.

A ces paroles, monsieur Guillaume regarda sa terrible moitié, qui, en

femme contrariée frappait le plancher du bout du pied et gardait un

morne silence. Elle évitait même de jeter ses yeux courroucés sur

Augustine, et semblait laisser à monsieur Guillaume toute la

responsabilité d'une affaire si grave, puisque ses avis n'étaient pas

écoutés. Cependant, malgré son flegme apparent, quand elle vit son mari

prenant si doucement son parti sur une catastrophe qui n'avait rien de

commercial, elle s'écria :

-- En vérité, monsieur, vous êtes d'une faiblesse avec vos filles...

mais...

Le bruit d'une voiture qui s'arrêtait à la porte interrompit tout à

coup la mercuriale que le vieux négociant redoutait déjà. En un moment,

madame Roguin se trouva au milieu de la chambre, et, regardant les

trois acteurs de cette scène domestique :

-- Je sais tout, ma cousine, dit-elle d'un air de protection.

Madame Roguin avait un défaut, celui de croire que la femme d'un

notaire de Paris pouvait jouer le rôle d'une petite maîtresse.

-- Je sais tout, répéta-t-elle, et je viens dans l'arche de Noé, comme

la colombe, avec la branche d'olivier. J'ai lu cette allégorie dans le

Génie du christianisme, dit-elle en se retournant vers madame

Guillaume, la comparaison doit vous plaire, ma cousine. Savez-vous,

ajouta-t-elle en souriant à Augustine, que ce monsieur de Sommervieux

est un homme charmant ? Il m'a donné ce matin mon portrait fait de main

de maître. Cela vaut au moins six mille francs.

A ces mots, elle frappa doucement sur les bras de monsieur Guillaume.

Le vieux négociant ne put s'empêcher de faire avec ses lèvres une

grosse moue qui lui était particulière.

-- Je connais beaucoup monsieur de Sommervieux, reprit la colombe.

Depuis une quinzaine de jours il vient à mes soirées, il en fait le

charme. Il m'a conté toutes ses peines et m'a prise pour avocat. Je

sais de ce matin qu'il adore Augustine, et il l'aura. Ah ! cousine,

n'agitez pas ainsi la tête en signe de refus. Apprenez qu'il sera créé

baron, et qu'il vient d'être nommé chevalier de la Légion-d'Honneur par

l'empereur lui-même, au Salon. Roguin est devenu son notaire et connaît

ses affaires. Eh bien ! monsieur de Sommervieux possède en bons biens

au soleil douze mille livres de rente. Savez-vous que le beau-père d'un

homme comme lui peut devenir quelque chose, maire de son

arrondissement, par exemple ! N'avez-vous pas vu monsieur Dupont être

fait comte de l'empire et sénateur pour être venu, en sa qualité de

maire, complimenter l'empereur sur son entrée à Vienne. Oh ! ce

mariage-là se fera. Je l'adore, moi, ce bon jeune homme. Sa conduite

envers Augustine ne se voit que dans les romans. Va, ma petite, tu

seras heureuse, et tout le monde voudrait être à ta place. J'ai chez

moi, à mes soirées, madame la duchesse de Carigliano qui raffole de

monsieur de Sommervieux. Quelques méchantes langues disent qu'elle ne

vient chez moi que pour lui, comme si une duchesse d'hier était

déplacée chez une Chevrel dont la famille a cent ans de bonne

bourgeoisie.

-- Augustine, reprit madame Roguin après une petite pause, j'ai vu le

portrait. Dieu ! qu'il est beau. Sais-tu que l'empereur a voulu le

voir ? Il a dit en riant au Vice-Connétable que s'il y avait beaucoup

de femmes comme celle-là à sa cour pendant qu'il y venait tant de rois,

il se faisait fort de maintenir toujours la paix en Europe. Est-ce

flatteur ?

Les orages par lesquels cette journée avait commencé devaient

ressembler à ceux de la nature, en ramenant un temps calme et serein.

Madame Roguin déploya tant de séductions dans ses discours, elle sut

attaquer tant de cordes à la fois dans les coeurs secs de monsieur et

de madame Guillaume, qu'elle finit par en trouver une dont elle tira

parti. A cette singulière époque, le commerce et la finance avaient

plus que jamais la folle manie de s'allier aux grands seigneurs, et les

généraux de l'empire profitèrent assez bien de ces dispositions.

Monsieur Guillaume s'élevait singulièrement contre cette déplorable

passion. Ses axiomes favoris étaient que, pour trouver le bonheur, une

femme devait épouser un homme de sa classe ; on était toujours tôt ou

tard puni d'avoir voulu monter trop haut ; l'amour résistait si peu aux

tracas du ménage, qu'il fallait trouver l'un chez l'autre des qualités

bien solides pour être heureux ; il ne fallait pas que l'un des deux

époux en sût plus que l'autre, parce qu'on devait avant tout se

comprendre ; un mari qui parlait grec et la femme latin, risquaient de

mourir de faim. Il avait inventé cette espèce de proverbe. Il comparait

les mariages ainsi faits à ces anciennes étoffes de soie et de laine,

dont la soie finissait toujours par couper la laine. Cependant, il se

trouve tant de vanité au fond du coeur de l'homme, que la prudence du

pilote qui gouvernait si bien le Chat-qui-pelote, succomba sous

l'agressive volubilité de madame Roguin. La sévère madame Guillaume, la

première, trouva dans l'inclination de sa fille des motifs pour déroger

à ces principes, et pour consentir à recevoir au logis monsieur de

Sommervieux, qu'elle se promit de soumettre à un rigoureux examen.

La Maison du Chat-qui-pelote · 第 2 / 5 段