HONORE DE BALZAC
LA COMEDIE HUMAINE
(EDITION FURNE [1842-1848])
SCENES DE LA VIE PRIVEE
LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE
DEDIE A MADEMOISELLE MARIE DE MONTHEAU
Au milieu de la rue Saint-Denis, presque au coin de la rue du
Petit-Lion, existait naguère une de ces maisons précieuses qui donnent
aux historiens la facilité de reconstruire par analogie l'ancien Paris.
Les murs menaçants de cette bicoque semblaient avoir été bariolés
d'hiéroglyphes. Quel autre nom le flâneur pouvait-il donner aux X et
aux V que traçaient sur la façade les pièces de bois transversales ou
diagonales dessinées dans le badigeon par de petites lézardes
parallèles ? Evidemment, au passage de toutes les voitures, chacune de
ces solives s'agitait dans sa mortaise. Ce vénérable édifice était
surmonté d'un toit triangulaire dont aucun modèle ne se verra bientôt
plus à Paris. Cette couverture, tordue par les intempéries du climat
parisien, s'avançait de trois pieds sur la rue, autant pour garantir
des eaux pluviales le seuil de la porte, que pour abriter le mur d'un
grenier et sa lucarne sans appui. Ce dernier étage était construit en
planches clouées l'une sur l'autre comme des ardoises, afin sans doute
de ne pas charger cette frêle maison.
Par une matinée pluvieuse, au mois de mars, un jeune homme,
soigneusement enveloppé dans son manteau, se tenait sous l'auvent de la
boutique qui se trouvait en face de ce vieux logis, et paraissait
l'examiner avec un enthousiasme d'archéologue. A la vérité, ce débris
de la bourgeoisie du seizième siècle pouvait offrir à l'observateur
plus d'un problème à résoudre. Chaque étage avait sa singularité. Au
premier, quatre fenêtres longues, étroites, rapprochées l'une de
l'autre, avaient des carreaux de bois dans leur partie inférieure, afin
de produire ce jour douteux, à la faveur duquel un habile marchand
prête aux étoffes la couleur souhaitée par ses chalands. Le jeune homme
semblait plein de dédain pour cette partie essentielle de la maison,
ses yeux ne s'y étaient pas encore arrêtés. Les fenêtres du second
étage, dont les jalousies relevées laissaient voir, au travers de
grands carreaux en verre de Bohême, de petits rideaux de mousseline
rousse, ne l'intéressaient pas davantage. Son attention se portait
particulièrement au troisième, sur d'humbles croisées dont le bois
travaillé grossièrement aurait mérité d'être placé au Conservatoire des
arts et métiers pour y indiquer les premiers efforts de la menuiserie
française. Ces croisées avaient de petites vitres d'une couleur si
verte, que, sans son excellente vue, le jeune homme n'aurait pu
apercevoir les rideaux de toile à carreaux bleus qui cachaient les
mystères de cet appartement aux yeux des profanes. Parfois, cet
observateur, ennuyé de sa contemplation sans résultat, ou du silence
dans lequel la maison était ensevelie, ainsi que tout le quartier,
abaissait ses regards vers les régions inférieures. Un sourire
involontaire se dessinait alors sur ses lèvres, quand il revoyait la
boutique où se rencontraient en effet des choses assez risibles. Une
formidable pièce de bois, horizontalement appuyée sur quatre piliers
qui paraissaient courbés par le poids de cette maison décrépite, avait
été rechampie d'autant de couches de diverses peintures que la joue
d'une vieille duchesse en a reçu de rouge. Au milieu de cette large
poutre mignardement sculptée se trouvait un antique tableau
représentant un chat qui pelotait. Cette toile causait la gaieté du
jeune homme. Mais il faut dire que le plus spirituel des peintres
modernes n'inventerait pas de charge si comique. L'animal tenait dans
une de ses pattes de devant une raquette aussi grande que lui, et se
dressait sur ses pattes de derrière pour mirer une énorme balle que lui
renvoyait un gentilhomme en habit brodé. Dessin, couleurs, accessoires,
tout était traité de manière à faire croire que l'artiste avait voulu
se moquer du marchand et des passants. En altérant cette peinture
naïve, le temps l'avait rendue encore plus grotesque par quelques
incertitudes qui devaient inquiéter de consciencieux flâneurs. Ainsi
la queue mouchetée du chat était découpée de telle sorte qu'on pouvait
la prendre pour un spectateur, tant la queue des chats de nos ancêtres
était grosse, haute et fournie. A droite du tableau, sur un champ
d'azur qui déguisait imparfaitement la pourriture du bois, les passants
lisaient Guillaume ; et à gauche, Successeur du sieur Chevrel. Le
soleil et la pluie avaient rongé la plus grande partie de l'or moulu
parcimonieusement appliqué sur les lettres de cette inscription, dans
laquelle les U remplaçaient les V et réciproquement, selon les lois de
notre ancienne orthographe. Afin de rabattre l'orgueil de ceux qui
croient que le monde devient de jour en jour plus spirituel, et que le
moderne charlatanisme surpasse tout, il convient de faire observer ici
que ces enseignes, dont l'étymologie semble bizarre à plus d'un
négociant parisien, sont les tableaux morts de vivants tableaux à
l'aide desquels nos espiègles ancêtres avaient réussi à amener les
chalands dans leurs maisons. Ainsi la Truie-qui-file, le Singe-vert,
etc., furent des animaux en cage dont l'adresse émerveillait les
passants, et dont l'éducation prouvait la patience de l'industriel au
quinzième siècle. De semblables curiosités enrichissaient plus vite
leurs heureux possesseurs que les Providence, les Bonne-foi, les
Grâce-de-Dieu et les Décollation de saint Jean-Baptiste qui se voient
encore rue Saint-Denis. Cependant l'inconnu ne restait certes pas là
pour admirer ce chat, qu'un moment d'attention suffisait à graver dans
la mémoire. Ce jeune homme avait aussi ses singularités. Son manteau,
plissé dans le goût des draperies antiques, laissait voir une élégante
chaussure, d'autant plus remarquable au milieu de la boue parisienne,
qu'il portait des bas de soie blancs dont les mouchetures attestaient
son impatience. Il sortait sans doute d'une noce ou d'un bal car à
cette heure matinale il tenait à la main des gants blancs et les
boucles de ses cheveux noirs défrisés éparpillées sur ses épaules
indiquaient une coiffure à la Caracalla, mise à la mode autant par
l'Ecole de David que par cet engouement pour les formes grecques et
romaines qui marqua les premières années de ce siècle. Malgré le bruit
que faisaient quelques maraîchers attardés passant au galop pour se
rendre à la grande halle, cette rue si agitée avait alors un calme dont
la magie n'est connue que de ceux qui ont erré dans Paris désert, à ces
heures où son tapage, un moment apaisé, renaît et s'entend dans le
lointain comme la grande voix de la mer. Cet étrange jeune homme devait
être aussi curieux pour les commerçants du Chat-qui-pelote, que le
Chat-qui-pelote l'était pour lui. Une cravate éblouissante de blancheur
rendait sa figure tourmentée encore plus pâle qu'elle ne l'était
réellement. Le feu tour à tour sombre et pétillant que jetaient ses
yeux noirs s'harmoniait avec les contours bizarres de son visage, avec
sa bouche large et sinueuse qui se contractait en souriant. Son front,
ridé par une contrariété violente, avait quelque chose de fatal. Le
front n'est-il pas ce qui se trouve de plus prophétique en l'homme ?
Quand celui de l'inconnu exprimait la passion, les plis qui s'y
formaient causaient une sorte d'effroi par la vigueur avec laquelle ils
se prononçaient ; mais lorsqu'il reprenait son calme, si facile à
troubler, il y respirait une grâce lumineuse qui rendait attrayante
cette physionomie où la joie, la douleur, l'amour, la colère, le dédain
éclataient d'une manière si communicative que l'homme le plus froid en
devait être impressionné. Cet inconnu se dépitait si bien au moment où
l'on ouvrit précipitamment la lucarne du grenier, qu'il n'y vit pas
apparaître trois joyeuses figures rondelettes, blanches, roses, mais
aussi communes que le sont les figures du Commerce sculptées sur
certains monuments. Ces trois faces, encadrées par la lucarne,
rappelaient les têtes d'anges bouffis semés dans les nuages qui
accompagnent le Père éternel. Les apprentis respirèrent les émanations
de la rue avec une avidité qui démontrait combien l'atmosphère de leur
grenier était chaude et méphitique. Après avoir indiqué ce singulier
factionnaire, le commis qui paraissait être le plus jovial disparut et
revint en tenant à la main un instrument dont le métal inflexible a été
récemment remplacé par un cuir souple ; puis tous prirent une
expression malicieuse en regardant le badaud qu'ils aspergèrent d'une
pluie fine et blanchâtre dont le parfum prouvait que les trois mentons
venaient d'être rasés. Elevés sur la pointe de leurs pieds, et réfugiés
au fond de leur grenier pour jouir de la colère de leur victime, les
commis cessèrent de rire en voyant l'insouciant dédain avec lequel le
jeune homme secoua son manteau, et le profond mépris que peignit sa
figure quand il leva les yeux sur la lucarne vide. En ce moment, une
main blanche et délicate fit remonter vers l'imposte la partie
inférieure d'une des grossières croisées du troisième étage, au moyen
de ces coulisses dont le tourniquet laisse souvent tomber à
l'improviste le lourd vitrage qu'il doit retenir. Le passant fut alors
récompensé de sa longue attente. La figure d'une jeune fille, fraîche
comme un de ces blancs calices qui fleu- rissent au sein des eaux, se
montra couronnée d'une ruche en mousseline froissée qui donnait à sa
tête un air d'innocence admirable. Quoique couverts d'une étoffe brune,
son cou, ses épaules s'apercevaient, grâce à de légers interstices
ménagés par les mouvements du sommeil. Aucune expression de contrainte
n'altérait ni l'ingénuité de ce visage, ni le calme de ces yeux
immortalisés par avance dans les sublimes compositions de Raphaël :
c'était la même grâce, la même tranquillité de ces vierges devenues
proverbiales. Il existait un charmant contraste produit par la jeunesse
des joues de cette figure, sur laquelle le sommeil avait comme mis en
relief une surabondance de vie, et par la vieillesse de cette fenêtre
massive aux contours grossiers, dont l'appui était noir. Semblable à
ces fleurs de jour qui n'ont pas encore au matin déplié leur tunique
roulée par le froid des nuits, la jeune fille, à peine éveillée, laissa
errer ses yeux bleus sur les toits voisins et regarda le ciel ; puis,
par une sorte d'habitude, elle les baissa sur les sombres régions de la
rue, où ils rencontrèrent aussitôt ceux de son adorateur. La
coquetterie la fit sans doute souffrir d'être vue en déshabillé, elle
se retira vivement en arrière, le tourniquet tout usé tourna, la
croisée redescendit avec cette rapidité qui, de nos jours, a valu un
nom odieux à cette naïve invention de nos ancêtres, et la vision
disparut. Il semblait à ce jeune homme que la plus brillante des
étoiles du matin avait été soudain cachée par un nuage.
Pendant ces petits événements, les lourds volets intérieurs qui
défendaient le léger vitrage de la boutique du Chat-qui-pelote avaient
été enlevés comme par magie. La vieille porte à heurtoir fut repliée
sur le mur intérieur de la maison par un serviteur vraisemblablement
contemporain de l'enseigne, qui d'une main tremblante y attacha le
morceau de drap carré sur lequel était brodé en soie jaune le nom de
Guillaume, successeur de Chevrel. Il eût été difficile à plus d'un
passant de deviner le genre de commerce de monsieur Guillaume. A
travers les gros barreaux de fer qui protégeaient extérieurement sa
boutique, à peine y apercevait-on des paquets enveloppés de toile brune
aussi nombreux que des harengs quand ils traversent l'Océan. Malgré
l'apparente simplicité de cette gothique façade, monsieur Guillaume
était, de tous les marchands drapiers de Paris, celui dont les magasins
se trouvaient toujours le mieux fournis, dont les relations avaient le
plus d'étendue, et dont la probité commerciale était la plus exacte. Si
quelques-uns de ses confrères avaient conclu des marchés avec le
gouvernement, sans avoir la quantité de drap voulue, il était toujours
prêt à la leur livrer, quelque considérable que fût le nombre de pièces
soumissionnées. Le rusé négociant connaissait mille manières de
s'attribuer le plus fort bénéfice sans se trouver obligé, comme eux, de
courir chez des protecteurs, y faire des bassesses ou de riches
présents. Si les confrères ne pouvaient le payer qu'en excellentes
traites un peu longues, il indiquait son notaire comme un homme
accommodant ; et savait encore tirer une seconde mouture du sac, grâce
à cet expédient qui faisait dire proverbialement aux négociants de la
rue Saint-Denis : -- Dieu vous garde du notaire de monsieur Guillaume !
pour désigner un escompte onéreux. Le vieux négociant se trouva debout
comme par miracle, sur le seuil de sa boutique, au moment où le
domestique se retira. Monsieur Guillaume regarda la rue Saint-Denis,
les boutiques voisines et le temps, comme un homme qui débarque au
Havre et revoit la France après un long voyage. Bien convaincu que rien
n'avait changé pendant son sommeil, il aperçut alors le passant en
faction, qui, de son côté, contemplait le patriarche de la draperie,
comme Humboldt dut examiner le premier gymnote électrique qu'il vit en
Amérique. Monsieur Guillaume portait de larges culottes de velours
noir, des bas chinés, et des souliers carrés à boucles d'argent. Son
habit à pans carrés, à basques carrées, à collet carré, enveloppait son
corps légèrement voûté d'un drap verdâtre garni de grands boutons en
métal blanc mais rougis par l'usage. Ses cheveux gris étaient si
exactement aplatis et peignés sur son crâne jaune, qu'ils le faisaient
ressembler à un champ sillonné. Ses petits yeux verts, percés comme
avec une vrille, flamboyaient sous deux arcs marqués d'une faible
rougeur à défaut de sourcils. Les inquiétudes avaient tracé sur son
front des rides horizontales aussi nombreuses que les plis de son
habit. Cette figure blême annonçait la patience, la sagesse
commerciale, et l'espèce de cupidité rusée que réclament les affaires.
A cette époque on voyait moins rarement qu'aujourd'hui de ces vieilles
familles où se conservaient, comme de précieuses traditions, les
moeurs, les costumes caractéristiques de leurs professions, et restées
au milieu de la civilisation nouvelle comme ces débris antédiluviens
retrouvés par Cuvier dans les carrières. Le chef de la famille
Guillaume était un de ces notables gardiens des anciens usages : on le
surprenait à regretter le Prévôt des Marchands, et jamais il ne
parlait d'un jugement du tribunal de commerce sans le nommer la
sentence des consuls. C'était sans doute en vertu de ces coutumes que,
levé le premier de sa maison, il attendait de pied ferme l'arrivée de
ses trois commis, pour les gourmander en cas de retard. Ces jeunes
disciples de Mercure ne connaissaient rien de plus redoutable que
l'activité silencieuse avec laquelle le patron scrutait leurs visages
et leurs mouvements, le lundi matin, en y recherchant les preuves ou
les traces de leurs escapades. Mais, en ce moment, le vieux drapier ne
fit aucune attention à ses apprentis. Il était occupé à chercher le
motif de la sollicitude avec laquelle le jeune homme en bas de soie et
en manteau portait alternativement les yeux sur son enseigne et sur les
profondeurs de son magasin. Le jour, devenu plus éclatant, permettait
d'y apercevoir le bureau grillagé, entouré de rideaux en vieille soie
verte, où se tenaient les livres immenses, oracles muets de la maison.
Le trop curieux étranger semblait convoiter ce petit local, y prendre
le plan d'une salle à manger latérale, éclairée par un vitrage pratiqué
dans le plafond, et d'où la famille réunie devait facilement voir,
pendant ses repas, les plus légers accidents qui pouvaient arriver sur
le seuil de la boutique. Un si grand amour pour son logis paraissait
suspect à un négociant qui avait subi le régime de la Terreur. Monsieur
Guillaume pensait donc assez naturellement que cette figure sinistre en
voulait à la caisse du Chat-qui-pelote. Après avoir discrètement joui
du duel muet qui avait lieu entre son patron et l'inconnu, le plus âgé
des commis hasarda de se placer sur la dalle où était monsieur
Guillaume, en voyant le jeune homme contempler à la dérobée les
croisées du troisième. Il fit deux pas dans la rue, leva la tête, et
crut avoir aperçu mademoiselle Augustine Guillaume qui se retirait avec
précipitation. Mécontent de la perspicacité de son premier commis, le
drapier lui lança un regard de travers ; mais tout à coup les craintes
mutuelles que la présence de ce passant excitait dans l'âme du marchand
et de l'amoureux commis se calmèrent. L'inconnu héla un fiacre qui se
rendait à une place voisine, et y monta rapidement en affectant une
trompeuse indifférence. Ce départ mit un certain baume dans le coeur
des autres commis, assez inquiets de retrouver la victime de leur
plaisanterie.
-- Hé bien, messieurs, qu'avez-vous donc à rester là, les bras
croisés ? dit monsieur Guillaume à ses trois néophytes. Mais
autrefois, sarpejeu ! quand j'étais chez le sieur Chevrel,
j'avais déjà visité plus de deux pièces de drap.
-- Il faisait donc jour de meilleure heure, dit le second commis que
cette tâche concernait.
Le vieux négociant ne put s'empêcher de sourire. Quoique deux de ces
trois jeunes gens, confiés à ses soins par leurs pères, riches
manufacturiers de Louviers et de Sedan, n'eussent qu'à demander cent
mille francs pour les avoir, le jour où ils seraient en âge de
s'établir, Guillaume croyait de son devoir de les tenir sous la férule
d'un antique despotisme inconnu de nos jours dans les brillants
magasins modernes dont les commis veulent être riches à trente ans : il
les faisait travailler comme des nègres. A eux trois, ces commis
suffisaient à une besogne qui aurait mis sur les dents dix de ces
employés dont le sybaritisme enfle aujourd'hui les colonnes du budget.
Aucun bruit ne troublait la paix de cette maison solennelle, où les
gonds semblaient toujours huilés, et dont le moindre meuble avait cette
propreté respectable qui annonce un ordre et une économie sévères.
Souvent, le plus espiègle des commis s'était amusé à écrire sur le
fromage de Gruyère qu'on leur abandonnait au déjeuner, et qu'ils se
plaisaient à respecter, la date de sa réception primitive. Cette malice
et quelques autres semblables faisaient parfois sourire la plus jeune
des deux filles de Guillaume, la jolie vierge qui venait d'apparaître
au passant enchanté. Quoique chacun des apprentis, et même le plus
ancien, payât une forte pension, aucun d'eux n'eût été assez hardi pour
rester à la table du patron au moment où le dessert y était servi.
Lorsque madame Guillaume parlait d'accommoder la salade, ces pauvres
jeunes gens tremblaient en songeant avec quelle parcimonie sa prudente
main savait y épancher l'huile. Il ne fallait pas qu'ils s'avisassent
de passer une nuit dehors, sans avoir donné long-temps à l'avance un
motif plausible à cette irrégularité. Chaque dimanche, et à tour de
rôle, deux commis accompagnaient la famille Guillaume à la messe de
Saint-Leu et aux vêpres. Mesdemoiselles Virginie et Augustine,
modestement vêtues d'indienne, prenaient chacune le bras d'un commis et
marchaient en avant, sous les yeux perçants de leur mère, qui fermait
ce petit cortége domestique avec son mari accoutumé par elle à porter
deux gros paroissiens reliés en maroquin noir. Le second commis n'avait
pas d'appointements. Quant à celui que douze ans de persévérance et de
discrétion initiaient aux secrets de la maison, il recevait huit cents
francs en récompense de ses labeurs. A certaines fêtes de famille, il
était gratifié de quelques cadeaux auxquels la main sèche et ridée de
madame Guillaume donnait seule du prix : des bourses en filet, qu'elle
avait soin d'emplir de coton pour faire valoir leurs dessins à jour ;
des bretelles fortement conditionnées, ou des paires de bas de soie
bien lourdes. Quelquefois, mais rarement, ce premier ministre était
admis à partager les plaisirs de la famille soit quand elle allait à la
campagne, soit quand après des mois d'attente elle se décidait à user
de son droit à demander, en louant une loge, une pièce à laquelle Paris
ne pensait plus. Quant aux deux autres commis, la barrière de respect
qui séparait jadis un maître drapier de ses apprentis était placée si
fortement entre eux et le vieux négociant, qu'il leur eût été plus
facile de voler une pièce de drap que de déranger cette auguste
étiquette. Cette réserve peut paraître ridicule aujourd'hui. Néanmoins,
ces vieilles maisons étaient des écoles de moeurs et de probité. Les
maîtres adoptaient leurs apprentis. Le linge d'un jeune homme était
soigné, réparé, quelquefois renouvelé par la maîtresse de la maison. Un
commis tombait-il malade, il devenait l'objet de soins vraiment
maternels. En cas de danger, le patron prodiguait son argent pour
appeler les plus célèbres docteurs ; car il ne répondait pas seulement
des moeurs et du savoir de ces jeunes gens à leurs parents. Si l'un
d'eux, honorable par le caractère, éprouvait quelque désastre, ces
vieux négociants savaient apprécier l'intelligence qu'ils avaient
développée, et n'hésitaient pas à confier le bonheur de leurs filles à
celui auquel ils avaient pendant long-temps confié leurs fortunes.
Guillaume était un de ces hommes antiques, et s'il en avait les
ridicules, il en avait toutes les qualités. Aussi Joseph Lebas, son
premier commis, orphelin et sans fortune, était-il, dans son idée, le
futur époux de Virginie sa fille aînée. Mais Joseph ne partageait point
les pensées symétriques de son patron, qui, pour un empire, n'aurait
pas marié sa seconde fille avant la première. L'infortuné commis se
sentait le coeur entièrement pris pour mademoiselle Augustine la
cadette. Afin de justifier cette passion, qui avait grandi secrètement,
il est nécessaire de pénétrer plus avant dans les ressorts du
gouvernement absolu qui régissait la maison du vieux marchand drapier.
Guillaume avait deux filles. L'aînée, mademoiselle Virginie, était
tout le portrait de sa mère. Madame Guillaume, fille du sieur Chevrel,
se tenait si droite sur la banquette de son comptoir, que plus d'une
fois elle avait entendu des plaisants parier qu'elle y était empalée.
Sa figure maigre et longue trahissait une dévotion outrée. Sans grâces
et sans manières aimables, madame Guillaume ornait habituellement sa
tête presque sexagénaire d'un bonnet dont la forme était invariable et
garni de barbes comme celui d'une veuve. Tout le voisinage l'appelait
la soeur tourière. Sa parole était brève, et ses gestes avaient quelque
chose des mouvements saccadés d'un télégraphe. Son oeil, clair comme
celui d'un chat, semblait en vouloir à tout le monde de ce qu'elle
était laide. Mademoiselle Virginie, élevée comme sa jeune soeur sous
les lois despotiques de leur mère, avait atteint l'âge de vingt-huit
ans. La jeunesse atténuait l'air disgracieux que sa ressemblance avec
sa mère donnait parfois à sa figure ; mais la rigueur maternelle
l'avait dotée de deux grandes qualités qui pouvaient tout
contre-balancer : elle était douce et patiente. Mademoiselle Augustine,
à peine âgée de dix-huit ans, ne ressemblait ni à son père ni à sa
mère. Elle était de ces filles qui, par l'absence de tout lien physique
avec leurs parents, font croire à ce dicton de prude : Dieu donne les
enfants. Augustine était petite, ou, pour la mieux peindre, mignonne.
Gracieuse et pleine de candeur, un homme du monde n'aurait pu reprocher
à cette charmante créature que des gestes mesquins ou certaines
attitudes communes, et parfois de la gêne. Sa figure silencieuse et
immobile respirait cette mélancolie passagère qui s'empare de toutes
les jeunes filles trop faibles pour oser résister aux volontés d'une
mère. Toujours modestement vêtues, les deux soeurs ne pouvaient
satisfaire la coquetterie innée chez la femme que par un luxe de
propreté qui leur allait à merveille et les mettait en harmonie avec
ces comptoirs luisants, avec ces rayons sur lesquels le vieux
domestique ne souffrait pas un grain de poussière, avec la simplicité
antique de tout ce qui se voyait autour d'elles. Obligées par leur
genre de vie à chercher des éléments de bonheur dans des travaux
obstinés, Augustine et Virginie n'avaient donné jusqu'alors que du
contentement à leur mère, qui s'applaudissait secrètement de la
perfection du caractère de ses deux filles. Il est facile d'imaginer
les résultats de l'éducation qu'elles avaient reçue. Elevées pour le
commerce, habituées à n'entendre que des raisonnements et des calculs
tristement mercantiles, n'ayant étudié que la grammaire, la tenue des
livres, un peu d'histoire juive, l'histoire de France dans Le Ragois,
et ne lisant que les auteurs dont la lecture leur était permise par
leur mère, leurs idées n'avaient pas pris beaucoup d'étendue : elles
savaient parfaitement tenir un ménage, elles connaissaient le prix des
choses, elles appréciaient les difficultés que l'on éprouve à amasser
l'argent, elles étaient économes et portaient un grand respect aux
qualités du négociant. Malgré la fortune de leur père, elles étaient
aussi habiles à faire des reprises qu'à festonner ; souvent leur mère
parlait de leur apprendre la cuisine afin qu'elles sussent bien
ordonner un dîner, et pussent gronder une cuisinière en connaissance de
cause. Ignorant les plaisirs du monde et voyant comment s'écoulait la
vie exemplaire de leurs parents, elles ne jetaient que bien rarement
leurs regards au delà de l'enceinte de cette vieille maison
patrimoniale qui, pour leur mère, était l'univers. Les réunions
occasionnées par les solennités de famille formaient tout l'avenir de
leurs joies terrestres. Quand le grand salon situé au second étage
devait recevoir madame Roguin, une demoiselle Chevrel, de quinze ans
moins âgée que sa cousine et qui portait des diamants ; le jeune
Rabourdin, sous-chef aux Finances ; monsieur César Birotteau, riche
parfumeur, et sa femme appelée madame César ; monsieur Camusot, le plus
riche négociant en soieries de la rue des Bourdonnais ; deux ou trois
vieux banquiers, et des femmes irréprochables ; les apprêts nécessités
par la manière dont l'argenterie, les porcelaines de Saxe, les bougies,
les cristaux étaient empaquetés faisaient une diversion à la vie
monotone de ces trois femmes qui allaient et venaient, en se donnant
autant de mouvement que des religieuses pour la réception d'un évêque.
Puis quand, le soir, fatiguées toutes trois d'avoir essuyé, frotté,
déballé, mis en place les ornements de la fête, les deux jeunes filles
aidaient leur mère à se coucher, madame Guillaume leur disait :
-- Nous n'avons rien fait aujourd'hui, mes enfants !
Lorsque, dans ces assemblées solennelles, la soeur tourière permettait
de danser en confinant les parties de boston, de whist et de trictrac
dans sa chambre à coucher, cette concession était comptée parmi
les félicités les plus inespérées, et causait un bonheur égal
à celui d'aller à deux ou trois grands bals où Guillaume menait
ses filles à l'époque du carnaval. Enfin, une fois par an,
l'honnête drapier donnait une fête pour laquelle rien n'était épargné.
Quelque riches et élégantes que fussent les personnes invitées,
elles se gardaient bien d'y manquer ; car les maisons les plus
considérables de la place avaient recours à l'immense crédit,
à la fortune ou à la vieille expérience de monsieur Guillaume.
Mais les deux filles de ce digne négociant ne profitaient pas
autant qu'on pourrait le supposer des enseignements que le monde
offre à de jeunes âmes. Elles apportaient dans ces réunions, inscrites
d'ailleurs sur le carnet d'échéances de la maison, des parures dont la
mesquinerie les faisait rougir. Leur manière de danser n'avait rien de
remarquable, et la surveillance maternelle ne leur permettait pas de
soutenir la conversation autrement que par Oui et Non avec leurs
cavaliers. Puis la loi de la vieille enseigne du Chat-qui-pelote leur
ordonnait d'être rentrées à onze heures, moment où les bals et les
fêtes commencent à s'animer. Ainsi leurs plaisirs, en apparence assez
conformes à la fortune de leur père, devenaient souvent insipides par
des circonstances qui tenaient aux habitudes et aux principes de cette
famille. Quant à leur vie habituelle, une seule observation achèvera de
la peindre. Madame Guillaume exigeait que ses deux filles fussent
habillées de grand matin, qu'elles descendissent tous les jours à la
même heure, et soumettait leurs occupations à une régularité
monastique. Cependant Augustine avait reçu du hasard une âme assez
élevée pour sentir le vide de cette existence. Parfois ses yeux bleus
se relevaient comme pour interroger les profondeurs de cet escalier
sombre et de ces magasins humides. Après avoir sondé ce silence de
cloître, elle semblait écouter de loin de confuses révélations de cette
vie passionnée qui met les sentiments à un plus haut prix que les
choses. En ces moments son visage se colorait, ses mains inactives
laissaient tomber la blanche mousseline sur le chêne poli du comptoir,
et bientôt sa mère lui disait d'une voix qui restait toujours aigre
même dans les tons les plus doux :
-- Augustine ! à quoi pensez-vous donc, mon bijou ?
Peut-être Hippolyte comte de Douglas et le Comte de
Comminges, deux romans trouvés par Augustine dans l'armoire d'une
cuisinière récemment renvoyée par madame Guillaume, contribuèrent-ils à
développer les idées de cette jeune fille qui les avait furtivement
dévorés pendant les longues nuits de l'hiver précédent. Les expressions
de désir vague, la voix douce, la peau de jasmin et les yeux bleus
d'Augustine avaient donc allumé dans l'âme du pauvre Lebas un amour
aussi violent que respectueux. Par un caprice facile à comprendre,
Augustine ne se sentait aucun goût pour l'orphelin : peut-être était-
ce parce qu'elle ne se savait pas aimée. En revanche, les longues
jambes, les cheveux châtains, les grosses mains et l'encolure
vigoureuse du premier commis avaient trouvé une secrète admiratrice
dans mademoiselle Virginie, qui, malgré ses cinquante mille écus de
dot, n'était demandée en mariage par personne. Rien de plus naturel que
ces deux passions inverses nées dans le silence de ces comptoirs
obscurs comme fleurissent des violettes dans la profondeur d'un bois.
La muette et constante contemplation qui réunissait les yeux de ces
jeunes gens par un besoin violent de distraction au milieu de travaux
obstinés et d'une paix religieuse, devait tôt ou tard exciter des
sentiments d'amour. L'habitude de voir une figure y fait découvrir
insensiblement les qualités de l'âme, et finit par en effacer les
défauts.
-- Au train dont y va cet homme, nos filles ne tarderont pas à se
mettre à genoux devant un prétendu ! se dit monsieur Guillaume en
lisant le premier décret par lequel Napoléon anticipa sur les classes
de conscrits.
Dès ce jour, désespéré de voir sa fille aînée se faner, le vieux
marchand se souvint d'avoir épousé mademoiselle Chevrel à peu près dans
la situation où se trouvaient Joseph Lebas et Virginie. Quelle belle
affaire que de marier sa fille et d'acquitter une dette sacrée, en
rendant à un orphelin le bienfait qu'il avait reçu jadis de son
prédécesseur dans les mêmes circonstances ! Agé de trente-trois ans,
Joseph Lebas pensait aux obstacles que quinze ans de différence
mettaient entre Augustine et lui. Trop perspicace d'ailleurs pour ne
pas deviner les desseins de monsieur Guillaume, il en connaissait assez
les principes inexorables pour savoir que jamais la cadette ne se
marierait avant l'aînée. Le pauvre commis, dont le coeur était aussi
excellent que ses jambes étaient longues et son buste épais, souffrait
donc en silence.
Tel était l'état des choses dans cette petite république, qui, au
milieu de la rue Saint-Denis, ressemblait assez à une succursale de la
Trappe. Mais pour rendre un compte exact des événements extérieurs
comme des sentiments, il est nécessaire de remonter à quelques mois
avant la scène par laquelle commence cette histoire. A la nuit
tombante, un jeune homme passant devant l'obscure boutique du
Chat-qui-pelote y était resté un moment en contemplation à l'aspect
d'un tableau qui aurait arrêté tous les peintres du monde. Le magasin,
n'étant pas encore éclairé, formait un plan noir au fond duquel se
voyait la salle à manger du marchand. Une lampe astrale y répandait ce
jour jaune qui donne tant de grâce aux tableaux de l'école hollandaise.
Le linge blanc, l'argenterie, les cristaux formaient de brillants
accessoires qu'embellissaient encore de vives oppositions entre l'ombre
et la lumière. La figure du père de famille et celle de sa femme, les
visages des commis et les formes pures d'Augustine, à deux pas de
laquelle se tenait une grosse fille joufflue, composaient un groupe si
curieux ; ces têtes étaient si originales, et chaque caractère avait
une expression si franche ; on devinait si bien la paix, le silence et
la modeste vie de cette famille, que, pour un artiste accoutumé à
exprimer la nature, il y avait quelque chose de désespérant à vouloir
rendre cette scène fortuite. Ce passant était un jeune peintre, qui,
sept ans auparavant, avait remporté le grand prix de peinture. Il
revenait de Rome. Son âme nourrie de poésie, ses yeux rassasiés de
Raphaël et de Michel-Ange, avaient soif de la nature vraie, après une
longue habitation du pays pompeux où l'art a jeté partout son
grandiose. Faux ou juste, tel était son sentiment personnel. Abandonné
long-temps à la fougue des passions italiennes, son coeur demandait une
de ces vierges modestes et recueillies que, malheureusement, il n'avait
su trouver qu'en peinture à Rome. De l'enthousiasme imprimé à son âme
exaltée par le tableau naturel qu'il contemplait, il passa
naturellement à une profonde admiration pour la figure principale :
Augustine paraissait pensive et ne mangeait point ; par une disposition
de la lampe dont la lumière tombait entièrement sur son visage, son
buste semblait se mouvoir dans un cercle de feu qui détachait plus
vivement les contours de sa tête et l'illuminait d'une manière quasi
surnaturelle. L'artiste la compara involontairement à un ange exilé qui
se souvient du ciel. Une sensation presque inconnue, un amour limpide
et bouillonnant inonda son coeur. Après être demeuré pendant un moment
comme écrasé sous le poids de ses idées, il s'arracha à son bonheur,
rentra chez lui, ne mangea pas, ne dormit point. Le lendemain, il entra
dans son atelier pour n'en sortir qu'après avoir déposé sur une toile
la magie de cette scène dont le souvenir l'avait en quelque sorte
fanatisé. Sa félicité fut incomplète tant qu'il ne posséda pas un
fidèle portrait de son idole. Il passa plusieurs fois devant la maison
du Chat-qui-pelote ; il osa même y entrer une ou deux fois sous le
masque d'un déguisement, afin de voir de plus près la ravissante
créature que madame Guillaume couvrait de son aile. Pendant huit mois
entiers, adonné à son amour, à ses pinceaux, il resta invisible pour
ses amis les plus intimes, oubliant le monde, la poésie, le théâtre, la
musique, et ses plus chères habitudes. Un matin, Girodet força toutes
ces consignes que les artistes connaissent et savent éluder, parvint à
lui et le réveilla par cette demande :
-- Que mettras-tu au Salon ?
L'artiste saisit la main de son ami, l'entraîne à son atelier, découvre
un petit tableau de chevalet et un portrait. Après une lente et avide
contemplation des deux chefs-d'oeuvre, Girodet saute au cou de son
camarade et l'embrasse, sans trouver de paroles. Ses émotions ne
pouvaient se rendre que comme il les sentait, d'âme à âme.
-- Tu es amoureux ? dit Girodet.
Tous deux savaient que les plus beaux portraits de Titien, de Raphaël
et de Léonard de Vinci sont dus à des sentiments exaltés, qui, sous
diverses conditions, engendrent d'ailleurs tous les chefs-d'oeuvre.
Pour toute réponse, le jeune artiste inclina la tête.
-- Es-tu heureux de pouvoir être amoureux ici, en revenant d'Italie !
Je ne te conseille pas de mettre de telles oeuvres au Salon, ajouta le
grand peintre. Vois-tu, ces deux tableaux n'y seraient pas sentis. Ces
couleurs vraies, ce travail prodigieux ne peuvent pas encore être
appréciés, le public n'est plus accoutumé à tant de profondeur. Les
tableaux que nous peignons, mon bon ami, sont des écrans, des
paravents. Tiens, faisons plutôt des vers, et traduisons les Anciens !
il y a plus de gloire à en attendre, que de nos malheureuses toiles.
Malgré cet avis charitable, les deux toiles furent exposées. La scène
d'intérieur fit une révolution dans la peinture. Elle donna naissance à
ces tableaux de genre dont la prodigieuse quantité importée à toutes
nos expositions, pourrait faire croire qu'ils s'obtiennent par des
procédés purement mécaniques. Quant au portrait, il est peu d'artistes
qui ne gardent le souvenir de cette toile vivante à laquelle le public,
quelquefois juste en masse, laissa la couronne que Girodet y plaça
lui-même. Les deux tableaux furent entourés d'une foule immense. On s'y
tua, comme disent les femmes. Des spéculateurs, des grands seigneurs
couvrirent ces deux toiles de doubles napoléons, l'artiste refusa
obstinément de les vendre, et refusa d'en faire des copies. On lui
offrit une somme énorme pour les laisser graver, les marchands ne
furent pas plus heureux que ne l'avaient été les amateurs. Quoique
cette aventure fît du bruit dans le monde, elle n'était pas de nature à
parvenir au fond de la petite Thébaïde de la rue Saint-Denis.
Néanmoins, en venant faire une visite à madame Guillaume, la femme du
notaire parla de l'exposition devant Augustine, qu'elle aimait
beaucoup, et lui en expliqua le but. Le babil de madame Roguin inspira
naturellement à Augustine le désir de voir les tableaux, et la
hardiesse de demander secrètement à sa cousine de l'accompagner au
Louvre. La cousine réussit dans la négociation qu'elle entama auprès de
madame Guillaume, pour obtenir la permission d'arracher sa petite
cousine à ses tristes travaux pendant environ deux heures. La jeune
fille pénétra donc, à travers la foule, jusqu'au tableau couronné. Un
frisson la fit trembler comme une feuille de bouleau, quand elle se
reconnut. Elle eut peur et regarda autour d'elle pour rejoindre madame
Roguin, de qui elle avait été séparée par un flot de monde. En ce
moment ses yeux effrayés rencontrèrent la figure enflammée du jeune
peintre. Elle se rappela tout à coup la physionomie d'un promeneur que,
curieuse, elle avait souvent remarqué, en croyant que c'était un
nouveau voisin.
-- Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire, dit l'artiste à
l'oreille de la timide créature qui resta tout épouvantée de ces
paroles.
Elle trouva un courage surnaturel pour fendre la presse, et pour
rejoindre sa cousine encore occupée à percer la masse du monde qui
l'empêchait d'arriver jusqu'au tableau.
-- Vous seriez étouffée, s'écria Augustine, partons !
Mais il se rencontre, au Salon, certains moments pendant lesquels deux
femmes ne sont pas toujours libres de diriger leurs pas dans les
galeries. Mademoiselle Guillaume et sa cousine furent poussées à
quelques pas du second tableau, par suite des mouvements irréguliers
que la foule leur imprima. Le hasard voulut qu'elles eussent la
facilité d'approcher ensemble de la toile illustrée par la mode,
d'accord cette fois avec le talent. La femme du notaire fit une
exclamation de surprise perdue dans le brouhaha et les bourdonnements
de la foule ; mais Augustine pleura involontairement à l'aspect de
cette merveilleuse scène. Puis, par un sentiment presque inexplicable,
elle mit un doigt sur ses lèvres en apercevant à deux pas d'elle la
figure extatique du jeune artiste. L'inconnu répondit par un signe de
tête et désigna madame Roguin, comme un trouble-fête, afin de montrer à
Augustine qu'elle était comprise. Cette pantomime jeta comme un brasier
dans le corps de la pauvre fille qui se trouva criminelle, en se
figurant qu'il venait de se conclure un pacte entre elle et l'artiste.
Une chaleur étouffante, le continuel aspect des plus brillantes
toilettes, et l'étourdissement que produisaient sur Augustine la
variété des couleurs, la multitude des figures vivantes ou peintes, la
profusion des cadres d'or, lui firent éprouver une espèce d'enivrement
qui redoubla ses craintes. Elle se serait peut-être évanouie, si,
malgré ce chaos de sensations, il ne s'était élevé au fond de son coeur
une jouissance inconnue qui vivifia tout son être. Néanmoins, elle se
crut sous l'empire de ce démon dont les terribles piéges lui étaient
prédits par la voix tonnante des prédicateurs. Ce moment fut pour elle
comme un moment de folie. Elle se vit accompagnée jusqu'à la voiture de
sa cousine par ce jeune homme resplendissant de bonheur et d'amour. En
proie à une irritation toute nouvelle, une ivresse qui la livrait en
quelque sorte à la nature, Augustine écouta la voix éloquente de
son coeur, et regarda plusieurs fois le jeune peintre en laissant
paraître le trouble dont elle était saisie. Jamais l'incarnat
de ses joues n'avait formé de plus vigoureux contrastes avec
la blancheur de sa peau. L'artiste aperçut alors cette beauté dans
toute sa fleur, cette pudeur dans toute sa gloire. Augustine éprouva
une sorte de joie mêlée de terreur, en pensant que sa présence causait
la félicité de celui dont le nom était sur toutes les lèvres, dont le
talent donnait l'immortalité à de passagères images. Elle était aimée !
il lui était impossible d'en douter. Quand elle ne vit plus l'artiste,
elle entendit encore retentir dans son coeur ces paroles simples :
« Vous voyez ce que l'amour m'a fait faire. » Et les palpitations
devenues plus profondes lui semblèrent une douleur, tant son sang plus
ardent réveilla dans son corps de puissances inconnues. Elle feignit
d'avoir un grand mal de tête pour éviter de répondre aux questions de
sa cousine relativement aux tableaux ; mais, au retour, madame Roguin
ne put s'empêcher de parler à madame Guillaume de la célébrité obtenue
par le Chat-qui-pelote, et Augustine trembla de tous ses membres en
entendant dire à sa mère qu'elle irait au Salon pour y voir sa maison.
La jeune fille insista de nouveau sur sa souffrance, et obtint la
permission d'aller se coucher.
-- Voilà ce qu'on gagne à tous ces spectacles, s'écria monsieur
Guillaume, des maux de tête. Est-ce donc bien amusant de voir en
peinture ce qu'on rencontre tous les jours dans notre rue ! Ne me
parlez pas de ces artistes qui sont, comme vos auteurs, des
meure-de-faim. Que diable ont-ils besoin de prendre ma maison pour la
vilipender dans leurs tableaux ?
-- Cela pourra nous faire vendre quelques aunes de drap de plus, dit
Joseph Lebas.
Cette observation n'empêcha pas que les arts et la pensée ne fussent
condamnés encore une fois au tribunal du Négoce. Comme on doit bien le
penser, ces discours ne donnèrent pas grand espoir à Augustine. Elle
eut toute la nuit pour se livrer à la première méditation de l'amour.
Les événements de cette journée furent comme un songe qu'elle se plut à
reproduire dans sa pensée Elle s'initia aux craintes, aux espérances,
aux remords, à toutes ces ondulations de sentiment qui devaient bercer
un coeur simple et timide comme le sien. Quel vide elle reconnut dans
cette noire maison, et quel trésor elle trouva dans son âme ! Etre la
femme d'un homme de talent, partager sa gloire ! Quels ravages cette
idée ne devait-elle pas faire au coeur d'une enfant élevée au sein de
cette famille ! Quelle espérance ne devait-elle pas éveiller chez une
jeune personne qui, nourrie jusqu'alors de principes vulgaires, avait
désiré une vie élégante ! Un rayon de soleil était tombé dans cette
prison. Augustine aima tout à coup. En elle tant de sentiments étaient
flattés à la fois, qu'elle succomba sans rien calculer. A dix-huit ans,
l'amour ne jette-t-il pas son prisme entre le monde et les yeux d'une
jeune fille ? Incapable de deviner les rudes chocs qui résultent de
l'alliance d'une femme aimante avec un homme d'imagination, elle crut
être appelée à faire le bonheur de celui-ci, sans apercevoir aucune
disparate entre elle et lui. Pour elle, le présent fut tout l'avenir.
Quand le lendemain son père et sa mère revinrent du Salon, leurs
figures attristées annoncèrent quelque désappointement. D'abord, les
deux tableaux avaient été retirés par le peintre ; puis, madame
Guillaume avait perdu son châle de cachemire. Apprendre que les
tableaux venaient de disparaître après sa visite au Salon fut pour
Augustine la révélation d'une délicatesse de sentiment que les femmes
savent toujours apprécier, même instinctivement.
Le matin où, rentrant d'un bal, Théodore de Sommervieux, tel était le
nom que la renommée avait apporté dans le coeur d'Augustine, fut
aspergé par les commis du Chat-qui-pelote pendant qu'il attendait
l'apparition de sa naïve amie, qui ne le savait certes pas là, les deux
amants se voyaient pour la quatrième fois seulement depuis la scène du
Salon. Les obstacles que le régime de la maison Guillaume opposait au
caractère fougueux de l'artiste, donnaient à sa passion pour Augustine
une violence facile à concevoir. Comment aborder une jeune fille assise
dans un comptoir entre deux femmes telles que mademoiselle Virginie et
madame Guillaume ? Comment correspondre avec elle, quand sa mère ne la
quittait jamais ? Habile, comme tous les amants, à se forger des
malheurs, Théodore se créait un rival dans l'un des commis, et mettait
les autres dans les intérêts de son rival. S'il échappait à tant
d'Argus, il se voyait échouant sous les yeux sévères du vieux négociant
ou de madame Guillaume. Partout des barrières, partout le désespoir !
La violence même de sa passion empêchait le jeune peintre de trouver
ces expédients ingénieux qui, chez les prisonniers comme chez les
amants, semblent être le dernier effort de la raison échauffée par un
sauvage besoin de liberté ou par le feu de l'amour. Théodore tournait
alors dans le quartier avec l'activité d'un fou, comme si le mouvement
pouvait lui suggérer des ruses. Après s'être bien tourmenté
l'imagination, il inventa de gagner à prix d'or la servante joufflue.
Quelques lettres furent donc échangées de loin en loin pendant la
quinzaine qui suivit la malencontreuse matinée où monsieur Guillaume et
Théodore s'étaient si bien examinés.