Je tournai le dernier feuillet.
--Voilà l’enquête, l’instruction, les débats et le verdict, dis-je.
Qu’en pensez-vous?
Mega Sulvan releva la tête.
--Du verdict, je n’ai rien à dire, fit-il, après ce que vous en avez
dit. C’est un jugement de passion. Pour l’enquête, c’est autre chose.
Tout conseillait au juge, dès le début, de s’entourer des plus
minutieuses garanties. Le drame se déroulait, d’abord, entre deux
personnes: la victime--et l’autre. Si j’ai bien compris votre exposé,
l’expert-armurier revint sur son expertise au cours des débats.
--Le comte, au cours d’une lutte, a pu se blesser lui-même, dit-il.
Avez-vous eu l’impression qu’un tel accident fût possible?
--Non. Car je n’ai pu, et personne n’a pu oublier qu’auparavant le même
expert avait observé que l’arme du meurtre, un vieux revolver, ayant un
ressort de rappel cassé, devait être réarmé après chaque coup.
--Précisément. La première balle a traversé la main et est allée se
loger dans la boiserie où elle fut retrouvée. A ce moment, le comte
était près de sa femme, si près qu’il saisit l’arme menaçante dirigée
vers lui. Le coup part. Il sent le danger, et dans un éclair, veut
s’enfuir. Il court à la porte. Elle est fermée. Il la botte. Le second
coup part: M. de Kerninon est blessé à la tête. Voilà les faits. Ils
sont d’une clarté aveuglante.
Mais passons. En examinant de sang-froid, à distance, chaque détail de
la tragédie, on s’aperçoit forcément que des témoins ont menti. Est-ce
que la vieille nourrice et sa fille ne devaient point toucher quelque
chose de l’héritage du comte?
--Ce fut dit M. de Kerninon aurait toujours affirmé vouloir assurer
l’avenir de certains enfants.
--Je m’en doutais. Or, un policier, plus étranger encore qu’un juge,
même natif de Toulouse, au pays dans lequel il opère, même Lannion,
parce qu’il n’y réside pas, aurait «cuisiné» ces témoins. Nous ne voyons
pas, certes, nous autres, des coupables partout, ainsi qu’on le prétend
parfois. Mais nous sommes, par devoir et par métier, des incrédules. M.
Truchelut a passé outre. Ça le regarde. J’aurais, quant à moi, examiné
de très près tous ces détails. Celui-ci, par exemple: la veille ou
l’avant-veille du drame, le fils de la vieille nourrice, oncle, cela va
de soi, des enfants de sa sœur, reçoit la confidence de la comtesse:
--Bientôt, je ne les raterai pas!
Et il n’en dit rien? Il sait qu’il s’agit du comte et de sa plus récente
maîtresse, Bernardine, qui doit, normalement être avantagée par le
comte, et il ne prévient pas M. de Kerninon, son seigneur, du danger
qu’il court? Il en voulait donc bien, comme toute sa famille sans doute
à Bernardine? J’aurais bien voulu savoir au juste pourquoi il s’était
tu, celui-là, dans de telles circonstances! Sa déposition aux Assises
causa, d’après vos notes, une très mauvaise impression. J’aurais
ressenti cela au premier choc, croyez-moi, et je n’aurais pas laissé le
monsieur tranquille!
Votre juge n’a pas eu ce souci. Il se débattait, le brave homme, entre
sa tranquillité perdue et toutes les sollicitations qui pesaient sur
lui. Nous aurions, nous autres, été jusqu’au bout de notre tâche:
qu’est-ce que nous risquions? Rien. Et je n’aurais jamais permis que
deux témoins, le notaire Fleury et le docteur Le Goffic affirmassent
tous deux et chacun pour sa part, avoir déchargé l’arme homicide, sans
parvenir à savoir lequel se trompait.
L’axiome policier: «A qui rapporte le crime?» n’eût pas une seconde
quitté mon esprit. Dans cette affaire, il y avait, si je puis dire,
trois gagnants possibles, au moins: la comtesse, Bernardine, les
cousines--et très probablement d’autres comparses. On a éclairci ou
tenté seulement d’éclaircir le rôle de la comtesse. Et les autres? Ils
ont donc pu prêter serment impunément ou tout au moins sans risques se
moquer de la Justice? Écartons le rôle du fils, dont la situation était
par trop douloureuse. Ce malheureux défendait sa mère.
--Je l’ai vu accablé après la condamnation.
--Il y avait de quoi. On avait assommée Mme de Kerninon.
Mega Sulvan songea un peu, puis conclut:
--Mon opinion est qu’on voulut d’abord étouffer cette malheureuse
affaire, en raison des personnalités qu’elle mettait en cause. Cela
ressort lumineusement de votre enquête. Puis, lorsqu’on dut agir, on s’y
prit avec une maladresse incroyable. On retarde la perquisition tant
qu’on peut, on recule l’autopsie jusqu’à la dernière limite. Enfin, on
accepte à peu près sans contrôle tous les commérages.
Il semble qu’après avoir tenté de sauver la comtesse, on ait voulu la
perdre envers et contre tous. Tout ce qui pouvait lui nuire fut noté.
Tout ce qui devait l’excuser fut rejeté. Ses défenseurs auraient dû
récuser le jury breton pour suspicion légitime. Leur cliente devait être
jugée ailleurs qu’en Bretagne.
Son acte valait six mois de prison.