Le greffier ouvrit la porte et Mega Sulvan entra chez le juge
d’instruction. Il connaissait bien ce cabinet en faux acajou, encombré
de cartons. M. Mayon, assis devant son bureau, releva la tête:
--Eh bien, Sulvan, ça va, vous êtes content?
Il aperçut la moue discrète du policier.
--Vous n’avez rien encore?
--Rien encore, monsieur le Juge, répéta laconiquement l’inspecteur.
Le magistrat prenait une feuille de papier:
--Voici le résultat de l’autopsie. La mort par strangulation se
produisit à 8 h. 15 environ. La victime avait absorbé des nouilles,
trois quarts d’heure auparavant. Il n’y a pas eu lutte. Le corps ne
porte aucune ecchymose. L’assassin a surpris la femme Bourgiès par
derrière, en la renversant, et l’a étranglée avec ce lien, jusqu’à
complète asphyxie. Aucune autre violence.
--C’est un lien à gerber, observa le policier.
--C’est un lien à gerber. Alors, qu’ont fait vos hommes?
--Il y a, monsieur le juge, cinq exploitations agricoles à Oulins. La
ferme Toulot emploie six gars de batterie. Ils ont tous leurs pièces en
règle. Chez Duval--une autre ferme--il y a trois Arabes. Leur livret est
à jour. Aucun ne s’est absenté ce jour-là, fût-ce une minute. A la gare,
pas de voyageur suspect, ni dans la soirée, ni le lendemain. Aux deux
gares voisines non plus. Il y a eu des nomades...
--Ah! Il y a eu des nomades?...
--Oui, mais ils ont passé il y a plus d’une quinzaine. C’était des
vanniers. Leur caravane a été retrouvée par le commissaire à Pantin,
avec leur itinéraire vérifié. Quant aux trimardeurs, j’ai relevé des
traces sur les murs, peu de chose, d’ailleurs: une «méfiance» sur la
porte Bourgiès, et le «zéro partagé» chez le boulanger, qui donne
parfois du pain; on n’en a pas vu depuis longtemps.
--Alors, quoi, Sulvan, quoi? Crime de familier?
--Je ne crois pas!
--Vous avez des témoignages?
--Non, monsieur le juge. Un racontar a été recoupé. Il s’agissait d’un
tâcheron, Jubal, qui boit. Le 8 mai, il affûtait des faux chez un
habitant, qui l’a nourri le soir. Il a couché sur place. Le fait est
confirmé par le gendarme Henriot, qui vit Jubal à 8 heures du soir, en
passant. D’ailleurs...
--Quoi?
--D’ailleurs, Jubal ne fume pas, monsieur le juge!
--Qu’est-ce que ça veut dire?
Le policier hésita:
--La Fouchard et Mathias ont signalé une odeur de tabac...
Le juge sursauta:
--Ah! Sulvan, encore? Vous êtes fou! Ils ont senti la fumée de la
planchette brûlant dans la cheminée, ça, je vous l’accorde. Ça devait
puer un peu. Mais quant à distinguer, en outre, une odeur de tabac,
pfut! Ils n’ont pas des nez de chiens de chasse, voyons! Sulvan, mon
ami, ne nous emballons pas. Pas de Scherlock-Holmes, n’est-ce pas? Nous
avons des faits très précis: un crime sur une vieille femme isolée, avec
le vol pour mobile. C’est simple et net, ne compliquons pas! Vous avez
compris? Savez-vous au moins le montant du vol?
--Deux mille francs en or et quelque monnaie.
--Deux mille, vous dites? Bien. Donnez-moi votre rapport. Maintenant,
continuez votre enquête et bonne chance! Vous n’avez plus rien à me
dire?
Le policier balança.
--Eh bien?
--J’aperçois, monsieur le juge, une similitude étrange entre quatre
assassinats de vieillards. Si vous voulez bien vous rappeler? A
Courcelles-lès-Gisors, il y a sept mois, la femme Tisserand, étranglée.
En janvier, à Condécourt, près de Meulan, la femme Nokl, septuagénaire,
fut tuée. Quinze jours plus tard, en Eure-et-Loir, à Gellauville, un
vieillard de 75 ans fut aussi étranglé. Nous avons ce crime-ci. Tous se
ressemblent. Il s’agit toujours de vieilles gens, vivant seuls dans des
lieux écartés, tous méfiants, tous barricadés. Car, monsieur le juge, la
femme Bourgiès n’ouvrait à personne. Et quand elle fut surprise par
l’assassin, elle n’était pas montée se coucher: son seau de toilette,
qu’elle emportait chaque soir, fut retrouvé en bas. Il est probable
qu’elle fut attirée en haut par un bruit suspect.
--C’est possible! Après?
--Chez tous, une légère odeur de tabac...