LE CRIME D’OULINS

En arrivant le 8 mai, un jeudi, à 9 heures du matin, chez sa patronne à

Oulins, en Seine-et-Oise, pour se mettre à l’ouvrage comme d’ordinaire,

la mère Fouchard vérifia la cuisinière avant de l’allumer. Le feu

s’était déclaré la veille dans la cheminée, consumant une planchette qui

la traversait.

Et la femme de ménage revivait toute l’alerte: Madame Bougiès agitée

d’une terreur sénile d’octogénaire la pressant de courir, d’appeler

Mathias le forgeron, puis, dans sa hâte et sa crainte du feu, sortant de

chez elle contre son habitude et esquissant même quelques pas sur la

route d’Anet.

Avait-elle eu assez peur, la pauvre vieille! De quoi lui retourner les

sangs!

Mathias, bientôt survenu, démolissait d’un coup de masse la planchette,

et, d’un seau d’eau, éteignait l’incendie. Il riait:

--Ça ne sera rien que ça! Mais on n’a pas idée de mettre un tuyau de

poêle contre un morceau de bois!

Il s’en allait ensuite, jovial, content d’avoir rendu service et

refusant le verre de vin qu’on voulait lui offrir. Cependant, Madame

Bougiès demeurait tourmentée:

--Il faudra, disait-elle, prendre des précautions, désormais...

Elle répétait cela jusqu’au soir. La mère Fouchard la rassurait

bonnement. Puis, elle préparait son moine, le glissait dans son lit et

revenait cuire des nouilles pour le léger repas de la vieille femme.

Enfin elle la quittait, certaine que la peureuse rentière allait, comme

toujours, se barricader à triple tour, fermant les loquets et poussant

les verrous, avant que de se décider, chevillettes mises et tringles

ajustées, à se confier au sommeil.

Tout en se remémorant ces faits d’hier, la femme de ménage disposa les

braises, alluma le foyer, puisa de l’eau, prépara le café au lait. Puis,

elle balaya et commença de ranger.

Alors, le petit déjeuner chauffant et Mme Bougiès ne remuant pas encore

là-haut, la mère Fouchard grimpa les marches pour aller éveiller sa

maîtresse. Celle-ci, dans la pénombre de la pièce close, demeurait

immobile sur sa couche.

--Bien le bonjour! cria la servante. Vous ronflez donc à cette heure? Le

coq a chanté, voyons, et je vous porte tantôt votre tasse!

L’autre ne répondit point.

--C’est-y que vous boudez? reprit la bonne femme accoutumée aux caprices

de l’octogénaire. C’est bon, on va vous ranimer!

Le silence persista.

Elle atteignit la fenêtre, repoussa les volets. Le grand jour lumineux

de la plaine entra. Rieuse de sa farce, la mère Fouchard se retournant,

sursauta.

Renversée sur le lit, raidie, les jambes pendantes, Madame Bougiès

gisait, la figure tuméfiée, violette, l’œil sanglant et fixe, morte.

--Hé là, mon Dieu! s’exclama la servante. All’est tuée!

Elle se précipita dehors, affolée et répandit l’alarme chez les

voisines:

--On a meurtri cette nuit ma patronne! Venez vite!

Les voisines accoururent. Des gamins suivirent, puis des hommes. Une

rumeur naissait. Tout le village s’émouvait et chacun, approchant de la

maison du crime, tendait le cou. Un groupe se forma. Au centre, la mère

Fouchard racontait la sinistre découverte et comment, là-haut, Madame

Bougiès, pleine de vie la veille, reposait inerte, étranglée.

--Il faut prévenir les gendarmes! dit quelqu’un.

--Puis le maire! fit un autre.

Un galopin partit à la brigade et, en passant, informa M. Grivot, occupé

dans son champ, qui laissa sa herse et s’en vint. Charet, le brigadier

des gendarmes, le rejoignit avec un de ses hommes. Ils parvinrent tous

ensemble. Les curieux s’écartèrent. Le maire interpella la Fouchard:

--Venez un peu ici, pour votre témoignage?

Elle obéit. Déjà, le brigadier pénétrait dans l’habitation.

--Où est-elle? demanda-t-il.

--Là-haut, murmura la commère.

Digne, le soldat monta, regarda le cadavre, observa qu’un lien lui

serrait le cou, puis il redescendit.

--On ne doit toucher à rien ici, ordonna-t-il, avant l’arrivée du

Parquet. Je vais le faire prévenir.

Il jeta un ordre à son subordonné, qui fila. Et il commença d’interroger

la femme de ménage. Elle conta le peu qu’elle savait:

--Cette femme, elle était méfiante de sa nature. Elle n’ouvrait à

personne dans le jour, sans connaître à qui. Quant à la nuit, le bon

Dieu lui aurait pas fait bâiller sa porte pour sûr!

--Vous la serviez seule?

--Dame oui, voilà des années.

--Personne n’est entré ici hier?

--Personne que moi et le forgeron Mathias, à cause du feu.

Elle expliqua l’accident au brigadier attentif:

--On avait condamné pour ainsi dire cette cheminée du bas. Seulement, le

tuyau de la cuisinière y passait et, pour le tenir, on avait fixé une

planchette. A la longue elle s’échauffa et nous aurions été rôtis,

peut-être, si l’on n’avait vu des flammèches.

--Faut entendre Mathias! manda le gendarme au maire.

--Il n’est pas loin: le voilà qui parle à la porte...

Appelé, l’artisan confirma le récit de la servante: la veille, un peu

avant quatre heures, requis par la femme Fouchard, il entrait chez la

rentière, constatait l’embrasement d’une planchette dans la cheminée,

l’abattait, noyait le feu et transportait les débris dans un petit

enclos herbu, derrière la maison.

--Vous n’aviez rien remarqué de suspect?

--Rien du tout!

Ce pendant que l’interrogatoire se poursuivait, le Procureur de la

République, informé, annonçait par téléphone son arrivée et celle de son

substitut, accompagnant le juge d’instruction. La Sûreté dépêchait un

commissaire et deux inspecteurs. L’enquête judiciaire allait s’ouvrir.

--Ne vous éloignez pas! ordonna le brigadier aux témoins, on aura besoin

de vous.

Ils se mêlèrent aux badauds, dont le bavardage s’enflait. On avait vu

passer dans le pays des rôdeurs. Il y avait eu, l’autre quinzaine, un

campement de nomades, capables de tout, au Champ-Crevé, à huit cents

mètres du village. Des vagabonds de toutes races battaient la contrée:

on n’était plus tranquille nulle part. On vivait des temps

d’abomination.

Deux automobiles survenant par la route de Mantes firent baisser les

voix. Le Parquet et la police arrivaient. Le brigadier Charet salua le

Procureur et le juge, qui s’avançaient avec le médecin légiste. Il leur

ouvrit la porte et, dès qu’ils furent entrés, récita son rapport:

--La femme Fouchard, employé au service de la dame Bougiès, rentière,

âgée de 82 ans...

Tandis que ces messieurs écoutaient, les inspecteurs furetaient. Ils

notaient d’abord l’aspect extérieur de la maisonnette isolée à la sortie

du village. Elle était basse, avec deux pièces à l’étage, et s’ouvrait

directement sur la route. Un malfaiteur, dissimulé derrière un taillis

proche, la pouvait guetter des heures, sans attirer l’attention...

Puis, ils montèrent l’escalier, examinèrent le cadavre, sa position, son

aspect, l’état des lieux. Ils n’y mettaient ni hâte ni trouble, mais

agissaient avec méthode. L’un, dans la salle où se tenaient les

magistrats, ouvrait l’armoire, regardait les verres, les tasses et les

bouteilles. L’autre, le chef, mêlé aux badauds, les écoutait parler.

Le juge d’instruction, justement, l’interpellait:

--Sulvan!

Il approcha:

--Crime crapuleux, hein?

--Crime d’isolé, peut-être, hasarda-t-il.

Il resta.

--Et vous n’avez vraiment rien remarqué d’anormal? disait le Procureur,

à la mère Fouchard.

--Quand j’ai ramené Mathias, fit-elle, on a trouvé tous les deux que «ça

sentait le tabac».

--Ça sentait le roussi, voulez-vous dire? précisa le juge. C’était la

planchette qui brûlait...

La servante se tut, après un hochement de tête surpris par le policier,

qui releva le propos:

--Ça sentait la cigarette ou la pipe?

--Ça sentait le tabac.

Un geste incrédule échappa au juge. Sulvan rejoignit son inspecteur:

--Formule ordinaire, dit-il à mi-voix: _Où, quand, comment, pourquoi,

par qui?..._

Il avisait un morceau de journal tombé près du mur, le ramassait:

--Pour la céruse noire de l’anthropométrie, fit-il. Il y a peut-être des

empreintes.

Le second inspecteur descendait:

--Le corps porte au cou un lien à gerber. Mais il en existe sûrement

dans le village, en ce moment surtout.

Les trois limiers se consultaient, cherchant la piste.

--Que dit le docteur? demanda Sulvan.

--La victime a mangé des nouilles à son dîner, vers huit heures. Il faut

attendre l’autopsie pour savoir l’heure juste du crime.

--Vérifiez, commanda Sulvan, l’emploi du temps de Mathias, celui de la

femme Fouchard, et s’il y a aux environs des gars de batterie.

Ses subordonnés s’éloignèrent. Le commissaire rentra, remonta encore. En

haut, un placard aux battants fermés l’attira. Il ouvrit. Du linge

parut, assez soigneusement rangé. Mais l’œil du policier aperçut une

légère boursouflure, déformant à peine l’entrepli de deux draps. Il

redescendit, se pencha vers le juge:

--Il y a vol, déclara-t-il.

--Ah! Voyons ça?

Il conduisit les magistrats, fit la démonstration: la main de l’assassin

s’était glissée là, pour enlever un magot. Le substitut nota la chose.

C’était fini.

--Je vous laisse, Sulvan, fit le juge. Vous me rendrez compte demain

dans mon cabinet.

Il entraînait le Procureur et le médecin légiste. L’auto démarra. Une

petite pluie fine commençait à tomber, dispersant les curieux. En se

retournant, le policier s’immobilisa. Sur l’un des montants de la porte,

il déchiffrait un signe tracé à la craie: un petit rond, traversé par

deux flèches.

--Il y a du nomade ici, songea-t-il.

Et, interpellant un de ses hommes, il lui désigna le _graffiti_:

--«Habitant méfiant», traduisit-il. Il faudra voir dans le patelin s’il

y en a d’autres. Du côté de la gendarmerie, les trimardeurs ont sans

doute inscrit les «deux croix de Lorraine»...

Les grandes enquêtes de Mega Sulvan · 第 16 / 60 题