C’est au cours d’un reportage que j’ai connu l’inspecteur Mega Sulvan,
de la Sûreté. Nous tâchions, chacun de notre côté, d’éclaircir une
affaire criminelle très embrouillée: un individu, s’accusant d’un
meurtre, offrait spontanément à la justice toutes les preuves de sa
culpabilité. Et ni Mega Sulvan, ni moi, nous ne tenions pour vraies ses
affirmations. Nous ne pouvions croire cet homme coupable. Mais les
motifs de sa self-dénonciation nous échappaient: on ne s’expose,
d’ordinaire, de plein gré, à aller en prison sous une terrible
accusation qui met en jeu sa propre tête, sans être poussé à un pareil
acte par un mobile puissant...
C’est ce mobile que le policier et moi recherchions, lui au compte de la
justice, et moi pour les lecteurs de mon journal.
Nous finîmes à peu près ensemble par établir la vérité: le faux assassin
agissait ainsi pour échapper à la vengeance de l’assassin véritable, son
complice, qu’il n’avait pas osé suivre jusqu’au crime. Il espérait, en
restant prisonnier à sa place, lui donner le temps de fuir si loin que
sa sécurité personnelle serait assurée pour toujours.
Bref, nos pas et démarches parallèles et notre enquête quasi commune
nous avaient rapprochés. J’avais apprécié la correction et la droiture
de Sulvan. J’admirais son habileté professionnelle. Nous en étions
parvenus à ce point où l’estime peut lier deux hommes de métier
différent, de situation sociale dissemblable, mais qui se doivent
réciproquement du respect pour leur sincérité.
Un jour, donc, qu’une nouvelle rencontre nous avait réunis et que nous
comparions nos professions que tant de nécessités rapprochent, et la
conversation s’étant égarée sur les romans policiers, le nom de Conan
Doyle fut prononcé. Je citais les mérites prêtés par le célèbre auteur à
son illustre héros, le policier amateur Sherlock Holmes. Sulvan esquissa
une moue qui ne m’échappa point.
--Quoi, lui dis-je, auriez-vous là-dessus une appréciation particulière?
J’étais, je l’avoue, fort curieux de la connaître. L’inspecteur prit un
temps. Suivant sa calme habitude, il parut occupé de tout autre sujet
que de ma question. Puis, levant vers moi ses yeux où tant de choses
vues de tout près semblent s’être imprimées, il me répondit:
--Il est possible, n’est-ce pas, de supposer que le célèbre Conan Doyle
n’a pas tiré tous ses récits de sa seule imagination? On peut admettre
sans peine qu’il a été renseigné, avant que d’écrire une ligne, par des
inspecteurs de Scotland Yard? Il n’y a rien là de répréhensible, ni pour
l’auteur, ni pour les inspecteurs. Mais, si l’on admet cela, qui est si
vraisemblable, il faut admettre aussi que l’énorme succès des œuvres de
Conan Doyle a répandu dans le monde entier une sorte de panégyrique
exagéré des méthodes policières en usage à Scotland Yard. Je ne dis pas
qu’elles soient mauvaises. Je prétends seulement qu’on fait aussi bien
en France. Toutefois, la place de premier plan étant prise dans le roman
policier par le détective britannique, les auteurs français ne voulurent
pas accepter pour leurs héros un plan inférieur; ils créèrent donc un
personnage sympathique et ce fut celui du voleur.
--Mandrin, Cartouche, Robert Macaire, risquai-je... Arsène Lupin...
--Je sais ce que vous allez dire: le Français adore voir rosser le
commissaire. Mais vous--et il appuya singulièrement sur ce vous--mais
vous, qui nous avez vus à l’œuvre si souvent et qui savez ce que parler
veut dire, vous n’ignorez pas que le policier français, pour un salaire
modique, dépense autant, sinon plus, d’intelligence, d’ingéniosité et de
patience que le plus madré des malfaiteurs et qu’il lui est, en général,
très supérieur.
--Sans doute, fis-je. Je le sais, en effet.
--Alors, voulez-vous l’écrire?
--Il me faudrait un sujet...
--J’en ai un, parmi beaucoup d’autres, qui peut servir d’exemple, et
qui, celui-là, est absolument véridique.
--Je vous écoute!
--Venez avec moi jusque dans mon bureau.