Troisième partie

I

Ils n'avaient eu besoin que de se revoir trois ou quatre fois, depuis

leur soirée au Napolitain... L'aube trouble du désir entre eux se leva,

vite incendiée en brusque aurore.

D'abord le déjeuner avec M. Vignabos dans le ravissant entresol de la

rue de la Boëtie. Aux yeux de Boisselot, Monique, à travers la sobre

élégance de ce décor, où éclatait à tous les riens son goût si

personnel, était apparue nouvelle. Sorte de fée moderne, dans le palais

de sa fantaisie!

Elle n'y exerçait pas seulement cet empire d'élégance, et d'attrait

charnel, auquel l'écrivain renfrogné restait sensible, et d'autant plus

qu'il le voulait moins paraître. De petite origine, et gardant de ses

débuts pénibles, longtemps traînés dans la bohème de Montmartre et les

ateliers de Montparnasse, un arriéré d'appétits sous sa moue

dédaigneuse, Monique l'avait impressionné, par tout ce que son luxe

comportait, en nouveauté, d'appréciables agréments. Mais elle avait, en

même temps, achevé de le séduire par sa finesse d'intelligence et,

aussi, par l'étendue de culture qu'elle avait révélée, aux tournants de

la conversation...

Bien que Régis Boisselot jugeât l'esprit d'une femme suffisant, si,

belle, elle était capable de volupté, et qu'il eût même une prévention

secrète contre celles qui se piquaient d'autres soucis, il avait trouvé,

à l'individualité de Monique, un charme de plus... Le fait qu'elle

pratiquait un métier, différent du sien, et y avait réussi, avait même

donné dès l'abord à leur camaraderie un plain-pied propice à l'entente.

Décoratrice, elle l'amusait, autant sans doute que, romancière, elle

l'eût agacé...

Ainsi, respectant en elle une équivalente, et sur un plan où leur

développement réciproque ne se contrariait pas, Boisselot, aussitôt

agréé, était bientôt devenu Régis, ami quotidien. Elle avait devant lui

ouvert, vidé son coeur. Bientôt il avait tout su d'elle, et la tendresse

en lui était née, de la pitié.

Ils n'étaient pas sortis ensemble une semaine, qu'un soir--où, ayant

dîné avenue Frochot chez le peintre Rignac, il la reconduisait à pied,

comme d'ordinaire,--l'inévitable s'accomplit.

Il n'avait pas eu besoin de lui dire qu'elle lui plaisait,--et comment!

Son silence et ses rougeurs parlaient si cru que Monique,--elle-même

touchée par cette sympathie imprévue, si vite grandie,--avait été

attirée vers ce qu'elle devinait de plus en plus, sous la rude

enveloppe: une âme neuve, et un coeur tendre... Elle l'appelait

gentiment: «Mon ours!» Elle se disait: «C'est un enfant!» Et elle

souriait en songeant, sans déplaisir, à sa robuste musculature...

Ce soir-là, comme ils passaient, rue Pigalle, devant les fenêtres aux

volets clos de sa garçonnière, Monique instinctivement avait ralenti le

pas. Il savait qu'elle possédait, dans ces environs, un petit logis

personnel, réservé à son vice: la fumerie.... Aux yeux de Boisselot

c'était la seule tare de Monique, celle qui dégrade, parce qu'elle

abrutit. Le reste: sa liberté de moeurs, il ne s'en préoccupait pas...

C'était son affaire! Même, commençant à en escompter quelque bénéfice

pour lui-même, il l'eût plutôt approuvée...

Il avait immédiatement deviné, ayant surpris le coup d'oeil qu'elle

avait jeté sur le rez-de-chaussée... Et ricanant:

--Ah! ah! c'est là?...

L'envie de s'arrêter l'avait tenaillé, et celle aussi de fuir. L'opium,

et tout ce qui s'ensuit: son excitation artificielle, sa débauche à

froid, lui répugnaient comme une chose pauvre, un divertissement

d'impuissants, à côté de la beauté, de la santé du rut. En même temps

l'image de Monique dévêtue, abandonnée, surgissait. Il avait hésité,

immobile. Ses semelles étaient de plomb.

Ils n'échangèrent pas un mot. Ils se regardaient, complices. Et

brusquement il la suivit, comme un toutou. Mais, à pénétrer dans la

grande pièce où le lustre voilé ne donnait qu'un jour de cave, à

respirer l'âcre relent de la drogue, Boisselot, maussade, avait senti

ses obscurs griefs l'emporter sur son désir.

--On dirait un catafalque, grommela-t-il en désignant les tentures

noires aux entrelacs d'or, et le divan semblable à un immense drap

mortuaire, avec son plateau d'accessoires votifs.

Elle avait voulu lui démontrer la vertu du philtre imaginaire: «Une

petite pipe! Rien qu'une!...» Mais il refusait le kimono dont elle

l'invitait à se revêtir, tandis qu'elle-même, derrière le haut paravent

de laque, se mettait à l'aise. Pourtant il flaira le vêtement léger qui

gisait, comme une dépouille, sur le dossier d'un fauteuil bas... A

combien de partenaires, hommes ou femmes, avait-il déjà servi? Il ne sut

pas si l'idée l'écoeurait, ou l'excitait; finalement il se décida pour

le dégoût, et rageur alla s'étendre, attendant Monique.

Elle vint, drapée d'une robe prune, où des ibis blancs becquetaient des

roses. Mais il ne voyait sous l'étoffe molle que le jeu souple de son

corps. Silencieux, il suivait les gestes méthodiques, accomplis avec une

gravité qui l'irritait. Il détesta Monique, son air absent, la distante

impassibilité qu'avait pris son visage d'idole, en aspirant, longuement,

la première pipe.

Elle s'était aussitôt renversée avec une si étrange expression d'extase,

qu'il avait cru voir passer, dans ses yeux enivrés, le cortège lubrique

de toutes ses jouissances passées. Une haine sourde l'avait alors

soulevé, qui éclata lorsque, obligeamment, elle voulut cuire, pour qu'il

y goutât, une seconde boulette.

Il lui arracha brutalement l'aiguille, la jeta sur le plateau, qu'il

bouscula d'un poing colère, en l'envoyant promener au milieu de la

pièce. Les pipes roulèrent, la lampe s'éteignit.

La garçonne · 第 34 / 45 题