Dehors, elle alla devant elle, dans la nuit.
Le gel durcissait l'asphalte. Un ciel d'étoiles apparaissait vaguement.
Le halo lumineux de la ville, le rayon des rues, tous réverbères
allumés, reculaient très haut, très loin un catafalque d'ombre. Une
foule musait encore, badaude, sur les boulevards peuplés comme en plein
jour. Sortie des théâtres, entrée des réveillons. Des flots de gens
heurtaient, croisaient leurs courants... Désert où elle avançait sans
voir et sans entendre, d'un pas mécanique, en pleine solitude. Le
tumulte intérieur auquel elle était en proie l'absorbait au point que
rien d'autre n'existait. Elle était le centre bouleversé du monde.
Par moments, elle essayait de raisonner, de se ressaisir. Aussitôt la
vision surgissait, implacable: elle n'éprouvait plus que douleur
aveugle, incompréhension sourde. Tout en elle avait chancelé,
s'abattait. Avec son rêve d'amour broyé, sa foi pantelait, sous les
ruines. Elle ne souffrait pas encore dans son orgueil, tant la stupeur
l'accablait. Elle n'était qu'une seule meurtrissure. Elle eût voulu
pouvoir sangloter, crier.
Puis, avec la conscience à demi réveillée, impérieusement l'envahissait
une surprise d'enfant qu'on a frappé sans cause, et qui se révolte.
Etait-ce possible? Pourquoi? Comment?... Elle entendait encore
l'intonation de Lucien, au Ritz. Il attestait son regret, maudissait les
Belges, leur coup de téléphone, ce matin encore... Il souriait en lui
disant au revoir, bien tranquille après la promesse qu'elle lui avait
faite de rentrer après le théâtre, de ne souper nulle part!
Elle se demandait, dans l'ingénuité de sa lamentation: «Après m'avoir
prise!... Pourquoi m'a-t-il laissée? Pourquoi?...» Trahison
inexplicable, mensonge incompréhensible qui, après l'avoir confondue, la
ramenaient au contrecoup de la fureur. Plus encore peut-être que de la
douleur de sa passion, assommée, elle enrageait d'une telle fausseté,
comme du pire outrage.
Certes elle saignait, dans tout son être. Arrachement brusque d'un
sentiment qu'elle avait cru incarner sa vie même. Et elle en saignait
d'autant plus cruellement, qu'en elle se cicatrisait à peine la douce
blessure de son abandon. Mais, dans son instinct d'absolu, elle se
voulait détachée, instantanément et pour jamais, de ce qui, tout à
l'heure encore, était sa raison d'existence. Partie d'elle-même amputée.
Illusion pourrie,--chair morte.
Aimer Lucien? Elle? Non. Elle le détestait, et le méprisait. Jugement
sinon sans dépit, du moins sans appel, parce qu'il était rendu par une
inflexible pensée. Vierge hier encore, et n'ayant pas goûté toute
l'ivresse physique de l'amour, Monique ignorait le plus puissant des
liens. Noeud gordien de la volupté... L'esprit seul, à cette minute,
délibérait en elle, et décidait.
Elle marchait depuis près d'une heure, insensible aux invites murmurées,
aux cris plaisants, aux gestes même. Quand un peu de calme tombait, et
que s'atténuait un moment la double torture: l'injure ignoble à son
amour en même temps qu'à son sens viril de l'honneur, elle revoyait, à
la table qu'ils avaient déjà quittée peut-être pour le lit, Lucien
empressé auprès de sa compagne...
Il ne l'avait donc jamais aimée! Il avait joui d'elle, en passant, comme
d'une fille,--comme de cette fille! Il la lui préférait!... Elle
souffrait moins, à cette idée, qu'à l'humiliation et à la rancune de
n'avoir été pour lui qu'un jouet. Pis! Un marchepied d'affaires!... De
quelle boue une âme pareille pouvait donc être faite? Comment avait-elle
pu, elle-même, s'aveugler à ce point?
Et demain, il faudrait le revoir, l'entendre mentir encore? Car sans nul
doute il mentirait! Non pour nier le fait, il était là, mais pour le
colorer de quelque excuse... Il n'y en avait pas, à de tels actes. Et si
de pareilles goujateries en pouvaient trouver, aux yeux de Lucien comme
à ceux d'autres hommes, c'est qu'alors il n'y avait plus ni amour, ni
honneur! Il n'y avait plus qu'à vivre comme les bêtes. Inconsciemment.
Impunément...
Demain! Et l'explication inévitable, et les justifications qu'il
essaierait, les dernières bourdes qu'à cet instant même, la tête sur le
sein de cette fille, il préparait et dont, avant de passer à leurs
saletés, ils se gaussaient ensemble!... A cette image Monique se mit à
rire si nerveusement qu'un sergent de ville, avec curiosité, s'approcha.
Elle prit peur, et, traversant, alla à un taxi. En même temps qu'elle en
ouvrait la portière, une main, gantée de blanc, s'allongeait vers la
poignée.
--Oh! pardon, madame!
L'homme, élégant, un visage fin dont elle aperçut vaguement le contour
nerveux, la dévisageait avec une surprise amusée... «Une grue? Une femme
du monde? Jolie en tout cas! Qu'est-ce qu'elle fichait, seule, un jour
pareil, et à cette heure?»
Elle hésita, avant de jeter son adresse, et de monter. Il perçut son
trouble, flaira le hasard miraculeux de l'aventure, et sans perdre une
seconde s'installa, d'autorité, à son côté.
Elle dit:
--Vous êtes fou. Descendez! ou j'appelle...
Une imperceptible dissonance, dont, avec son instinct de mâle en chasse,
l'inconnu saisit l'involontaire indice, signalait le trouble du
sentiment, sous la netteté des mots. Il répondit:
--Oh! madame! Je vous en supplie... Permettez-moi tout au moins de vous
déposer à votre porte, nous allons du même côté... Je ne me consolerai
jamais de perdre, au moment prédestiné où je la rencontre, une compagnie
telle que la vôtre...
Elle s'était rencognée dans l'angle opposé. Elle se taisait obstinément.
Que pouvait-il lui arriver, après tout? Rien que ce qu'elle voudrait...
Il parla, pas bêtement, finit par se présenter, fut galant, puis
pressant... Elle n'écoutait pas. Les phrases expiraient à ses pieds
comme un murmure de vagues. Elle voguait, sans âme, sur une mer
mystérieuse. Il lui prit la main, qu'elle ne retira pas. Il voulut
l'embrasser, elle le gifla.
--Ça! par exemple! fit-il.
Il lui saisit les poignets, et l'attirant de force, lui fouilla les
lèvres d'un baiser brutal. Surprise, elle avait eu beau se défendre. Un
écoeurement presque doux la traversa, sous la violence: un jour encore
obscur se levait dans l'ombre de sa chair, d'accord avec le soudain,
irrésistible commandement de l'orgueil.
L'homme qu'elle aimait l'avait trahie. Elle prenait contre lui sa
revanche. Revanche de liberté, et surtout de franchise. Demain quand
elle reverrait Lucien, elle le souffleterait de tout. Elle aussi, elle
aurait mis entre eux l'irréparable. Et il n'aurait rien, absolument rien
à dire! Ne l'avait-il pas, de l'instant du parjure, rendue à elle-même?
Le reste se déroula, comme dans un cauchemar de ciné. Le changement
d'adresse jeté au chauffeur, la bouteille de champagne bue dans
l'ahurissant tapage d'une boîte de Montmartre, l'entrée machinale dans
une chambre d'hôtel...
Elle n'avait aucune honte, et aucun remords. Elle accomplissait un acte
logique, un acte juste. Elle n'avait, pour ou contre son compagnon d'une
heure, ni attrait ni répulsion. Il n'avait rien promis. Il ne mentait
pas... C'était quelque voyageur de passage, officier en permission...
forme anonyme du hasard. Elle n'eut même pas l'idée de l'identifier, en
lisant le porte-adresse de la valise, et se laissa déshabiller, sans
répondre aux questions dont il la pressait.
Devant le visage contracté qu'animait une double et contradictoire
expression, d'absence et de volonté, il crut à quelque drame du coeur. A
moins que ce ne fût simple complication des sens? Vengeance de femme
trompée ou perversion de curieuse, qu'importait? Elle était venue, sans
se faire prier. Il se dit qu'il eût été bien bête de ne pas profiter de
l'aubaine.
Il regardait, ivre d'une joie ahurie, ce corps magnifique, abandonné...
Les jambes longues, la rondeur des hanches sous la transparence de la
chemise courte, les bras croisés sur la poitrine nue... Avec la
fraîcheur et la gracilité de la jeune fille, cette diablesse avait la
plénitude de la femme! Que faisait-elle, dans la vie, cette passante
dont il ne savait ni les pensées ni le nom, et qu'il entraînait, sans
résistance, vers le lit?...
Etendue, les bras allongés, Monique se laissait faire comme une bête,
une bête inerte. Elle avait les yeux clos, les mains si durement fermées
que ses ongles lui entraient dans les paumes. Sous les caresses qui la
parcouraient toute, ou soudain s'attardaient, aux seins tendus, au
sillon secret, elle tressaillait parfois de réflexes nerveux. Alors elle
serrait les dents, pour ne rien livrer d'elle, que sa chair. Un âcre
plaisir de vengeance la transportait, si plénier que toute pudeur en
était, au fond de l'être, abolie. Seule une angoisse la tourmentait à
l'approche du pénible contact.
D'abord savants et doux, les baisers de l'homme s'exaspéraient. Et
comme, farouchement, elle refusait ses lèvres, il perdit contrôle.
L'instinct le rua. Sous l'aiguillon brûlant qui la pénétrait, elle
poussa un cri si aigu qu'il s'arrêta. Mais comme elle se taisait, il
l'enlaça plus étroitement, et tout en les faisant moins brutaux,
accéléra ses coups. La tête enfouie dans le parfum des cheveux, il ne
voyait pas les grosses larmes qui coulaient sur le visage supplicié.
Soudain, comme la douleur était trop forte, elle le rejeta d'un effort
si brusque qu'il lâcha prise, en jurant... «Juste au bon moment!...»
Il était debout près du lit, ne sachant quelle contenance tenir. Sa
fatuité, son désir à la fois satisfait et raté cédaient à une inquiétude
obscure. Monique s'était levée d'un mouvement irrésistible. Il ne sut
que balbutier, devant cette face hagarde, des phrases sans suite.
Elle se rhabillait, avec une hâte machinale. Un silence tragique entre
eux pesa, que ni ses essais de conversation, ni ses offres de la
reconduire ne parvenaient à chasser. Brusquement, comme l'orage crève,
elle se mit à pleurer, convulsive. Les larmes frappèrent, émurent
l'homme. Elles coulaient intarissablement, à gros sanglots. Quand
ceux-ci furent calmés, elles coulaient toujours, sur la face muette.
Il s'affola, mais n'obtint qu'un «Laissez-moi!» et qu'un «Adieu». Elle
avait tiré la porte sur elle, avec un air si glacial, une décision si
formelle qu'il ne tenta pas de la suivre. Il ébaucha, ennuyé, un «Après
tout!» et rêveur alluma une cigarette, dispersa, philosophiquement, la
fumée... Un souvenir de plus!
* * * * *
Monique, en rentrant, trouvait de la lumière dans l'antichambre. Sa mère
venait d'arriver et, trouvant l'appartement vide, se tourmentait. Elle
accourut au bruit.
--Comment! Te voilà! D'où sors-tu?... Moi qui te croyais au lit!... Tu
peux te vanter de m'avoir fait une peur!... Je viens de reconduire
Michelle. J'ai laissé ton père au restaurant, avec ces messieurs. Ils
causent affaires... Mais qu'est-ce que tu as?... Tu me terrifies, avec
tes yeux de folle!...
Mme Lerbier prit les mains de Monique. Elle était sincèrement
épouvantée:
--D'où viens-tu? Tu as la peau brûlante!
... Qu'est-ce que cette petite avait bien pu faire, depuis deux heures!
--Enfin me diras-tu?
Monique, à mots entrecoupés, conta sa rencontre à l'entrée du Rignon...
--Tu auras mal vu, c'est impossible!
Elle donna les précisions... l'auto... Lucien enlevant des épaules de la
femme sa cape de martre,--«la même que celle qu'il m'a conseillé de
prendre!...»--le salut gêné de Marius...
--Je comprends maintenant! Ma pauvre petite...
Elle voyait Monique errant dans les rues, désespérée. Quelle aventure
stupide! Fallait-il que les hommes fussent bêtes! Bêtes et maladroits.
Elle la prit et la câlina:
--Mets ta tête sur mon épaule... Tu as de la peine?
Elle eût voulu l'adoucir, et ne savait quels mots trouver. Elle était à
la fois furieuse contre son futur gendre, et animée d'un désir de
conciliation. Quel avantage à pousser au tragique? Aucun. Elle affirma:
--Ton chagrin, ta surprise sont bien naturels... Mais, enfin, il n'y a
peut-être dans tout cela qu'un malentendu... Je ne sais pas, moi!
Attends une explication, ne te fais pas d'avance une idée peut-être
disproportionnée... A ta place, je ne me tourmenterais pas autant!
Monique la regarda stupéfaite. Elle avait eu d'abord envie de crier,
après ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait fait. Son désespoir et son
dégoût s'étaient élancés vers la compréhension maternelle, avec le
besoin d'être entendus... d'être plaints...
Mais, devant la compassion banale qu'elle lisait aux yeux qui lui
étaient chers, devant le ton presque indulgent de cette voix dont elle
attendait l'indignation comme un réconfort, elle eut le coeur aussi
serré qu'à l'instant où elle sortait de la chambre de l'hôtel...
L'impression de solitude et d'abattement qui l'avait alors aplatie se
doubla d'une autre douleur. Elle se sentait comme éloignée, à un point
qu'elle n'eût pu croire, de cet être qui doucement lui souriait, qui
était sa mère, et en qui, tout à l'heure encore, elle voyait la
confidente et la consolatrice...
--Enfin, reprit Mme Lerbier, étonnée du silence de sa fille, ce que
Lucien a fait est très mal, évidemment... Ça n'a pas le sens commun. A
la veille de son mariage, venir se fourrer, avec sa maîtresse, sous les
yeux de sa fiancée! C'est inconvenant, godiche, tout ce que tu
voudras... Mais de là à te rendre malade, comme tu le fais!... Sois
raisonnable, aussi!... Voilà un garçon qui t'aime certainement. Ce
souper, tu peux en être certaine, c'est une rupture avec son passé. Une
rupture définitive. Quand vous serez mariés, ce sera le garçon le plus
fidèle. A condition que tu saches le prendre, naturellement...
Monique secoua la tête:
--Non. C'est fini.
--Ta! ta! ta! L'exaltation, avant le mariage, tant que tu voudras!
Après, il faut mettre chacun du sien. Vivre ensemble sans se faire
souffrir, ce n'est pas une petite affaire. C'est même la grande affaire
de la vie! On n'y parvient qu'à force de concessions réciproques...
Monique sentait chaque phrase entrer, dans la révolte de sa souffrance,
comme une pointe de feu... Un fossé d'âme entre elle? Non, un abîme.
Elle découvrait, sous les broussailles de l'affection quotidienne, la
profondeur du précipice. Et, en même temps, elle se blottissait dans son
mutisme, comme dans un refuge. Elle tendit le front:
--Nous causerons demain. Je n'en peux plus.
--Tâche de dormir!
Seule, elle courut à sa baignoire, se plongea, longtemps, dans une eau
si chaude qu'elle finit par s'y amollir. Le saisissement de la douche
froide acheva de détendre ses nerfs. Si elle souffrait encore dans sa
chair déchirée, elle n'éprouvait, de son action même, nul regret. Sa
première sensation de souillure s'était effacée, au bienfait de l'eau
lustrale. Elle n'éprouvait, avec une horreur indistincte pour la
sauvagerie de l'homme, qu'une haine collective contre tout ce qui,
personnes, moeurs et lois, venait de la torturer si cruellement. Lucien,
son amour, l'avenir totalement modifié tombaient au rang des
contingences. Une sorte de courbature morale la jetait bas. Elle finit
par s'endormir...
Au réveil, à nouveau, tout dansa dans sa cervelle. Si encore elle avait
eu, pour penser tout haut, la bonne tante, sa pitié, sa tendresse
agissantes! Elle eût pu vomir partie au moins de ce qu'elle avait sur le
coeur, puisque, de la fin de la soirée, elle s'était résolue à ne rien
dire à sa mère, avant de s'être expliquée avec Lucien...
--Il est navré, il va venir, fut le premier mot que Mme Lerbier, en
entrant dans sa chambre et en l'embrassant, prononça.
Elle avait, sitôt jour, téléphoné à Vigneret pour lui révéler les
conséquences de son exploit. Elle avait aussi averti son mari à l'usine
où M. Lerbier,--qui y avait une chambre avec rechange de
vêtements,--s'était rendu directement, après le souper. Il avait poussé
les hauts cris. Surtout que Monique n'envoyât rien promener! Qu'elle
attendît de l'avoir vu!
Mme Lerbier, soucieuse de l'avenir matériel, y pensait plus qu'au
chagrin de sa fille.
--Comme tu te tourmentes, mignonne! Il a tort, oui... Mais il paraît que
cette femme a un caractère de chien! Elle exigeait, pour se tenir
tranquille, une somme énorme. Un vrai chantage! D'où ce souper. Voilà au
moins ce que Lucien m'a dit, en quelques mots, au téléphone. Il fallait
transiger, la convaincre...
Monique secoua la tête.
--Non. Il fallait oser tout m'avouer, franchement, avant de...
Elle hésita. A quoi bon révéler intégralement l'étendue de son grief?
Jamais sa mère ne comprendrait à quel touchant mobile elle avait obéi,
en se donnant à Lucien, avant le contre-seing social... Une imprudence,
oui, mais dont seule elle avait à connaître, puisque seule elle était
victime.
--Ne crois pas surtout que ce soit dans ma jalousie que je souffre! Je
ne suis pas jalouse, parce que je n'aime plus.
--Alors tu n'aimais pas!
Mme Lerbier regarda sa fille avec une autorité doctorale, l'espérance
aussi que dans ces conditions tout n'était peut-être pas encore perdu.
Du moment que l'amour tout court n'était pas en cause, on ne rompait
pas, par amour-propre, des accordailles officielles.
--Il faut n'avoir jamais aimé pour croire qu'à la première tromperie un
sentiment véritable peut disparaître, comme une allumette s'éteint.
--Tu fais erreur, maman. Ma douleur vient au contraire de ce que j'avais
voué à Lucien un amour si confiant, si grand que tu ne peux même
l'imaginer...
--Dans ce cas, lorsque cet imbroglio sera élucidé, j'espère que...
--Non, maman, c'est fini. Rien ne peut plus s'arranger.
--Pourquoi? Parce que ton fiancé t'a menti? Mais si c'était pour
t'épargner un tourment inutile?... Un chagrin que sans ce hasard
déplorable tu n'aurais pas eu? Tu lui reproches ce qui n'a été peut-être
qu'une attention délicate... un ménagement qui le montre plus soucieux
de ton repos, peut-être, que du sien...
--Tu ne comprends pas! soupira Monique avec une amère tristesse. Pour
toi, le mensonge de Lucien n'est rien. Si! c'est presque une bonne sinon
une belle action!... Pour moi, c'est une faute impardonnable... Pis
qu'une escroquerie. Un meurtre!... Le meurtre de mon amour, de tout ce
que j'y enfermais de pur, d'ardent, de noble! Je t'étonne. Oui?... c'est
qu'entre la façon dont tu envisages le mot et celle dont je conçois
l'idée, il y a une muraille de Chine! Nous vivions à côté l'une de
l'autre, et je m'éveille à mille lieues... Sache-le, puisque ce qui se
débat ici, c'est ma vie, et non la tienne!...
--Tu souffres... et tu exagères...
--Je ne t'ai pas encore dit tout ce que je pense!
Mme Lerbier haussa les épaules:
--Tu t'exagères en tout cas la portée du faux-pas de Lucien. Crois-moi.
Si toutes les femmes abordaient le mariage avec l'esprit
d'intransigeance que tu affiches, il n'y aurait guère de publications de
bans! En revanche, il n'y aurait pas assez de registres pour les
transcriptions de divorce! Mais pas un mariage, ma petite, pas un n'y
résisterait. Il faut te faire une raison, avoir un peu de bon sens. Oui,
le romantisme, les comédies de Musset, _A quoi rêvent les jeunes
filles_!... Et tu dis que tu t'éveilles? Eh bien! ouvre les yeux,
regarde autour de toi, sois moderne.
--Le rêve de Ginette et de Michelle n'est pas le mien.
--Le rêve de toutes les jeunes filles est le mariage. Une association
sans rapports obligatoires avec l'amour. Et le mariage est... ce qu'il
est... Prétends-tu réformer d'un coup la société?...
--Non certes! pas plus que tu ne dois prétendre à me faire voir dans le
mariage autre chose qu'un besoin d'union absolue, une mise en commun de
tout l'être, sans restriction d'aucune sorte! Le mariage sans l'amour
n'est pour moi qu'une forme de prostitution. Je n'aime plus Lucien, et
je ne me marierai jamais!
Mme Lerbier ouvrit des yeux ronds.
--Par exemple!
--Dès que le calcul s'en mêle, ton association n'est plus qu'un
accouplement d'intérêts, un contrat réciproque d'achat et de vente! Une
prostitution, je te dis, une prostitution!
Elle pensa soudain à l'inconnu, revit la chambre d'hôtel, l'heure de
vertige et rougit jusqu'au cou. Mais une certitude orgueilleuse lui fit
repousser toute analogie de son acte avec les syllabes qu'elle
martelait, comme une flétrissure. Elle reprit fiévreusement:
--Toutes les bénédictions du Nonce et du Pape n'empêcheront pas le
marquis d'Entraygues, en épousant les millions de Michelle, d'être ce
que Ponette a dit de Mercoeur, et ce que nous pensons de Bardinot... Et
Ginette, avec toute son adresse, ne m'apparaît pas plus recommandable,
dans sa pêche au mari, que la dernière pécheresse, dans la boue du
ruisseau!
Mme Lerbier, sifflet coupé, entendait le tonnerre gronder. Elle se
ressaisit, et volubile:
--C'est inimaginable! Ah! la tante et toi vous vous ressemblez bien! Je
reconnais toutes les billevesées dont elle t'a bourré le crâne...
--Si tu m'avais élevée toi-même...
--J'ai toujours regretté de n'avoir pu le faire! Ta santé...
--Ou la convenance?
--Me voilà récompensée!... Une fille bonne pour Charenton, avec ses
principes révolutionnaires! Te doutes-tu que tu piétines toutes les
conventions sociales? Mais avec ta vérité, puisqu'il n'y a que la tienne
qui compte, ce n'est pas seulement le mariage, c'est la vie qui
deviendrait impossible!... Voyons! Voyons! Revenons à la réalité. Un peu
de tolérance, un peu de largeur d'idées...
Monique regarda sa mère. Le sol des habitudes sous elle se dérobait,
comme un fond de vase. Elle piétinait, mais elle enfonçait. Elle voulut
se raccrocher à l'apparence, se suspendre à l'image que dans
l'éloignement, et depuis son retour d'Hyères, elle s'était faite, en
dépit des passagères dissonances, de celle qui l'avait enfantée et,
malgré leur séparation, gâtée à sa façon. Elle cria, comme on appelle au
secours:
--Mais toi, maman, tu as aimé papa! Vous vous êtes mariés pauvres, avant
que ses découvertes aient fait de l'usine ce qu'elle est devenue? Tu ne
peux pas penser autrement que moi! Tu méprises Ponette! Malgré son
argent et son salon tu n'admires pas vraiment la mère Jacquet? Tu n'as
pas d'estime pour Hélène Suze qui ne s'est donnée à un vieux et sale
bandit comme son ex-mari que pour troquer, en divorçant, son étiquette
de Mademoiselle contre son estampille de Madame? Et je cite celles-là au
hasard. Il y en a des centaines comme ça?... Tu ne t'es pas conduite
comme elles, tu ne les approuves pas!
Mme Lerbier éluda:
--Tu vas toujours d'un extrême à l'autre! Non évidemment, je ne te donne
pas nos amies comme des saintes. Mais que veux-tu? Quand on vit dans le
monde,--et non seulement nous y vivons, mais nous en vivons, il faut
bien accepter... oh! pas ses vices, non, mais certaines coutumes,
certaines nécessités. C'est comme ça... Nous n'y changerons rien. Ah! si
tu avais mon expérience, tu verrais qu'il peut y avoir des actions qui
te paraissent aujourd'hui incompréhensibles, révoltantes même, et qui
ont leurs circonstances atténuantes, leurs excuses, leur fatalité!
Allons, allons! tout peut s'arranger encore, entre Lucien et toi.
--Renonce à cet espoir! Il y a une chose que tu ne me feras jamais
admettre: Le mensonge entre êtres qui s'aiment. Je n'ai jamais menti à
Lucien. J'avais droit à la réciprocité.
Mme Lerbier sourit, avec supériorité.
--Le droit! Le droit des femmes! air connu... Tante Sylvestre, Mme
Ambrat!... Mais, mon enfant, il y a des cas où le mensonge lui-même peut
devenir un devoir. Ne me regarde donc pas comme cela! Tu as tes yeux
d'hier soir, tu me fais peur.
--Le mensonge, un devoir!
--Calme-toi!
--Non et non! Le devoir, maman, c'est de dire la vérité. Et puisque je
la dirai tout à l'heure à Lucien, autant que tu la saches, toi aussi!...
Et tout de suite! Rien ne peut plus s'arranger, rien, parce qu'hier
soir, en te quittant, j'ai couché, tu entends, _couché_ avec quelqu'un.
--Oh!
Cette fois la foudre était tombée. Mme Lerbier, sidérée, regardait sa
fille en tremblant. Et soudain, hors d'elle, menaçante:
--Tu as fait ça? Tu as fait ça?
--Oui, et je le referais, si c'était à refaire!
--Petite imbécile!... c'est trop bête! Et avec qui?... Peut-on savoir?
--Non.
--Parce que?...
--Parce que, moi-même, je ne sais pas.
--Tu ne sais pas? Tu te moques de moi? Réponds... Un de nos amis? Non?
Alors un passant, le premier venu?
--Oui.
--Ce n'est pas vrai! Ou alors tu es folle.
--C'est vrai. Et je ne suis pas folle.
Mme Lerbier plia, effondrée. La catastrophe! Elle était pourpre. De
fureur plus encore que d'indignation... Elle bredouilla, tant la rage la
travaillait:
--Ma... Malheureuse! Et si tu as un enfant?
Monique pâlit. Un enfant... de quel père? Elle souhaita, si la
supposition se réalisait, que ce ne fût pas du misérable auquel elle
avait cru... Un enfant?...
Elle pensa, tout haut:
--Et bien je l'élèverai, voilà tout.
--Ton inconscience dépasse les bornes! Tu n'es qu'une idiote, une...
Elle s'arrêta court. Une issue s'ouvrait, dans le cul-de-sac.
Distinctement elle voyait poindre une lueur,--le tournant... Pas de
preuve, en somme! Aucun signe à redouter, de quelque temps... Que
Monique consentît à ne pas faire bravade de sa démence, et ce serait
comme si rien ne s'était passé... D'ailleurs la violence, avec une
nature comme celle-là, ne mènerait à rien. Elle essaya de la douceur. Et
persuasive:
--Je ne m'attarderai pas à des blâmes sans doute superflus, puisque tu
me diras que tu as ta conscience pour toi!... Le mal est fait. Restent
les remèdes. Tu estimes que tu as bien agi? Soit, tu juges selon ta
morale? Bien. Veux-tu que je te donne, en vieille maman qui t'aime,
malgré tout le chagrin que tu lui fais, le conseil de la sagesse?...
Garde pour toi le secret de cette escapade. Quand je te disais qu'il y a
des cas où le mensonge est un devoir, je ne pensais pas que tu me
donnerais raison si complètement, et si tôt! Parle comme tu veux le
faire, te voilà dégradée, disqualifiée, et nous avec... Sans compter le
ridicule! Au contraire, si tu te tais, ni vu, ni connu, le malheur est
réparable.
--Oh! maman!
--Quoi? Des scrupules, vis-à-vis de Lucien? Un homme qui, le premier,
t'a trompée? Tu t'en es vengée... N'as-tu pas satisfaction?... Dis-toi
bien ceci, ma petite. Dans le monde, et par conséquent dans la vie, ce
qui importe, c'est moins ce qu'on fait, que ce qu'on dit, et surtout ce
qu'on en dit.
--Maman! maman!
--Comme on fait sa réputation, on fait son chemin!... Tu as commis une
bêtise. C'est ton affaire... Au contraire, le jour où je ne suis plus
seule, avec toi, à la connaître,--ton honorabilité, la nôtre sont jetées
du coup en pâture à la méchanceté publique. Est-ce cela que tu veux?
Non, certainement... D'ailleurs, rassure-la, ta belle conscience! Si,
même mariés, il fallait, à chaque coup de canif qu'on donne, s'en faire
part, tous les ménages seraient à couteaux tirés,--tous! Sapristi, tu
n'as pourtant pas tes yeux dans la poche! Crois-tu que ton père et moi
nous vivrions en si bonne harmonie, si chaque fois qu'il y a pu avoir
entre nous un malentendu, nous avions été le crier sur les toits? J'ai
été trompée, moi aussi. J'ai été trompée à telle enseigne que tu es sans
doute la seule à ne pas savoir que ton père a pour maîtresse la petite
Rinette, des Capucines! Je m'en suis consolée comme j'ai pu... Personne
du moins n'a eu les échos de mes déceptions, et de mes chagrins...
--Toi, maman! Toi!
Mme Lerbier craignit soudain d'en avoir trop dit. Alors, détournant les
yeux sous l'interrogation que dardait le regard bouleversé de Monique,
elle ajouta:
--Mais tout cela, ce ne sont que des considérations générales! J'en
reviens à ce qui te concerne... _Plus que jamais_, tu dois te taire. Et
épouser Lucien, sans retard.
--Même en lui apportant, n'est-ce pas, l'enfant d'un autre!
--D'abord, ce n'est qu'une supposition.
--Et si elle devait être une réalité?
--Il ne le saura pas! Donc...
--Tais-toi! C'est ignoble...
--Tu vas te mêler de me donner des ordres, maintenant? De me juger?...
Toi!... Regarde-moi: ou tu te tairas, et tu épouseras Lucien...
--Jamais.
--Ou je dis tout à ton père. Et il te chassera.
--D'accord.
--Monique, voyons, tu...
Elle n'acheva pas. Son enfant était devant elle, comme devant une
étrangère. Une pâleur glaçait le visage douloureux. Les yeux baissés
disaient un affreux désarroi. Mme Lerbier voulut l'embrasser, l'attirer
contre son pauvre coeur corrompu, maternel quand même.
--Monique! répéta-t-elle.
--Laisse-moi.
Repoussée, et ne sachant que faire, Mme Lerbier prit le parti de se
draper dans sa dignité.
--Tu réfléchiras, dit-elle.
Et sans insister, elle battit en retraite, noblement. Monique, la tête
dans ses mains, ne la vit pas sortir. Un second écroulement venait de se
faire en elle.
L'affection, le respect filial gisaient, parmi les décombres.