Première partie

I

Monique Lerbier sonna.

--Mariette, dit-elle à la femme de chambre, mon manteau...

--Lequel, Mademoiselle?

--Le bleu. Et mon chapeau neuf.

--Je les apporte à Mademoiselle?

--Non, préparez-les dans ma chambre...

Seule, Monique soupira. Quelle corvée que cette vente, si elle n'avait

pas dû y retrouver Lucien! On était si bien, dans le petit salon. Elle

réappuya sa tête sur les coussins du canapé et reprit sa rêverie.

* * * * *

Elle a cinq ans! Elle est en train de dîner dans sa chambre, à la toute

petite table où chaque jour «Mademoiselle», régente de sa vie, la

surveille et la sert. Mais, ce soir, Mademoiselle a congé. Tante

Sylvestre la remplace.

Monique adore tante Sylvestre. D'abord, toutes les deux, elles ne sont

pas pareilles aux autres. Les autres, c'est des femmes. Même

Mademoiselle! Maman lui a donné ce nom comme ça: «Bien que vous soyez

veuve! Parce qu'une gouvernante doit toujours s'appeler Mademoiselle.»

Tante Sylvestre et Monique, au contraire, sont des filles. Elle, une

petite fille, quoiqu'elle se juge déjà grande. Et tante, une vieille

fille... Vieille, si vieille! A preuve qu'elle a la peau plissée et au

menton trois poils, sur un pois chiche.

Ensuite tante Sylvestre apporte toujours du nougat noir, aux amandes et

au miel brûlé, chaque fois qu'elle arrive d'Hyères. Hyères, Monique ne

sait pas bien où c'est, ni ce que c'est. Hyères c'est la même chose

qu'hier; c'est très loin... Il n'y a qu'aujourd'hui qui compte. Et

aujourd'hui, c'est fête. Papa et maman doivent aller à l'Opéra et,

avant, ils sont invités au restaurant.

L'Opéra est un palais où les fées dansent en musique, et le restaurant

un endroit où on mange des huîtres... C'est réservé aux grandes

personnes, déclare tante Sylvestre.

Mais voilà une fée,--non, c'est maman!--qui apparaît en robe décolletée.

Elle a des plumes blanches sur la tête et elle a l'air habillée toute en

perles. Monique touche l'étoffe, extasiée... Oui, de petites, toutes

petites perles, vraies! Elle aimerait à en avoir un collier.

Elle caresse le cou de maman qui se penche pour vite lui dire au revoir:

«Non, pas de bise, à cause de mon rouge!» Et comme la menotte,

maintenant, remonte au velours des joues, la voix impatiente ordonne:

«Laisse-moi! Tu vas m'enlever ma poudre.»

Derrière il y a papa tout en noir, avec un grand V blanc qui sort du

gilet. C'est une drôle de chemise, en carton glacé! Maman raconte à

tante Sylvestre, qui écoute en souriant, une longue histoire. Mais papa

tape du pied et crie: «Avec votre manie de mettre trois heures pour vous

fourrer du noir aux cils et du rose aux ongles, nous manquerons

l'ouverture!»

Quelle ouverture? Celle des huîtres?... Non. Dès que papa et maman sont

partis, sans l'embrasser,--(Monique a gros coeur)--tante Sylvestre

explique que c'est l'ouverture de la musique... La musique, ça s'ouvre

donc?

Monique, rêveuse, demande: «Alors en quoi c'est fait?» et tante

Sylvestre, qui l'a prise sur ses genoux, explique en la câlinant: «La

musique, c'est le chant qui sort de tout... de soi quand on est

heureux... du vent quand il souffle sur la forêt et sur la mer... C'est

aussi le concert des instruments, qui rappelle tout ça... Et

l'ouverture, c'est comme celle d'une grande fenêtre sur le ciel, pour

que la musique entre, et qu'on l'entende. Tu comprends?»

Monique regarde tendrement tante Sylvestre et fait signe que oui.

* * * * *

Monique a huit ans. Elle a poussé en longueur. Elle tousse souvent.

Aussi, quand elle va se promener au bord de la mer, ordre à Mademoiselle

(ce n'est plus la veuve, mais une Luxembourgeoise qu'elle n'aime pas, et

qui a des joues de ballon rouge) de ne pas la laisser grabouiller,

jambes nues, dans les flaques rocheuses où la crevette frétille. Ordre

de ne pas même la laisser courir devant le flux, sur le sable qui,

mouillé, se durcit. Elle ne peut ramasser ni les algues fraîches qui

sentent tout l'océan, ni les coquillages dont la conque nacrée enclot le

bruit des vagues... «Qu'est-ce que tu veux faire de ces saletés? Jette

ça!» a déclaré maman, une fois pour toutes.

Monique ne peut pas non plus lire comme elle le voudrait (l'attention

donne des maux de tête). En revanche elle doit faire régulièrement une

heure de gammes (elle a beau dire que ça la rend folle, il paraît que

c'est une discipline, pour les doigts). Alors, si c'est ça les vacances,

Trouville est plus ennuyeux que Paris!

D'ailleurs elle y voit encore moins ses parents. Maman est toujours en

automobile, avec des amis. Et le soir, quand elle dîne,--c'est

rare,--elle part, aussitôt après s'être rhabillée, danser au Casino.

Très tard... Aussi, le matin, elle dort. Papa? il ne vient que le

samedi, par le train des maris. Et le dimanche il reste avec des

messieurs, pour ses affaires.

La grande corvée, c'est quand maman «fait plage». On regarde se croiser,

sur les planches, les files montante et descendante. On dirait un

magasin de blanc. Les mannequins s'exhibent, tous pareils, en rangs

pressés. Les messieurs-dames qui font cercle, assis autour des guérites

d'osier ou des tentes, échangent des saluts avec les messieurs-dames qui

processionnent.

Quand ceux-ci arrivent au bout du chemin parqueté, ils font demi-tour,

et recommencent. Qu'est-ce qu'ils suivent? Monique ne sait pas. Encore

un mystère! Le monde en est plein, si elle en croit les réponses jetées

à ses incessantes questions...

Pour l'instant elle s'amuse, non loin de la guérite maternelle, avec la

petite Morin et une camarade dont elles ne connaissent pas le nom. Elles

l'ont baptisée Toupie, parce qu'elle tourne toujours sur un pied, en

chantant. Accroupies sous le regard distrait de la Luxembourgeoise,

toutes trois édifient un château doré, avec ses bastions et ses douves.

Au milieu se tient debout, militairement, son râteau sur l'épaule, un

garçonnet frisé, dit Mouton. On l'a mis là pour qu'il reste tranquille,

en lui affirmant: «Tu es la garnison.»

La règle du jeu est que, le château fini, la garnison sera libre, et, à

la place, on enfermera prisonnière celle des trois qui se sera laissé

prendre. Mais le château n'en finit pas. Mouton trépigne et, sans

attendre l'achèvement, exécute une vigoureuse sortie. Toupie et la

petite Morin s'enfuient. Monique, qui se repose sur la foi des traités,

n'a pas bougé. Si bien que lorsque Mouton veut l'embastiller, elle

résiste. Il la pousse... Coups, cris. La Luxembourgeoise qui se

précipite reçoit sa part de horions, les mamans accourent. Elles

séparent les combattants et, sans écouter les explications confuses,

d'ailleurs contradictoires, elles les secouent. Mouton qui se rebiffe

est giflé. En même temps Monique sent une main qui la frappe, à la

volée: clic! clac!... «Ça t'apprendra!» Sa figure cuit.

Atterrée elle regarde l'ennemie qui vient d'abuser de sa force.

L'ennemie satisfaite d'avoir équilibré les torts, et le châtiment... Sa

maman! Est-ce possible?... La rage et la stupeur se partagent l'âme de

Monique. Elle a fait connaissance avec l'injustice. Et elle en souffre,

comme une femme.

* * * * *

Monique a dix ans. C'est une grande personne. Ou plutôt, déclare sa mère

en haussant les épaules, c'est une enfant insupportable, avec ses

fantaisies, ses vapeurs et ses nerfs.

D'abord elle ne fait rien comme tout le monde! N'a-t-elle pas déchiré

toute sa robe de dentelles, et pris froid l'autre dimanche, en jouant à

cache-cache dans le parc de Mme Jacquet, avec Michelle et des

garnements? Du point de Malines ancien--une véritable occasion, à 175

francs le mètre... Et hier, en goûtant chez le pâtissier, ne s'est-elle

pas avisée de prendre dans l'étalage, pour la porter,--dehors, sur le

trottoir!--à une fillette en haillons qui la dévorait des yeux, une

grosse brioche, de près d'un kilo?... Au lieu d'un bon pain!

Elle a eu beau vouloir payer sur ses économies: ce n'est pas de la

charité, c'est de l'extravagance. Et même, au fond, de la fausse

générosité. Il ne faut pas donner aux malheureux le goût, et par

conséquent le regret de ce qu'ils ne peuvent avoir...

Monique est peinée par ces raisonnements. Elle voudrait que tout le

monde soit heureux. Elle a aussi du chagrin: elle n'est pas comprise par

les siens. Ce n'est pas sa faute si elle a un caractère qui ne ressemble

pas à ceux qu'elle voit, autour d'elle! Et ce n'est pas sa faute non

plus si à cause de ses joues creuses et de son dos qui ploie, elle ne

fait pas honneur à ses parents: «Tu as grandi comme une mauvaise herbe!»

entend-elle répéter sans cesse... Si cela continue, elle finira par

tomber malade: on le lui a assez promis! Cette idée, elle l'accepte avec

résignation, presque avec plaisir. Mourir?--ce ne serait pas un grand

malheur. Qui l'aime? Personne. Si! Tante Sylvestre.

Aux vacances de Pâques, quand après une grosse bronchite, et trois

semaines de lit, Monique s'est levée si faible qu'elle ne tient plus sur

ses fuseaux,--tante est là! Et lorsque le médecin déclare: «Il faudrait

que cette enfant vive à la campagne, longtemps... dans le Midi si c'est

possible... au bord de la mer... Le climat et la vie de Paris ne lui

valent rien...» tante s'écrie:--«Je la prends avec moi! Je l'emmène.

Hyères, c'est excellent, n'est ce pas, docteur?...--Parfait, l'endroit

rêvé...»

C'est convenu, aussitôt. Et Monique a tant de joie en songeant qu'elle

va être transplantée, au soleil, près de sa vraie maman, qu'elle ne

pense pas à s'attrister de ce que son père et sa mère ne manifestent

eux-mêmes aucun regret.

* * * * *

Monique a douze ans. Elle a une natte dans le dos, et des robes à

carreaux, d'écolière. Elle est la première élève de sa classe, dans le

pensionnat de tante Sylvestre. A la place des rues grises dans le

brouillard s'étend le jardin montant, au flanc de la colline. Le soleil

vêt toutes choses d'une splendeur légère. Il luit sur les palmes des

chamérops, pareils à des fougères géantes, sur les raquettes épineuses

des cactus, sur les aloès bleuâtres ou bordés de jaune, qui ont l'air

d'énormes bouquets de zinc. La mer est du même azur foncé que le ciel,

ils se confondent, au large...

Pâques est revenu, Pâques fleuries! Jésus s'avance sur son petit âne,

dans le balancement des branches vertes. La terre est comme un seul

tapis, éclatant et bariolé, de roses, de narcisses, d'oeillets et

d'anémones.

Monique demain sera toute en blanc, comme une petite mariée. Demain!

Célébration de ses Noces spirituelles. Le bon curé Macahire,--elle ne

peut prononcer son nom sérieusement,--va l'admettre, avec ses compagnes

du catéchisme, à la Sainte Table.

Elle a essayé de se pénétrer des belles légendes des Testaments; elle y

a d'autant mieux réussi qu'elle a eu comme répétitrice sa grande amie

Elisabeth Meere... Zabeth, qui est protestante, a fait, il y a quatre

ans déjà, sa première communion et son rigorisme fervent ajoute une

exaltation singulière à la fièvre mystique dont Monique brûle. Toutes

deux, dans l'adoration du Sauveur, découvrent obscurément l'amour.

Celui de Monique est toute confiance, abandon, pureté. Elle s'en va,

avec une ivresse ingénue, sur l'aile ouverte de ses rêves. Elle n'a

qu'une seule et puérile crainte; celle de ne pas profaner,--en mordant

au passage l'hostie de neige,--le corps, invisible et présent, de

l'Epoux Divin.

Il faudra aussi, a bien recommandé l'abbé Macahire, qu'elle se confesse,

avant, de ses mauvaises pensées. Elle en a deux qu'elle a beau écarter.

Les vilaines mouches se reposent sans arrêt, au lys de son attente... Sa

jolie robe! Coquetterie. Et les oeufs, les oeufs de Pâques! Gourmandise.

D'abord le gros, en chocolat, qu'elle recevra de Paris, et puis les

moyens et les petits, en sucre de toutes les couleurs et même en vrai

oeuf, cuit dur dans de l'eau rouge, qui sont si amusants à chercher, à

travers les touffes et les bordures du jardin!

C'est la grande affaire de tante Sylvestre, qui depuis une semaine

prépare, pour tout le pensionnat, réjouissances et surprises. C'est

aussi sa façon de communier. Du moins c'est l'abbé Macahire qui s'en

plaint en ajoutant: «Quel dommage qu'une si brave femme soit une

mécréante!»

Il faudrait croire que ce n'est pas un péché bien grave puisque M. le

curé semble le lui pardonner. Ça ennuierait bien Monique d'aller au

Paradis, tandis que tante Sylvestre irait en enfer!... Mais toutes ces

idées lui cassent la tête... Elle est heureuse, et il fait beau.

* * * * *

Monique a quatorze ans. Elle ne se souvient pas d'avoir été une enfant

souffreteuse. Elle a la robustesse d'une jeune plante qui a trouvé son

terrain, et surgi dru.

Elle est à l'âge merveilleux des lectures, où le monde imaginaire se

découvre, et où la jeunesse enveloppe, de son voile magique, le monde

réel. Elle n'a pas la notion du mal, tant la vigilance de son éducatrice

l'a sarclé, dans cette âme naturellement saine. Elle a en revanche le

sentiment et l'appétit du bien.

Pas rêveuse, mais croyante. Non plus en Dieu, car sur ce point elle

s'est dégagée des concepts contradictoires de l'abbé Macahire et

d'Elisabeth Meere. Elle s'est insensiblement et d'elle-même convertie au

matérialisme raisonné de tante Sylvestre, tout en gardant comme elle une

empreinte spiritualiste. Mais elle manifeste en plus,--ferment de son

double et premier mysticisme,--quelque tendance à l'absolu. C'est ainsi

qu'elle a horreur du mensonge, et adore, religieusement, la justice.

Elle a toujours pour grande amie Elisabeth Meere. Celle-ci a changé de

culte, et de luthérienne est devenue sioniste. Elle est, depuis trois

ans, toujours éprise de Monique. Elle l'est d'autant plus qu'elle l'a

désirée sans espoir. Elle va quitter bientôt le pensionnat, et son

hypocrisie recule devant l'évidente pureté de l'adolescente. Ses baisers

voudraient appuyer, et n'osent.

Monique,--qui éprouve pour le professeur de dessin, (un ancien prix de

Rome ressemblant à Alfred de Musset,) une passionnette

sentimentale,--est aussi loin de se douter des goûts de Zabeth que de la

salacité, également cachée, de M. Rabbe (le faux Alfred).

Ce jour-là, on est en juin. La nuit vient. Il fait encore si chaud, dans

le jardin, qu'on a la peau moite sous les robes. Zabeth et Monique

suivent, après le dîner, le chemin des lavandes, qui monte jusqu'à la

grande roche rousse, d'où l'on surplombe les Salins, et, par-delà, la

mer. On voit de l'autre côté les monts des Maures, bleus sur le ciel

vert. Il y a au large une petite voile orange et, dans le ciel, de

lourds nuages cuivrés... «On étouffe!» dit Zabeth.

Nerveusement elle arrache une feuille parfumée à l'oranger en boule, la

mordille. On respire l'odeur des hauts eucalyptus; elle se mêle, par

effluves, à celle des argelès et des cystes. Toute la griserie du sol

provençal.

Monique entrouvre son corsage, puis élève ses bras nus, cherchant en

vain quelque fraîcheur... «Zut! voilà mon épaulette cassée!» La chemise

glisse, montrant les seins. Ils haussent leurs rondeurs petites, mais

parfaites. Sur sa peau de blonde, veinée de bleu, pointent les boutons

de rose.

Zabeth soupira: «Encore une nuit où on dormira mal, j'ai beau coucher

nue... Sais-tu que tes seins deviennent aussi gros que les

miens?...--Non? dit Monique, ravie.--Si! regarde... Seulement, les tiens

sont en pomme, et les miens en poire...» Zabeth dénude vivement sa

poitrine dorée où s'érigent, dans une offre tacite, des fruits plus

lourds. Elle en compare la forme allongée aux mamelons bruns, durcis,

avec le galbe satiné des seins de Monique. Sa main les englobe et

doucement les caresse...

A la sensation agréable, Monique sourit sans l'analyser, et sans

comprendre... Mais comme soudain les doigts de Zabeth se crispent, elle

dit: «Finis! qu'est-ce qui te prend?» Zabeth rougit et balbutie: «Je ne

sais pas... c'est l'orage!»

Monique, pour la première fois, éprouve un trouble étrange. Elle referme

vivement son corsage. Une voix lointaine en même temps retentit. C'est

tante Sylvestre qui appelle: «Monique, Zabeth!» Zabeth gênée se

ragrafe... Monique répond: «Hého!...» La voix, rapprochée, fait écho...

L'orage est passé.

* * * * *

Monique a dix-sept ans. Elle compte: un, deux, trois ans déjà que la

guerre dure!... Est-ce possible? Les troisièmes grandes vacances depuis

qu'Hyères est devenu comme un grand hôpital, où les blessés renaissent.

Elle est poursuivie par ces yeux hagards que le soleil fait clignoter,

au sortir de leur éternelle nuit d'épouvante. Elle ne comprend pas

comment ceux qui se battent peuvent s'accoutumer à cette espèce de mort

affreuse qu'est leur vie. Elle ne comprend pas non plus comment ceux qui

font semblant de se battre un peu,--si peu!--et ceux qui ne se battent

pas du tout acceptent la souffrance et le carnage des autres.

L'idée qu'une partie de l'humanité saigne, tandis que l'autre s'amuse et

s'enrichit, la bouleverse. Les grands mots agités sur tout cela comme

des drapeaux: «Ordre, Droit, Justice!» achèvent de fortifier en elle sa

naissante révolte, contre le mensonge social.

Elle a passé, brillamment, son examen de fin d'études, poursuivies entre

ses incessantes, ingénieuses façons de se dévouer. Non seulement pour

les convalescents d'Hyères, mais pour l'obscure foule en proie à tous

les maux, dans le lit fétide des tranchées...

Maintenant une existence nouvelle commence: Paris, les cours de la

Sorbonne... Monique est rentrée dans sa famille. Elle a dit au revoir à

tante Sylvestre, au pensionnat, au jardin, à tout ce qui a fait d'elle

la jeune fille délurée, au regard hardi et pur, et aux joues fraîches...

Adieu au doux passé, où, en se faisant une santé, elle s'est fait une

âme.

Avenue Henri-Martin, sa chambre de jeune fille, joliment préparée, lui a

causé un vrai plaisir. Elle a été touchée de l'accueil de son père et de

sa mère. Elle sent qu'elle compte, désormais, aux yeux des siens: elle

leur fait honneur... Tante Sylvestre a semé... Ils récoltent. Heureuse

elle-même, elle ne leur en veut plus, de leur détachement ni de leur

égoïsme... Elle les aime, par principe...

Pour la première fois depuis 1914 on s'est réinstallé, à Trouville.

Monique consacre son mois d'août à faire l'infirmière bénévole à

l'hôpital auxiliaire, nº 37. Elle est si absorbée, le jour par ses

occupations, et le soir par ses livres, qu'elle ne se soucie pas des

autres... Ceux qu'elle observe le moins sont ceux mêmes qui la touchent:

sa mère toujours dispersée, son père toujours absent... L'usine Lerbier

travaille pour la guerre et gagne, paraît-il, des millions à fabriquer

des explosifs... Et dire que pendant ce temps, embusqués, rescapés et

spectateurs mènent tranquillement et frénétiquement la grande _nouba_!

On s'accouple et on tangue, on tangue et on s'accouple, à Deauville!

* * * * *

Monique a dix-neuf ans. Le cauchemar a pris fin. Une telle force

expansive, un tel besoin d'épanouissement sont en elle que, depuis

l'armistice, elle a presque oublié la guerre. Le flot quotidien

l'emporte.

Plus que jamais repliée sur elle-même, et de moins en moins mêlée à

l'existence de ses parents, elle suit des cours de littérature et de

philosophie, pratique activement les sports: tennis, golf, et s'amuse,

le reste du temps, à modeler des fleurs artificielles... Un procédé à

elle.

La bande mondaine dont, malgré elle, elle fait partie, la déclare une

originale, voire une poseuse parce qu'elle n'aime ni le flirt ni la

danse. Monique, inversement, juge ses amies des folles plus ou moins

inconscientes, et profondément dépravées... Fouiller, comme Michelle

Jacquet, dans les poches des pantalons de ses petits amis? ou, comme

Ginette Morin, s'enfermer dans tous les coins avec ses grandes amies?

Non, merci.

Monique, si elle aimait, n'aimerait qu'un grand amour, auquel elle se

donnerait toute. Elle ne l'a pas encore rencontré. A peine, parmi tous

les hommes dont lui parle sa mère,--qui s'est mis en tête de la marier

le plus tôt possible,--un nom: Lucien Vigneret, l'industriel. Mais si, à

diverses reprises, elle a pris plaisir à le distinguer, lui ne l'a pas

seulement remarquée...

* * * * *

Ainsi, allongée sur son divan, Monique rêve. Par visions superposées, sa

vie défile au mystérieux écran. Précisions hallucinantes, où du fondu de

l'oubli le souvenir se dégage, et se réincarne... Elle songe à ces

doubles d'elle-même, évanouis. Aujourd'hui elle a vingt ans, et elle

aime.

Elle aime, et elle va se marier. Dans quinze jours elle sera Mme

Vigneret. Le rêve s'est réalisé. Elle ferme les yeux et sourit. Elle

pense avec émotion, bouleversée encore, que la mairie et sa célébration

officielle, et l'assommant tra-la-la du lunch où, avec des

arrière-pensées égrillardes, un tas de gens vont la féliciter, cela

n'ajoutera rien à son bonheur.

Ingénument elle s'est laissé prendre, elle s'est donnée toute, il y a

deux jours, à celui qui est tout pour elle... Etreinte hâtive,

douloureuse, mais dont elle garde une orgueilleuse joie... Son Lucien,

sa foi, sa vie!... Elle va le revoir tout à l'heure, à la vente. Son

être entier s'élance, au devant de la douce minute.

Elle a agi,--puisqu'elle aimait,--comme il le désirait. Elle est

heureuse et fière d'être, dès maintenant, «sa femme», de lui avoir fait

confiance, par cette preuve suprême d'abandon... Attendre? Se refuser

jusqu'au soir calculé des consécrations? Pourquoi?... Ce qui fait la

valeur des unions, ce n'est pas la sanction légale, c'est la volonté du

choix. Quant aux _convenances_!... Huit jours plus tôt, huit jours plus

tard!

Les convenances!... Elle sourit, avec une rougeur malicieuse, à imaginer

le mot péremptoire sonner, dans la bouche de sa mère. Si elle savait!...

Monique tressaillit; la porte s'ouvrait. Mme Lerbier parut, son chapeau

sur la tête.

--Pas prête? Tu es folle! L'auto est là. Tu as oublié que je te dépose,

à deux heures et demie, aux Affaires Etrangères?

--Voilà, maman! Je n'ai que mon manteau à mettre.

Mme Lerbier leva les yeux au ciel et gémit:

--Je vais manquer mes rendez-vous!

La garçonne · 第 12 / 45 题