Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette
image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de
quelque idole créée par ma fantaisie.
Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si
heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon
malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau
de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle
espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui
ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes;
peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une
trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et
qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle
n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur...
moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence:
«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je
comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul
ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...
O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes
suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et
sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne
peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la
tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout
entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô
Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps
malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu
m'aimais comme je t'aime!
Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments
insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me
console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons
donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je
sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela...
et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et
presque de la toute-puissance de Dieu.