27 mai.

Je me demande souvent, mon cher Lorenzo, s'il est bien vrai que cette

image d'ange existe parmi nous, et je me soupçonne d'être amoureux de

quelque idole créée par ma fantaisie.

Ah! qui n'aurait voulu l'aimer, fût-ce sans espoir? Quel est l'homme, si

heureux qu'il soit, avec lequel je voudrais échanger mes larmes et mon

malheur? Mais, d'un autre côté, comment suis-je donc tellement bourreau

de moi-même, que je me tourmente ainsi, Dieu le sait, sans nulle

espérance? Peut-être même lui suis-je indifférent; peut-être ne lui

ai-je inspiré qu'un sentiment de compassion dû à mes infortunes;

peut-être ne m'aime-t-elle pas, et sa pitié couvre-t-elle une

trahison... Mais ce baiser céleste qui est toujours sur mes lèvres, et

qui domine toutes mes pensées, et ces larmes!... Depuis ce moment, elle

n'ose plus lever les yeux sur moi... elle me fuit!... Séducteur...

moi!... Ah! lorsque je sens tonner dans mon âme cette terrible sentence:

«Je ne puis jamais être à vous,» je passe de fureurs en fureurs... et je

comprends le crime. Non, vierge pure, tu n'es pas coupable!... moi seul

ai rêvé la trahison... et peut-être, qui sait? l'eussé-je accomplie...

O Thérèse! un autre baiser, et abandonne-moi à mes songes et à mes

suaves délires... Oui, je mourrai à tes pieds, mais tout à toi, et

sachant que je te laisse innocente.--Malheureux ensemble,... si tu ne

peux être mon épouse en ce monde, tu seras du moins ma compagne dans la

tombe... Oh! non, que plutôt la peine de cet amour fatal retombe tout

entière sur moi; que je pleure pendant toute l'éternité; mais, ô

Thérèse! que le ciel ne décide pas que par moi tu seras longtemps

malheureuse... Et cependant je t'ai perdue, tu me fuis... Ah! si tu

m'aimais comme je t'aime!

Au reste, Lorenzo, dans ces terribles doutes, dans ces tourments

insensés, chaque fois que je demande conseil à ma raison, elle me

console en me répondant: «Tu n'es pas immortel...» Eh bien, souffrons

donc... souffrons jusqu'à la fin!... Je sortirai!... oh! oui, je

sortirai de l'enfer de cette vie... Il suffit de ma volonté pour cela...

et, à cette seule idée, je me ris de la fortune... des hommes... et

presque de la toute-puissance de Dieu.

Jacques Ortis; Les fous du docteur Miraglia · 第 50 / 85 题